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Littérature générale et particulière

Jeudi 2 mai 2013 4 02 /05 /Mai /2013 20:16

 

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Donc, Livre est synonyme de Hélas, ou de finitude. Il y a une élégie dans la limitation. La raison de l'élégie ne réside pas dans la finitude négative, l'imperfection, le regret de s'arrêter. Elle réside plutôt dans une espèce de regret du futur. Comment l'expliquer ? Le fait de s'arrêter, et d'achever le travail implique l'infinité de l'avenir. Ou l'indéfinité. L'avenir s'ouvre comme un dieu sans dieu, qui refait le métier. L'arrêt est pathétique dans l'instant où il change l'avenir en présent. Pour autant, le présent n'est pas changé en passé. Car le livre est là, de la terre brûlée non révolue, de l'espace, un enclos de signes foncés. 

[...] Dieu est incapable de dire Hélas. 

(Philippe Beck)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Samedi 26 janvier 2013 6 26 /01 /Jan /2013 05:32

 

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[…] cette langue, donc, tout en me forçant par sa structure linéaire et les lois de sa syntaxe à chercher un ordre, désigner des priorités, ne cesse en même temps de me proposer, à chaque mot que je trace, une multitude de perspectives, de chemins possibles, d’images, d’harmonies, d’accords imprévus au départ, ouvertures que loin de repousser comme celui que veut asservir (ou faire servir) la langue à ses idées, j’examine, retiens ou rejette, m’engageant souvent dans des directions auxquelles je n’avais pas pensé, de sorte que ce qui se fait au cours de ce travail est infiniment plus riche que mon vague — très vague — projet initial […] Paul Valéry maintenait que la parole plane et courante vole à sa signification, et que la parole littéraire a pour fin la volupté [...]

 

 

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[...] Invité à Moscou il y a quelques années par l'Union des Écrivains d'U.R.S.S. (c'était avant Gorbatchev), j'ai subi, à leur siège, une sorte de bizarre interrogatoire au cours duquel, entre autres questions, on m'a demandé quels étaient les principaux problèmes qui me préoccupaient. J'ai alors répondu que ces problèmes étaient au nombre de trois : le premier : commencer une phrase ; le deuxième : la continuer ; la troisième enfin : la terminer, ce qui, comme on peut le deviner, a jeté un froid [...] 

 

Claude Simon, Quatre Conférences (2012)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Mercredi 20 juin 2012 3 20 /06 /Juin /2012 06:03

 

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Bureau de L’Artiste. — Gautier, face lourde, tous les traits tombés, un empâtement des lignes, un sommeil de la physionomie, une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame, des intermittences de compréhension : un sourd pour les idées, avec des hallucinations d’oreille, écoutant par derrière lui quand on lui parle devant.
Épris aujourd’hui de ce mot que lui a dit Flaubert ce matin, la formule suprême de l’École, qu’il veut graver sur les murs, à ce qu’il dit : De la forme naît l’idée.
Son caudataire, un agent de change toqué d’Egypte, arrivant toujours avec quelque plâtre de basalte égyptien sous le bras, grave avec de très graves phrases, un Prudhomme d’après Champollion, qui expose à l’Europe et aux auditeurs son système de travail : se coucher à huit heures, se lever à trois, prendre deux tasses de café noir et aller en travaillant jusqu’à onze.
Ici Gautier sortant comme un ruminant d’une digestion et interrompant Feydeau : « Oh ! cela me rendrait fol ! Moi, le matin, ce qui m’éveille, c’est que je rêve que j’ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lève. Quand j’ai déjeuné, je fume. Je me lève à sept heures et demie, ça me mène à onze heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les plumes, l’encre — le chevalet de torture. Et ça m’ennuie ! Ça m’a toujours ennuyé d’écrire, et puis, c’est si inutile !… Là, j’écris comme ça, posément, comme un écrivain public… Je ne vais pas vite — il m’a vu écrire, lui — mais je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un article, une page, c’est une chose de premier coup. C’est comme un enfant : ou il est fait ou il n’est pas fait. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j’écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon métier. Me voilà devant le papier, c’est comme le clown sur le tremplin… Et puis, j’ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases en l’air, comme des chats ; je suis sûr qu’elles retomberont sur leurs pattes. C’est bien simple : il n’y a qu’à avoir une bonne syntaxe, je m’engage à montrer à écrire à n’importe qui. Je pourrais ouvrir un cours de feuilleton en vingt-cinq leçons. Tenez, voilà de ma copie, pas de rature ! »

Journal des Goncourt, 3 janvier 1857

 

 


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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 07:49

 

 

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À quoi penses-tu ? demande la nièce à son oncle.
À quoi je pense ? répond l'oncle.
Oui à quoi tu penses répète la nièce.
Eh bien dit l'oncle puisque tu veux le savoir, je pensais à l'habitude qu'on prend de certaines formules, au devoir qu'on devrait s'imposer de les varier et à l'ennui qui me vient de faire des phrases. 

