Dimanche 3 mai 2009


Herbert Olivecrona (1891-1980)




J’évoquais il y a quelques jours Épépé, l’extraordinaire roman de Ferenc Karinthy (plus j’y pense, plus je me dis que c’est un grand livre). Ne trouvant pas en bibliothèque d’autres livres de cet auteur, je me suis rabattu sur ceux de Frigyes, son père, précisément sur ses deux derniers, écrits simultanément, en 1936, mais aux antipodes l’un de l’autre : Reportage céleste et Voyage autour de mon crâne. Si le premier est une fantaisie à prétentions métaphysiques qui m’a paru assez pesante pour que je l’abandonne au bout de cent pages (visite de l’au-delà guidée par Diderot, rencontre de grands hommes, considérations brumeuses ou exaltées, calembours intraduisibles, délires freudiens datés), le second est très étonnant et souvent admirable. Un mot d’abord sur Frigyes Karinthy. Quand il écrit ce Voyage, c’est une star en Hongrie. Tout le pays rit de ses histoires, applaudit ses drames, récite ses poèmes. Un genre de Mark Twain mâtiné de Guitry, curieux, cultivé, intarissable, lyrique et pitre (mais aussi angoissé à la mode Mitteleuropa que Twain pète de santé positiviste)
qui juge tout naturel que ses compatriotes retiennent leur souffle en apprenant qu'il souffre d'une tumeur au cerveau...

Cela commence par des trains, partant à heure fixe, alors qu’aucune gare n’est en vue. Ces trépidations dans le cerebellum (et maints autres symptômes atroces drôlement et froidement décrits) vont le conduire en Suède, pour une opération à haut risque, financée au nom de la nation reconnaissante par une comtesse (toute une époque). La neurochirurgie en est à ses débuts ; et pour minimiser les risques, le professeur Olivecrona, géant blond et glacial aux gestes féminins et alors meilleur praticien d'Europe, va opérer, le récit devient là tout à fait passionnant, sous anesthésie locale.

Quand l’acier plongea dans mon crâne, j’entendis un déchirement effroyable. Il s’enfonça de plus en plus vite à travers l’os, le crissement se fit de plus en plus fort et monta à un diapason plus aigu de seconde en seconde. J’eus le temps de me dire que c’était probablement le trépan électrique. Ce n’était vraiment pas la peine de s’êtres montrés si discrets dans leur conversation ! Ma tête vibrait au rythme d’un battement et d’un grondement comparables à ceux d’une machine de mille chevaux qui se met brusquement en marche. Un tonnerre, comme si les régions infernales s’étaient entrouvertes ou que la terre tremblât. Je n’ai jamais pu me rendre compte si cela m’avait fait mal ou non. Soudain, une secousse violente et le bruit cessa. La pointe avait traversé la boîte crânienne, et tournait librement dans un espace qui n’offrait plus de résistance. Je sentis une coulée de liquide chaude et silencieuse à l’intérieur de ma tête, comme si le sang affluait à l’intérieur par le trou qu’on venait de pratiquer.
Le silence ne dura qu’un instant. Un centimètre plus loin à peu près, le trépan attaqua le crâne et recommença. J’étudiai plus calmement cette seconde perforation, qui n’était plus une surprise pour moi.


Désespéré mais bon enfant, Frigyes Karinthy était une sorte de force de la nature il suffit de voir sa tête. En lisant ce récit ahurissant de détachement (et un peu crâneur, si j'ose dire), je ne cessais de penser au frêle Maurice Ravel qui, au cours d’une opération semblable, devait rester, un an plus tard, sur le billard...
Mais une année encore et Karinthy passait aussi.

Non, mon cerveau ne me faisait pas souffrir. C'était peut-être même plus irritant ainsi. J'aurais préféré qu'il me fasse mal. Le ridicule de ma situation me paraissait plus terrifiant que ne l'aurait été la douleur. Il était ridicule pour un homme d'être allongé comme ça, le crâne ouvert et le cerveau exposé au tout venant, ridicule d'être là ainsi et de vivre.