 

[...] les sujets prometteurs sont toujours les moins bons. Se contenter de ceux qui ne promettent rien, on en tire parfois quelque chose. 

 

On ne peut rien contre le temps ni contre soi, qu'on le veuille ou non. Puisse ce charmant poncif me redonner du nerf. 

 

Robert Pinget, Monsieur Songe (1982)

 

 

 


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Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 06:40

 

 

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J’étais au fond de la salle, près des colonnes, mais pas en forme pour écouter l’orateur. Tu n’es pas toujours en forme. Alors je regardais les copains debout devant moi ou à côté. Eh bien figure-toi qu’un type debout c’est en équilibre ! Je n’y avais jamais pensé. Il n’y a qu’à le regarder. On fixe par exemple son oreille et en même temps un point qui ne bouge pas. Moi c’était le bord d’une colonne. Et on voit que cette oreille ne reste pas une seconde en place. Elle se balance à gauche et à droite, en haut, en bas. Toute la tête se balance et tout le corps jusqu’aux pieds. C’est eux qui maintiennent sans cesse l’équilibre. Quand tu es exercé tu n’as plus besoin de fixer autre chose en même temps. Tu vois cette oreille qui bouge sans arrêt et tous ces types qui bougent, qui bougent à côté, devant, derrière. Tu as le tournis.
Je me disais : s’ils se rendaient compte qu’ils sont en équilibre, s’ils sentaient sans arrêt l’effort de leurs pieds, de leurs jambes, de leur dos, de leur cou ? J’ai idée qu’ils ne pourraient plus se tenir debout. Ça les fatiguerait. Pour les réunions ce serait embêtant. Plus personne pour écouter. Les orateurs maudiraient l’équilibre obligatoire. Parce qu’on en revient toujours là : aussitôt qu’on se sait obligé on abandonne. Moi c’est comme ça. C’est pour ça, je pense, qu’on ne parle jamais aux types de leur équilibre. Note que même assis sur des chaises ce serait pareil. L’effort est un peu moins grand, mais les oreilles naviguent.

 

 

 

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Il y a un oratoire, tu sais, là où ça monte, juste avant le raidillon, j’ai vu en passant « Quarante jours d’indulgence pour un pater et un ave. » Ça vaut la peine, plus d’un mois, il y en a qui font cent ou trois cents jours, pendant trois cents jours, tu te figures, tu es indulgent, tu es bon, tu laisses pisser le mérinos, on peut te faire des coups tordus tu t’en bats l’œil, oui ça vaut la peine, sauf si la prière est trop compliquée. Dommage qu’on dise « indulgence », j’aimerais mieux « dulgence ». Quarante jours de dulgence. C’est plus doux.

 

 

Robert Pinget, Mahu ou le matériau (1952)

 

 

 


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Samedi 28 avril 2012 6 28 /04 /Avr /2012 07:20

 

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14 septembre [1987]

 

J’ai parcouru les réponses du questionnaire publié par Libération il y a deux ans : « Pourquoi écrivez-vous ? » cette fois, à la recherche de la réponse la plus courante. Très peu d’écrivains expliquent l’exercice de leur profession par des raisons financières. Beaucoup reconnaissent ignorer complètement la raison pour laquelle ils écrivent. Mais la plupart répondent qu’ils sont poussés à écrire par une force intérieure à laquelle ils ne peuvent s’opposer. Les plus scrupuleux n’hésitent pas à reconnaître que leur principale satisfaction vient de l’impression de laisser une partie de son être derrière soi — en d’autres termes, écrire paraît conférer une sorte d’immortalité minimale. Cela aurait été compréhensible plus tôt dans le siècle, lorsqu’on pensait que la vie sur cette planète continuerait indéfiniment. Mais aujourd’hui que ce pronostic est douteux, le désir de laisser une trace derrière soi semble absurde. Même si l’espèce humaine réussit à survivre pendant un siècle supplémentaire, il est peu probable qu’un livre écrit en 1990 ait beaucoup de sens pour quelqu’un qui l’ouvrira en 2090, à condition évidemment que ce dernier soit encore capable de lire.

 

24 avril [1989]

 

[…] Hier et aujourd’hui, j’ai reçu ici un couple d’Allemands qui m’ont enregistré pour une radio berlinoise. La femme avait tendance à commencer toutes ses questions par le mot Pourquoi. Je lui ai fait remarquer qu’on ne pouvait répondre ni intelligemment ni sincèrement à une question commençant par Pourquoi. Comme de juste, elle m’a aussitôt demandé :
— Pourquoi donc ?

 

Paul Bowles, Journal tangérois

 

 

 


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Jeudi 1 mars 2012 4 01 /03 /Mars /2012 00:07

 

 

Bach, Siciliano BWV 1053
Trevor Pinnock, The English Concert

 

 

 

 

[…]
all wax without the wick,
and we see names that once meant wisdom,
like signs into ghost towns,
and only the graves are real.

 

 Charles Bukowski, These Things (Ces choses, 1969)

 


F.--Mattton---Combien-de-temps-21.jpg

 


[tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,

comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.]

 

(in Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines,
traduction de Thierry Beauchamp)

 

 

 


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Dimanche 26 février 2012 7 26 /02 /Fév /2012 17:30

 

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Bien-aimés lecteurs de romans, vous avez sans doute été souvent frappés par le fait que les œuvres qui excitent le plus notre curiosité s’achèvent de manière aussi peu satisfaisante que prématurée à la page 320 de leur troisième tome.

 W. M. Thackeray, Ivanhoé à la rescousse ! (1851)

 

On ne sait pas s’arrêter à temps, l’ennemi c’est le temps, la durée, il fallait couper l’histoire en plein milieu, ne pas hésiter à l’interrompre, oser suspendre le récit à son point le plus haut, le plus intense, le plus dense, le plus captivant, se dit-il aussi.

 Christian Gailly, K. 622 (1989)

 

 


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Mardi 13 décembre 2011 2 13 /12 /Déc /2011 13:44

 

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Je continuais de regarder très attentivement à travers mes meilleures lunettes le corps de ma mère et les minutes passèrent. Pas le moindre mouvement perceptible [...] Sans oxygène, le cerveau meurt dans plusieurs minutes, des changements irréversibles s’y étant déroulés. Et combien ça devait être certain que ma mère ne respirait plus ! Je verrais le moindre mouvement, certes, songeais-je. Lunettes et attention soutenue. En effet, n’exagérerais-je pas le moindre mouvement ? sinon l’inventer !
La preuve n’était-ce pas ce jour d’été, il y eut bien des années, où je flânai dans le bas de la ville. En passant un établissement de pompes funèbres, à l’angle sud-ouest des rues Bleecker et Sullivan, lequel était complètement au rez-de-chaussée, pas même une seule marche, et dont les portes à double battant étaient tout ouvertes, je regardai de la rue à l’intérieur où je vis dans la salle d’exposition un cercueil ouvert occupé. Que ce fut invitant, attirant que d’entrer et de jeter un coup d’œil sur le défunt (qui peut-être s’ennuyait tout seul) !
La propriétaire apparente de l’entreprise était en train de balayer diligemment le trottoir là-devant et son mari présumé, également à l’extérieur, près de l’entrée, faisait le badaud. J’entrai, personne ne disant rien ni ne semblant déconcerté, même si je n’étais pas vêtu en deuil (hors mon habituelle face de carême). Je me mis à côté du cercueil et regardais de près la vieille femme ridée en bière, ses mains liées par un rosaire, et chose assez inquiétante, car les morts sont censés être... morts, plus je la regardais, plus j’avais l’impression qu’elle respirait encore et régulièrement, ne fût-ce qu’assez superficiellement ! Au bout de peut-être dix minutes, le propriétaire entra et m’approcha.
Lorsqu’il fut à mes côtés — étant donné que toute personne embaumée, et ayant donc son sang remplacé par un liquide plus ou moins germicide, est définitivement morte — je lui demandai :
— Est-ce qu’elle est embaumée ?
— Oui, fit-il.
Alors, cette histoire qu’elle respire, ça doit être une fiction de mon imagination, me dis-je dans un éclair. Il me posa une question à son tour :
— Est-ce que vous êtes un membre de la famille ?
— Non. Je ne puis pas rester ?
— Ben, non.
Pas de nécrophiles ! Je me traînai de l’endroit. À une rue de distance, je regardai en arrière (je n’avais pas d’Eurydice). Le croque-mort m’observait. Mon propre cadavre, nullement exsangue (pour le moment), parvint à tourner le coin et à se déplacer d’une distance de deux rues vers l’ouest jusqu’à l’avenue des Amériques pour être avalé par une bouche de métro. Rentré à la maison une heure plus tard, je téléphonai (compulsivement) à l’établissement funéraire et dis au zig :
— Cette vieille en bière chez toi, elle respirait, espèce de salopard ! et je raccrochai sans attendre de réponse. (C’était ma bonne action du jour.)

 

Louis Wolfson, Ma mère, musicienne..., p. 197-198

 

 


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Vendredi 9 décembre 2011 5 09 /12 /Déc /2011 17:42

 

 

Quelques extraits de Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne mardi à minuit au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan ou Exterminez l’Amérique de Louis Wolfson (Navarin, 1984 : un grand merci à Alain Neddam pour m'avoir aimablement prêté ce livre désormais introuvable). 