(Tout écrivain reconnaîtra que le trépan est inutile pour éprouver cette impression.)




Confutatis du Requiem de Mozart
transcription de Peter Lichtenthal (1802)
revue et jouée par le Quatuor Debussy




Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Samedi 25 avril 2009







En y repensant, ce qui a dû se passer, c’est que dans la cohue de la correspondance, Budaï s’est trompé de sortie, il est probablement monté dans un avion pour une autre destination et les employés de l’aéroport n’ont pas remarqué l’erreur.

Ferenc Karinthy, Épépé (1970), incipit
traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy





Budaï est un linguiste. Il se rendait à Helsinki pour y participer à un congrès. Or voilà qu’il se retrouve dans une ville inconnue, qu’on le transporte dans un hôtel où on lui confisque son passeport et que toute sa science ne lui permet pas d’identifier la langue qu’on parle autour de lui. Il en maîtrise pourtant une quinzaine, connaît les rudiments de quinze autres, mais rien à faire, il ne saurait même pas transcrire phonétiquement ce qu’il entend. Quant à l'écriture qui a cours ici, aucun moyen de déterminer si elle est basée sur un alphabet, un système syllabique, des idéogrammes, il a beau l'étudier, si seulement il pouvait la comparer à quelque chose... À cette impossiblité absolue de communiquer s’ajoutent très vite d’autres soucis. Se nourrir, par exemple. Pour la moindre chose, il faut faire la queue pendant des heures, tant la ville grouille, cohue permanente, embouteillages continuels, ce savant timide et poli devra apprendre à jouer des coudes, à rendre les coups. Partout, il est en butte à l’indifférence ou à l’hostilité ; la seule personne qu’il parvient à intéresser à son cas, c’est la blonde liftière de l’ascenseur de son hôtel il n’y a pas d’escalier , qui s’appellerait Dédé, ou Bébé, ou Vévé, ou encore Épépé, les gens d’ici ont une façon si bizarre d’articuler...

Il rédige une pancarte en plusieurs exemplaires, en six langues ; il l’affiche en plusieurs points de l’hôtel, dans les couloirs, dans l’ascenseur, dans le hall et même à l’entrée principale, demandant à quiconque la comprendrait de prendre contact avec lui, chambre 921, ou en cas d’absence de lui laisser un message dans sa case contre une importante récompense. Puis il va frapper aux portes voisines ; le plus souvent il n’obtient pas de réponse, peut-être n’a-t-il pas trouvé le moment adéquat, les habitants ne se trouvent pas dans leur chambre, ou encore c’est lui qui frappe beaucoup trop discrètement.

Et ce n’est que le début de ses ennuis... Il faut plus que du talent, plus qu’un style simple et précis, vif et neutre, plus qu’une imagination inépuisable mais domptée pour tenir sans un seul moment de faiblesse un roman de de 250 fortes pages sur ce postulat délirant, pour éviter l’écueil énorme de la parabole-kafkaïenne-un-peu-lourde, genre balisé. De l’inconscience, peut-être, ou du génie. Sachant que j’ai achevé la lecture hallucinée et fébrile de ses pitoyables et trop crédibles aventures hier matin, on me pardonnera mon enthousiasme ; mais Budaï est venu, aussitôt que j’ai fermé le livre, se ranger dans mon esprit aux côtés de K., d’Ulysse, de Malone, de Bardamu, de tous ces sombres héros de l’humaine condition. Ferenc Karinthy, nous apprend la quatrième, “ fut à la fois journaliste, dramaturge, romancier et champion de water-polo” ; son père, Frigyes Karinthy, écrivain et humoriste célèbre en Hongrie, inventeur en 1929 de la théorie des “six degrés de séparation”, avait pour devise : “En humour, je n’admets pas la plaisanterie”. Le mystère s’épaissit.







Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Vendredi 24 avril 2009




(Rameau)





J'en avais oublié plein, j'en oublie très certainement encore, mais enfin voilà quarante-quatre autres livres à divers titres recommandables, histoire d'apaiser momentanément certains remords (et de compléter l'autoportrait).


45 Oblomov (1859), d’Ivan Gontcharov
46 Intérieur (1894), de Maurice Maeterlinck
47 La transmigration de Timothy Archer (1982), de Philip K. Dick
48 La nuit remue (1935), de Henri Michaux
49 Le paradis perdu (1667), de John Milton
50 La sagesse dans le sang (1952), de Flannery O’Connor
51 Graal Flibuste (1956), de Robert Pinget
52 De profundis (1897), d’Oscar Wilde
53 Le Chevalier silence (1997), de Jacques Roubaud
54 Les dimanches de Jean Dézert (1914), de Jean de la Ville de Mirmont
55 L’homme-boîte (1973), de Kôbô Abe
56 L’usage de la parole (1980), de Nathalie Sarraute
57 Univers univers (2003), de Régis Jauffret
58 Le cinéma des familles (1999), de Pierre Alféri
59 Mes amis (1924), d’Emmanuel Bove
60 W ou le souvenir d’enfance (1975), de Georges Perec
61 La vie est ailleurs (1973), de Milan Kundera
62 Franny et Zooey (1961), de J. D. Salinger
63 Trans-Atlantique (1953), de Witold Gombrowicz
64 Poèmes saturniens (1866), de Paul Verlaine
65 Les Confessions (1770), de Jean-Jacques Rousseau
66 Demande à la poussière (1939), de John Fante
67 Histoires insolites (1888), de Villiers de l’Isle-Adam
68 Le Chat Murr (1821), d’E.T.A Hoffmann
69 Henri le Vert (1880), de Gottfried Keller
70 Lenz (1835), de Georg Büchner
71 Les âmes mortes (1842), de Nicolas Gogol
72 L’annulaire (1994), de Yôko Ogawa
73 Les Émigrants (1992), de W. G. Sebald
74 Hamilton Stark (1978), de Russell Banks
75 Zuckerman enchaîné (1987), de Philip Roth
76 L’Aleph (1949), de Jorge Luis Borges
77 Le Bord des larmes (1990), de Renaud Camus
78 Le Spleen de Paris (1862), de Charles Baudelaire
79 Correspondance (posth.), d’Emmanuel Chabrier
80 Mémoires d’un vieux con (1976), de Roland Topor
81 Antonia Bellivetti (2004), de Nathalie Quintane
82 Le Captain Cap (1902), d’Alphonse Allais
83 Maître et serviteur (1895), de Léon Tolstoï
84 La Recherche de l’absolu (1845), d’Honoré de Balzac
85 Monsieur Teste (1919), de Paul Valéry
86 Walden ou la vie dans les bois (1854), de Henry David Thoreau
87 Martin Eden (1909), de Jack London
88 Anatomie de la Mélancolie (1621), de Robert Burton

(etc.)



Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Jeudi 23 avril 2009









Puisque personne ne me le demande, voici la liste, telle qu’elle me vient sans ordre et dans la minute, des quarante-quatre livres que j’emporterais sur Mars pour me souvenir de l’humanité :