 

p. 33 : 

[...] ma mère m’éveilla en agitant la porte de ma chambre à coucher et en y frappant avec dépit, laquelle porte étant bloquée par la porte de mon placard — penderie ouverte à 180 degrés de façon à ce que les boutons s’engageassent l’un contre l’autre si on essayait d’entrer. Cet édifice “protecteur” était bien plutôt un simple rite, car je savais que ma mère, et sans doute également mon beau-père, avait appris qu’on pouvait aisément dégager le boutons des deux portes en n’ouvrant que très peu et en se servant alors d’une règle mince ou d’un couteau de cuisine pour tourner un coup à la porte du placard.
Mais du moins ce dispositif empêchait-il, pendant la journée, d’entrer mal à propos dans ma chambre, c’est-à-dire sans que j’eusse le temps de mettre dans mes oreilles mon écouter stéthoscopique branché à mon magnétophone, quoique sans pouvoir empêcher mon assassinat éventuel en plein sommeil (la façon sans doute la moins désagréable de crever, cet acte inéluctable). Car j’éprouvais toujours le besoin d’être très paranoïaque. On voulait me tuer... peut-être. Ma mère, parce qu’elle était devenue cancéreuse ; son mari qui me détestait [...]

 

p. 53 :  

C’était mon quarante-cinquième anniversaire de naissance. “Déjà” plus que vingt-cinq années depuis que je suis “officiellement” déclaré dément. (Je répète : les Grecs disaient que le plus grand bonheur qui puisse échoir à un homme, c’est de ne pas être né. — Nous avons eu la poisse.)

 

p. 85 : 

[...] les schizophrènes n’ont qu’un quart des chances qu’ont les personnes dites normales de devenir cancéreux. Alors, ne devrait-on pas y penser à deux fois pour ce qui est de tout cet effort et de tout cet argent pour guérir la “schizophrénie”, compte tenu des millions de gens qui sembleraient ne pas mourir du cancer précisément parce qu’ils sont fous ?

 

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p. 109-110 [après l’élection de Jimmy Carter] : 

De ma part, je le sentais en quelque sorte de mon devoir d’écrire au nouveau titulaire. Après tout, n’avais-je pas trouvé la clé de l’énigme du phénomène inhumain de l’humanité terrienne (et pour ce qui est de cela de n’importe quelle espèce humaine sur n’importe quelle planète dans n’importe quel univers) ? Les forces nucléaires ! Boum ! (Mais nous ne pouvons pas aider les autres, même ceux sur les astres errants des étoiles les plus rapprochées, car les distances restent évidemment toujours astronomiques. Nous devons donc nous aider nous-mêmes. Boum !) Depuis le que le démocrate baptiste de Géorgie se targuait de vouloir promouvoir les droits humains d’à peu près par le monde (projet très louable sans doute), ne pouvais-je pas d’autant plus lui indiquer le droit humain le plus fondamental, si j’ose dire (et qui — aussi paradoxal que ça puisse sembler — devrait être visé cent pour cent), pour notre humanité tout entière : celui de ne pas être contraint de naître, de “venir au monde” (et de devoir pleurer aussitôt) ! [...] Donc, bien au contraire de supprimer les bombes, on devait en fabriquer énormément plus et de grosses et de très très sales (ou productrices de beaucoup de matière très très longtemps radioactive) et les utiliser en fin de compte pour faire impossible toute vie sur cette planète de malédiction. 

 

p. 124 : 

J'étais évidemment au courant, force d'écouter les nouvelles à satiété, que jamais un Boeing 747 (jumbo-jet) n'avait été mêlé à un accident aérien, et beaucoup d'eau était coulé sous les ponts depuis sa mise en opération. Franchement, je trouvais ça bien aberrant ! — non pas qu'il est amusant à être dans un avion qui s'écrase (au contraire ! dirais-je). Mais est-ce que cette invraisemblable invulnérabilité du jumbo-jet voulait dire, insinuait que l'homme pouvait atteindre un tel degré de perfection où serait réduit énormément le tragique dans le monde au lieu de continuer d'être multiplié incommensurablement ? J'en doutais fortement. Ça ne pouvait pas durer, m'étais-je dit.
Mais malgré tous les vols d'avion malencontreux, le géant qu'était le 747 avait continué d'avoir la vie toujours sauve. Ainsi l'ahurissante nouvelle me donnait-elle, entre autres choses, évidemment le sentiment d'un rattrapage. La voix parvenant de Cologne disait que deux jumbo-jets, et non un seul (donc un double rattrapage !), pleins de monde, dans le brouillard à Santa-Cruz de Ténériffe... ! "Voilà que les choses rentrent une fois de plus dans l'inéluctable ordre logique d'ici-bas !" devais-je songer.

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Vendredi 7 octobre 2011 5 07 /10 /Oct /2011 19:45

 

 

Au café, il apprit de Badar que celui-ci était un ami d’enfance de Simone, qu’il l’avait toujours aimée en secret, qu’il revenait du service militaire et qu’il s’était décidé à lui avouer son amour et son désir de l’épouser. Badar était un jeune homme plat et inconcevablement banal. Sa peine sincère s’exprimait par des répliques empruntées aux romans populaires. Les formules toutes faites qu’il employait constituaient sans doute dans son esprit un hommage de plus à la disparue. Il était émouvant. Au deuxième cognac il se mit à parler de suicide. “Je veux rejoindre celle que j’aime, balbutiait-il avec des sanglots dans la voix, pour moi la vie ne vaut plus la peine d’être vécue — Mais si, répliquait Trelkovsky gagné par le style de son interlocuteur, vous êtes jeune, vous oublierez... — Jamais, répondait Badar. — Il y a d’autres femmes de par le monde, elles ne la remplaceront peut-être pas, mais elles combleront le vide de votre cœur, voyagez, faites n’importe quoi, mais tentez de réagir, vous verrez que vous reprendrez le dessus. — Jamais !”
Après le café, ils se rendirent dans un autre, puis dans un autre encore. Trelkovsky n’osait abandonner le désespéré. Toute la nuit ils errèrent ainsi, tandis qu’à la longue litanie du jeune homme répondait l’argumentation serrée de Trelkovsky. À l’aube, enfin, ce dernier obtint de Badar un sursis à son projet. Il lui arracha la promesse de vivre un mois au moins avant de prendre une décision irrémédiable.
En revenant tout seul chez lui, Trelkovsky chantonnait.
Il était exténué, et légèrement ivre, mais d’excellente humeur. La tournure des phrases échangées l’avait mis en joie. Tout cela était si délicieusement artificiel ! Il n’y avait que la réalité qui le désarmait.

(p. 62-63)

 

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—Elle n’aimait pas les films américains.
— Elle avait une belle voix mais insuffisamment travaillée.
— Elle a été sur la Côte d’Azur pendant les vacances. 
— Elle avait peur de grossir.
— Elle ne mangeait rien. 
Trelkovsky buvait à petites gorgées régulières l’alcool qui remplissait son verre. Il ne parlait pas, mais il écoutait de toutes ses oreilles. Chaque renseignement était une révélation pour lui. Ainsi donc elle n’aimait pas ceci ? Tiens ! tiens ! et elle aimait cela ! Extraordinaire ! Mourir lorsqu’on possède des goûts aussi précis ! C’était manquer de suite dans les idées !

(p. 84)

 

Roland Topor, Le Locataire chimérique (1964)

 

 


 

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Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 14:48

 

Je ne résisiste pas au plaisir de copier un dernier extrait de  Graal Flibuste.

 

 

Nous étions en compagnie de Jasmin, notre hôte de la veille, dans son jardin potager. Un petit soleil se jouait parmi les feuilles et nous chauffait délicieusement.
“Oh, la belle salade, dis-je.
— C’est une prapra. Elle n’est pas comestible, mais sa présence est nécessaire au coulet que vous voyez là. Le coulet ne prospère qu’à côté de la prapra. On s’en sert comme de condiment...
— Charmant, en vérité. L’amitié existe donc chez les légumes ?
— À ce qu’il paraît, Monsieur. Et le plus curieux, c’est que la prapra, si on l’assaisonne au coulet, est mortelle.
— Autrement pas ?
— Non. Mais son goût est mauvais, on ne la mange point.
— Que de mystères chez nos frères végétaux !
— Ceci, qui ressemble à votre oseille, est du mollon. Il remplace la viande chez les pauvres gens. Ils en font des matefaims en le hachant et l’incorporant à la farine de blé.
— Et ça ? C’est curieux, cette groseille au bout d’une feuille ! Ça se mange aussi ?
— C’est notre chaprouille nationale. Vous n’avez jamais goûté à la confiture de chaprouille ? Nous allons la faire ces jours-ci justement, les fruits sont mûrs. Goûtez.
— Mmh, délicieux. On dirait de la rhubarbe. Et ça, c’est une betterave ?
— C’est une floge. Ça lie bien la soupe. Mes voisins la sèchent pour l’hiver mais elle devient ligneuse, je n’aime pas. En somme, disons que, fraîche, elle remplace votre pomme de terre.
— Vous connaissez notre pays, cher Jasmin ?
— J’ai voyagé étant jeune. Je me souviens, chez vous, de ces marchands de grites...
— De frites, voulez-vous dire.
— De frites, parfaitement. J’adorais ça. J’ai essayé d’acclimater ici la pomme de terre, mais peine perdue.
— Faites-vous de la friture de gloge ?
— De floge, voulez-vous dire. Non. D’ailleurs, nous ne connaissons pas la friture, ici.”
Cette conversation et notre promenade se poursuivirent. Brindon bâillait outrageusement. Je le délivrai, lui ordonnant d’aller préparer nos bagages.
“Comment, me dit Jasmin, vous partez déjà ? Vous ne restez pas pour les confitures ?
— C’est-à-dire...
— Oh, monsieur, de grâce, restez. Je vous promets un vrai régal et la cueillette est si distrayante !
— Eh bien, mon cher Jasmin, j’accepte. J’avoue que votre hospitalité est exquise ; quelques jours en votre compagnie... (Brindon me pinçait) en votre compagnie sont une faveur sans égale pour moi et pour mon compagnon. N’est-ce pas, Brindon ?
— Certainement, Monsieur.
— Allez, je vous en prie, offrir vos services à la maîtresse de maison et mettez tous vos soins à vous rendre utile.
Je me permis de passer sur la désapprobation de mon cocher ; d’ailleurs l’atmosphère chaste et sereine que nous respirions ici lui ferait le plus grand bien.
“Ces vieux serviteurs, me dit Jasmin lorsque Brindon se fut retiré, sont irremplaçables, n’est-il pas vrai ?
— En effet.
— ... Voyez ceci. C’est une goudretonne géante. On fait de sa pulpe une sauce veloutée et de ses feuilles une infusion dépurative. Et ceci est un vincho. Remarquez combien le bourgeon est serré. Il est délicieux à l’aigredoux. Et ceci, je parie que vous ne devinez pas ?
— Euh, peut-être une laitue ?
— Nenni, monsieur. C’est un gobe-mouche. On le suspend dans les cuisines et les mouches s’y prennent. Touchez. C’est gluant.
— En effet.
— Et ça, c’est du frotte-mignon. Aphrodisiaque puissant. On le hache, on le sale, on l’incorpore à n’importe quoi. Je dois dire que, pour ma part, j’en fais un très large usage.
— Ah, vraiment ?
— Oui, monsieur. Les partouses que chaque soir j’organise chez moi m’épuisent littéralement.
— Vos... vous... ?
— Vous ignorez les partouses ?
— Certainement non, cher ami, mais j’étais à cent lieues de me douter...
— De vous douter... ?
— Je... Non, vraiment tout cela est bien drôle !
— Drôle ? Je ne vous suis plus...
— Je veux dire... ce potager, cette ambiance... Comment dire...
— Ce potager ?”
Je coupai court, et avisant un végétal :
“Enfin, un légume que je connais. C’est une fève, n’est-ce pas ?
— Une fève, vous l’avez dit. Vous en avez chez vous ?
— Nous n’avons que ça.”