1 Obermann (1804), de Senancour
2 In Memoriam (1905), de Paul Léautaud
3 Livre de Manuel (1973), de Julio Cortázar
4 Le pauvre cœur des hommes (1914), de Natsume Sôseki
5 Le Misanthrope (1666), de Molière
6 Premier amour (1946), de Samuel Beckett
7 Je suis vivant et vous êtes morts (1993), d’Emmanuel Carrère
8 Un an (1997), de Jean Echenoz
9 Le vaillant petit tailleur (2004), d’Éric Chevillard
10 De sang-froid (1965), de Truman Capote
11 Carnets du sous-sol (1863), de Fiodor Dostoïevski
12 Le voyage sentimental (1768), de Laurence Sterne
13 La vie d’un idiot (1927), d’Akutagawa Ryûnosuke
14 Autoportrait (2005), d’Édouard Levé
15 La rage de l’expression (1952), de Francis Ponge
16 Les enfants Tanner (1907), de Robert Walser
17 Bérénice (1670), de Jean Racine
18 Le gardeur de troupeaux (1960, posth.), de Fernando Pessoa
19 Au-dessous du volcan (1947), de Malcom Lowry
20 Moby Dick (1851), de Herman Melville
21 À la recherche du temps perdu (1913-1927), de Marcel Proust
22 Peau pour peau (1925), de Llewelyn Powys
23 La conscience de Zeno (1923), d’Italo Svevo
24 Malone meurt (1952), de Samuel Beckett
25 Correspondance (1872-1918), de Claude Debussy
26 L’éducation sentimentale (1869), de Gustave Flaubert
27 Mémoires (1865), de Hector Berlioz
28 Je m’accuse (1899), de Léon Bloy
29 Le neveu de Rameau (1773), de Denis Diderot
30 Le chemin étroit vers les contrées du nord (1694), de Matsuo Bashô
31 Le poisson-scorpion (1982), de Nicolas Bouvier
32 La foire aux vanités (1848), de Thackeray
33 Le Cahier rouge (1807), de Benjamin Constant
34 Des arbres à abattre (1984), de Thomas Bernhard
35 Closer (1995), de Dennis Cooper
36 Éloge de l’ombre (1933), de Jun’ichirô Tanizaki
37 Paludes (1895), d’André Gide
38 L’herbe (1958), de Claude Simon
39 Le mont analogue (1952), de René Daumal
40 Mon corps et moi (1925), de René Crevel
41 Mon Amie Nane (1905), de Paul-Jean Toulet
42 Syllogismes de l’amertume (1952), d’Emil Cioran
43 L’espèce humaine (1947), de Robert Antelme
44 Les derniers jours d’Emmanuel Kant (1827), de Thomas de Quincey

(etc.)




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Vendredi 20 mars 2009







Il interrogea aussi les enfants pour voir s’ils savaient le nom de telle ou telle fleur ou connaissaient l’oiseau qui venait de chanter. Mais ils ne savaient rien et il dit à sa femme : “Tu vois ! Les enfants vivent trop solitaires !”
“Mais, mon ami”, répondit-elle, “toute l’année ils se trouvent au milieu de cent autres et à l’école les murs sont couverts d’images de toutes sortes, parmi lesquelles des oiseaux dont ils savent les noms ! Pour ce qui est des oiseaux vivants, mon ignorance quand j’étais petite m’a valu une aventure dont le souvenir me poursuit toujours. Un dimanche soir, après la leçon de chant, je gravissais toute seule la colline pour rentrer à la maison et, arrivée en haut, je m’assis un moment. En face s’élevait une autre colline boisée où, caché dans les arbres, un oiseau inconnu se mit à chanter. C’était si beau dans l’air calme et la solitude que j’en eus le cœur tout remué et que les larmes me vinrent aux yeux. Je racontai cela à la maison et j’aurais bien voulu savoir de quel oiseau il s’agissait. Tout le monde chercha à deviner, un garçon qui savait imiter certains chants d’oiseaux siffla quelques airs en nommant l’oiseau ; mais aucune de ces mélodies ne ressemblait à ce que j’avais entendu. Aujourd’hui, après tant d’années, j’entends encore le chanteur invisible dans les moments de calme et je suis contente qu’il me soit resté inconnu et qu’ainsi la solennité de cette soirée se soit gravée pour toujours dans ma mémoire.”
“Tu m’as déjà raconté cette histoire”, dit-il en riant, “et je ne nierai pas qu’elle est jolie. Mais si tu veux en tirer argument en faveur de l’ignorance, il faut que je te rappelle à l’ordre, madame la jésuitesse, prophétesse du mystère et de l’inconnu !”
“Allons, tu sais bien que ce n’est pas ainsi que je l’entendais, monsieur le maître d’école !”