 

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Brindon sur sa calèche par Robert Pinget

 

[...]
Jasmin me quitta pour sa cave. Je ne revenais pas de ses propos. Je dus m’asseoir sur l’herbe. Brindon, qui probablement me guettait, vint me rejoindre.
“Eh bien, lui dis-je, j’en apprends de belles.
— Quoi, Monsieur ?
— Un débauché, un partousard...
— Qui, Monsieur ?
— Notre hôte, cher ami.
— Pas possible ?”
Dirai-je que Brindon eut dans les yeux un éclair de lubricité ?
Le déjeuner dura jusqu’au soir, et le soir d’autres bambocheurs se joignirent à nous pour couronner l’orgie. Notre hôte était à ce point débauché que toutes les formes du vice lui étaient familières. Les invités se répartirent dans les salons suivant leurs goûts respectifs et réciproques, et c’était merveille que de voir le maître de maison encourageant chacun par la parole ou par le geste. La honte me couvrirait le visage à évoquer les scènes auxquelles j’assistai. Ciel ! me dis-je, méfions-nous désormais des gens qui cultivent leur jardin. 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Dimanche 25 septembre 2011 7 25 /09 /Sep /2011 05:35

 

J’avais lu Graal Flibuste de Robert Pinget il y a presque vingt ans et j’en gardais un très bon souvenir. J’en ai déniché, au printemps dernier, dans une brocante, un vieil exemplaire décousu, et je l’ai relu hier, craignant un peu de ne pas retrouver mon plaisir d’antan — cette sorte de déconvenue, on le sait, n'est pas rare. Mais non : quel étrange et merveilleux livre, toujours autre que ce qu'il semble être ! On y suit l’errance du narrateur et de son cocher à travers des contrées fabuleuses et inquiétantes, la langue est classique et fluide ("Je n'ai jamais aimé le mystère, que confortable") mais pleine d'exquises ruptures, une fantaisie sans cesse jaillissante et une drôlerie qui va jusqu’au franc éclat de rire vous séduisent à travers un voile de mélancolie et même de désespoir — et ce lyrisme tempéré par des trivialités qui est tout ce que j’aime, ces ironies à triple fond... Des mythologies farfelues ("De son vieil époux qui l'a abandonnée elle a conçu Tyrpo, dieu des chagrins d'amour. Poursuivi par les fantômes de son bonheur, Tyrpo, comme sa mère, vagabonde et se désole ; on le rencontre le soir au bord des étangs sous la forme d'une ombre de saule ; dans les villes, il est l'habitué des petits cafés et se manifeste par le sifflement des percolateurs"), des flores bizarres, des récits déroutants, de profondes pensées au détour d'un délire, une fin magnifique et suspendue... il faudrait tout copier. Je retiens aujourd’hui ce superbe dialogue (page 127 à 129 de mon 10/18 datant de 63 qui part en lambeaux (le livre avait paru à l’origine aux Éditions de Minuit, en 56, Raymond Queneau, paraît-il, l’ayant refusé chez Gallimard — on se pince)). 