Gottfried Keller, Martin Salander (1886)


(...) je ne sais reconnaître ni les oiseaux ni les arbres et je trouve ça triste.

Emmanuel Carrère, L’Adversaire (1999)


Antonio Vivaldi, Concerto en la majeur RV 552
“violino per eco lontano”
II. Larghetto
Il Giardino Armonico



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Samedi 7 mars 2009






Georges Perec est né le 7 mars 1936, mort le 3 mars 1982. Il aurait aujourd'hui 73 ans.

 

 


Je dispose d’autres renseignements concernant mes parents ; je sais qu’ils ne me seront d’aucun secours pour dire ce que je voudrais en dire.

Quinze ans après la rédaction de ces deux textes, il me semble toujours que je ne pourrais que les répéter : quelle que soit la précision des détails vrais ou faux que je pourrais y ajouter, l’ironie, l’émotion, la sécheresse ou la passion dont je pourrais les enrober, les fantasmes auxquels je pourrais donner libre cours, les fabulations que je pourrais développer, quelque que soient, aussi, les progrès que j’ai pu faire depuis quinze ans dans l’exercice de l’écriture, il me semble que je ne parviendrai qu’à un ressassement sans issue. Un texte sur mon père, écrit en 1970, et plutôt pire que le premier, m’en persuade assez pour me décourager de recommencer aujourd’hui.

Ce n’est pas, comme je l’ai longtemps avancé, l’effet d’une alternative sans fin entre la sincérité d’une parole à trouver et l’artifice d’une écriture exclusivement préoccupée de dresser ses remparts : c’est lié à la chose écrite elle-même, au projet de l’écriture comme au projet du souvenir.

Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée) ; je sais que ce je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.

C’est cela que je dis, c’est cela que j’écris et c’est cela seulement qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces mots dessinent, et dans les blancs que laisse apparaître l’intervalle entre ces lignes : j’aurais beau traquer mes lapsus (par exemple, j’avais écrit « j’ai commis », au lieu de « j’ai fait », à propos des fautes de transcription dans le nom de ma mère), ou rêvasser pendant des heures sur la longueur de la capote de mon papa, ou chercher dans mes phrases, pour évidemment les trouver aussitôt, les résonances mignonnes de l’Œdipe ou de la castration, je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

 

W ou le souvenir d’enfance (1975)





Khosn un kaleh (traditionnel)
Ensemble Kasbek





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Lundi 2 février 2009




(Grieg par Emil Gilels, encore)




© Mathieu Farnarier





En ce moment, la symphonie du dehors est très belle. Il vient de sonner sept heures, le bleu du soir se noircit, les oiseaux se répondent en longues roulades musicales, entrecoupées de cris clairs, les voitures roulent, comme les vagues de la mer, un tramway fend l’air de son sifflement. Tout à l’heure un avion, puissante traînée de joie, a traversé le ciel. De tous côtés résonnent des coups sourds frappés contre les murs, ce sont les prisonnières qui s’ennuient. Une pleure longuement de l’autre côté du couloir, on dirait la plainte d’un loup. C’est une grande fille jeune, aux cheveux blonds lumineux, aux yeux très bleus. Quel malheureux hasard, quel destin brutal l’a amenée ici, en pleine jungle, parmi les animaux méchants ? Elle se révolte, elle ne sait pas encore qu’il faut jouer la comédie, se taire, se murer derrière un masque. Elle joue franc jeu, et sa grande crise de rage de l’autre jour, ses roulades nerveuses, faisaient tout à la fois du bien et du mal à entendre. Ici l’innocence ne paie pas.

La soirée est déjà bien avancée (l’extinction des néons est à neuf heures). La nuit dernière, j’ai rêvé que je m’étais évadée, que je prenais l’avion pour le Brésil avec un faux passeport. Ô puissance salvatrice du rêve, mais l’horrible réveil, sur un lit dur, seule dans une cellule, enfermée. Pendant quelques minutes j’ai maudit d’être en vie !
Irais-je encore au Cinéma, ou ferais-je à l’aide de quelques restes (toujours prudemment mis de côté au long du jour) une réédition du souper ? Le “Cinéma”, afin que nul ne s’étonne, est un plaisir dangereux, et qui n’est pas à la portée de toutes. Il s’agit en effet de décrocher l’étagère très lourde qui est contre le mur, de la porter sous la fenêtre, de la dresser de toute sa longueur pour ensuite grimper au risque de tomber et d’être aperçue en s’agrippant d’une main à la barre de fer qui manœuvre la partie supérieure (la seule amovible) de la fenêtre. Une fois juchée sur cet édifice étroit et branlant, on jouit d’un spectacle vraiment unique, qui procure une nostalgie et une douceur inoubliables. On voit dans une cour transformée en chantier un vrai arbre, puis un autre, puis une petite guérite où se tient le gardien de nuit parfois en compagnie d’un énorme chien-loup, puis l’immense mur nu qui entoure la prison, et au-delà du mur, ô merveille, ô miracle, d’autres maisons, véritables, vivantes, habitées par des êtres qui sont libres, qui vivent en couple ou en famille, qui mangent normalement, qui s’aiment, qui écoutent de la musique, le soir, à la lumière de fastueuses lampes à abat-jour. Le tout trop lointain cependant pour que l’on puisse en distinguer les détails. Et à droite, ô splendeur, une rue bordée de maisons, de jardins, avec même un bistrot. Et sillonnée, jour et nuit, de voitures, avec de vrais piétons (je ne peux les reconnaître, mais je vois si ce sont des hommes, des femmes ou des enfants). C’est dit : je vais m’octroyer un petit moment de Cinéma, quelques actualités avant de me coucher.


Grisélidis Réal, Suis-je encore vivante ?, p. 15-17
Verticales, 2008





J’ai achevé ce matin la lecture de ce “journal de prison”, tenu du 2 avril au 31 août 1963, par cette “courtisane révolutionnaire”, peintre et poète, dont j’avais peut-être vaguement entendu parler mais dont j’ignorais tout. Très attachant personnage, et récit dignement poignant, rythmé par ces séances de “Cinéma”, merveilleuse trouvaille. Je suis sous le charme si l’on peut dire, c’est aussi un document effroyable sur les prisons pour femmes allemandes au début des années 60  mais les prisons d’aujourd’hui valent-elles mieux ? Beau texte, en tout cas.



Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Lundi 26 janvier 2009



Flannery O'Connor
(1925-1964) vécut recluse à Milledgeville (Georgie), dans une ferme nommée “Andalusia”, seule avec sa mère et ses paons. La maladie (une forme grave de lupus) abrégea un vie dédiée à Dieu et à l’écriture (Flannery voyait, dit-on, le Diable partout). Il y a un peu plus d’un an, j’ai lu d’elle coup sur coup : La Sagesse dans le sang (Wise Blood), 1952, roman ; Les Braves gens ne courent pas les rues (A Good Man Is Hard To Find), 1955, nouvelles ; Et ce sont les violents qui l'emportent (The Violent Bear It Away), 1960, roman ; Mon mal vient de plus loin (Everything That Rises Must Converge), 1965, nouvelles. Et force m’est de constater qu’assez souvent, sans prévenir, je repense, plus qu’à d’autres, à ses livres, à l’atmosphère de ses livres, à leurs paraboles noires, sèches, sarcastiques, à la puissance de leurs images, à leur humour, à leur violence, à leurs paysages menaçants, précis, grandioses ; ainsi cette œuvre serait bel et bien (je n’aurais pas cru) la découverte la plus marquante que j’aie faite ces derniers temps.

Les masques tombent : je suis une vieille fille catholique et grabataire du sud profond.




(Au rayon "littérature de malade anglophone", je garde également un souvenir très vif, et persistant, bien qu'encore plus ancien, du magnifique récit du tuberculeux
Llewelyn Powys (1884-1939), Peau pour peau (Skin for skin, 1926), aussi délicat qu'O'Connor est âpre.)




Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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