 

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© Laurent Deglicourt

 

Brindon était songeur. “Parlez, lui dis-je, parlez. Dites n’importe quoi.” Il hésita puis :
“Je ne pensais pas à Jasmin, je pensais à vous, à nous. En somme, tout ça, à quoi ça rime ?
— Quoi, tout ça ?
— Notre voyage, notre attelage ensemble si je peux dire, et ce plaisir que vous prenez à noter au jour le jour. Je n’arrive pas à comprendre...
— À comprendre....
— ... à comprendre ce qui vous intéresse. Est-ce de voyager, est-ce de vivre, est-ce la vie des autres, est-ce d’écrire ? Qu’attendez-vous de vos expériences ? Du reste, est-ce que ce sont des expériences ou bien êtes-vous naturel dans votre comportement ? J’ai toujours l’impression...
— L’impression... ?
— ... Qu’il y a chez vous, comment dire... une espèce de difficulté...
— De difficulté... ?
— Comme si vous étiez... excusez-moi... toujours en train de vérifier... si votre col et vos manchettes sont propres... Oh, que je m’exprime mal.
— Vous voulez dire que je manque de spontanéité ?
— C’est ça, oui. Mais pas toujours. Il vous arrive d’être trop spontané, je veux dire par rapport à votre attitude ordinaire, puis de le regretter, de vous rattraper je ne vois pas pourquoi, ou plutôt je ne vois pas pourquoi cette attitude... Mais est-ce une attitude ? Que c’est compliqué...
— Brindon, confiez-moi toujours ce qui vous tracasse ; même si je ne peux vous répondre, cela m’aide à me trouver...
— Ah, je savais bien ! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Vous trouver ! Ainsi...
— Ainsi... ?
— ... vous vous cherchez ? Je dois vous faire l’effet d’un sauvage, mais, ça, ça me fait rire ! Vous trouver intéressant ?... Oh, excusez-moi...
— Intéressant n’est pas le mot. Trouver ce que je suis...
— Mais, Monsieur, qui vous le dira si ce n’est moi ? Ou Jasmin ? Ou n’importe qui d’autre ? Comment voulez-vous...
— Brindon, vous êtes un grand philosophe.
— Là, vous me flattez. J’ai du bon sens, un point, c’est tout. C’est vrai, ces gens qui forgent leur statue...
— Leur statue... ?
— Disons celle qu’ils voudraient avoir, je trouve ça comique. On est comme on est, Monsieur. Il n’y a pas de statue. Il y a un homme dont ses amis disent qu’il est aimable ou qu’il est fou, ou qu’il est poète à la rigueur. Mais lui n’en sait rien. Tous ses efforts pour influencer le jugement des autres lui font du tort.
— Là, vous êtes un peu trop catégorique. N’empêche que je raffole de votre franchise. Brindon, vous verrez que nous ferons ensemble de grandes choses.”

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Vendredi 13 mai 2011 5 13 /05 /Mai /2011 13:47

 

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Autoportrait à Porto Rico, début des années 60

 

 

        À Jack Scott, Vancouver Sun
        Le 1er octobre 1958
        57 Perry Street
        New York City
       

     Cher Monsieur,
     Je me suis éclaté comme un malade cette semaine à la lecture du l’article de Time Magazine sur le Sun. Je me permets non seulement de vous souhaiter bonne continuation, mais également de vous proposer mes services.
     N’ayant pas à ce jour encore pris connaissance du “nouveau” Sun, je considère cette proposition comme soumise à condition. La dernière fois que j’ai travaillé pour un journal dont je ne savais rien (voir articles joints), j’ai mis le pied dans une vraie bouse, et je n’ai pas l’intention de me lancer de nouveau à l’aveuglette. Le temps que cette lettre vous arrive, j’aurai lu des éditions récentes du Sun. Ma proposition reste valable, sous réserve bien sûr que le canard tienne la route.
     Et n’allez pas croire que mon arrogance soit involontaire. C’est tout simplement que je préfère vous offenser maintenant plutôt qu’après avoir commencé à travailler pour vous. Je ne m’étais pas fait clairement comprendre du type qui m’a engagé, la dernière fois, et ensuite, il était trop tard. Ça a été comme si le marquis de Sade s’était soudain retrouvé à travailler pour Billy Graham. Le type m’a pris en grippe, et, bien entendu, je n’ai eu pour lui et pour tout ce qu’il représente que le plus profond mépris. Si vous lui posez la question, il vous dira que je ne suis “pas très aimable, [que je] déteste les gens, [que je] veu[x] juste rester dans [m]on coin, et [que j’ai] une trop haute idée de moi-même pour me mêler à la plèbe.” (Citation extraite d’un mémo qu’il a envoyé au directeur de la publication.) Avoir de bonnes références, il n’y a rien de tel.
     Bien entendu, si vous demandez à d’autres personnes pour qui j’ai travaillé, vous obtiendrez des réponses bien différentes. Si j’ai suffisamment piqué votre intérêt pour recevoir une réponse, je me ferai un plaisir de vous faire parvenir une liste de références — y compris de la part du gus pour qui je travaille actuellement.
     Les articles ci-joints devraient vous renseigner sur mon compte. Cela remonte à un an, et depuis, j’ai un peu évolué. J’ai suivi quelques cours à Columbia pendant mon temps libre, ai énormément appris sur la manière dont se mènent les affaires journalistiques, jusqu’à éprouver désormais un saint mépris pour le métier. Je pense pour ma part qu’il est fort dommage qu’un secteur potentiellement aussi dynamique soit entre les mains de nazes, de vauriens et de pisse-copies frappés de myopie et d’apathie, bouffis de satisfaction, généralement confits dans un marais de médiocrité stagnante. Si c’est à quoi vous essayez d’échapper avec le Sun, alors il me semble que j’aimerais travailler pour vous.
     L’essentiel de mon expérience relève du journalisme sportif, mais je peux écrire de tout, de la propagande belliciste à la critique littéraire érudite. Je suis capable de travailler vingt-quatre heures par jour si nécessaire, de vivre sur la base d’un salaire raisonnable, et je me fiche comme de ma première chemise de la sécurité de l’emploi, des bonnes manières en vigueur au bureau et du qu’en-dira-t-on. Je préfère être au chômage plutôt que travailler pour un canard m’inspirant de la honte.
     La Colombie britannique, ce n’est pas la porte à côté, mais je pense que le voyage me plaira. Si vous pensez que mes services peuvent vous être utiles, envoyez-moi un petit mot. Sinon, bonne chance quand même.
     Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

 

Hunter S. Thompson

(in Gonzo Highway, correspondance, 2005)

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Mardi 26 avril 2011 2 26 /04 /Avr /2011 06:22

 

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“Que faites-vous quand vous ne pouvez pas écrire ?”

“C’est affreux, absolument affreux. Mais finalement on s’amourache de cela aussi, puisqu’on sait déjà qu’il y a d’abord plusieurs mois d’horreur.”

“Vous regardez la télévision ?”

“Ça arrive, les nouvelles ou une idiotie quelconque, quelque chose qui ne vous pèse pas, plus c’est idiot et mieux c’est.”

“Vous allez vous promener ?”

“Presque jamais. Je n’ai rien du promeneur, vraiment rien. Je tourne dans ma maison ou je fais n’importe quoi, je ne sais pas, n’importe quelle occupation idiote, ou je me mets au lit. À midi je vais manger quelque part en voiture ou à pied, et ensuite je me dis, bon, demain, ça ira, demain je m’y mets, mais le matin c’est tellement horrible que je cherche de nouveau une occupation quelconque pour ne pas avoir à m’y mettre. C’est comme ça. On traîne à droite, à gauche, et puis c’est trop tard, alors on se dit, la journée est fichue, et puis c’est fini. Ça peut durer des semaines, des mois. Ce qui me fait tenir, c’est la tension. Tant qu’on supporte de ne pas écrire, on n’est pas obligé de le faire. Rilke dit qu’on n’a le droit que quand on y est obligé. En fait, on n’est obligé à rien du tout, on est obligé d’aller jusqu’au bout, et même pas ça.”

(...)

 

Dune-du-Pilat--le-19-avril--2-.jpg

“Il n’y a pas deux hommes identiques sur terre. Il n’y a pas non plus de philosophie qui soit valide, qui vaille pour quelqu’un d’autre que celui qui l’a faite. Ce que Kant a écrit, c’est très gentil, très joli, mais ce n’est aussi qu’une philosophie bâtie par une personne pour une personne. Qu’ensuite des centaines, des milliers ou des millions de personnes l’aient faite leur, c’est une autre affaire, parce que, mon Dieu, ils l’acceptent et absorbent ça quasi comme une éponge. Mais ce ne sont pas pour autant des vérités qui dépassent une personne, et d’ailleurs elles changent constamment à l’intérieur même de cette personne. L’homme vit absolument pour rien et pour tout. Tout point final annule tout ce qui a précédé, et là on peut tout reprendre au début, si du moins on sait où est le début et où est la fin. Chaque seconde est un point de départ. On en est toujours à la situation première, simplement aujourd’hui, il y a le nylon et le dralon, qui n’existaient pas il y a cent ans, mais qu’est-ce que c’est que ces choses-là ? Des camisoles de force que l’humanité s’invente pour avoir quelque chose d’où s’échapper encore.”

“Mais ce que vous dites là, ce sont des évidences.”

“Il n’y a que des évidences, simplement elles sont les choses les moins accessibles, parce que les gens s’en défendent toujours et croient toujours qu’il doit y avoir de l’original. Il n’y a rien d’original, et il n’y a rien d’extravagant et en fait rien de fondamentalement intéressant pour la collectivité. Il n’y a que pour votre propre personne que vous puissiez donner à la vie des impulsions toujours différentes, et il y en a toujours quelques-uns qui affirment que ça les intéresse eux aussi, mais naturellement c’est idiot.”

 

 

André Müller, Entretien avec Thomas Bernhard, 1979
(in Ténèbres, Maurice Nadeau, 1986)

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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