Lundi 26 septembre 2011
1
26
/09
/Sep
/2011 14:48
Je ne résisiste pas au plaisir de copier un dernier extrait de Graal Flibuste.
Nous étions en compagnie de Jasmin, notre hôte de la veille, dans son jardin potager. Un petit soleil se jouait parmi les
feuilles et nous chauffait délicieusement.
“Oh, la belle salade, dis-je.
— C’est une prapra. Elle n’est pas comestible, mais sa présence est nécessaire au coulet que vous voyez là. Le coulet ne prospère qu’à côté de la prapra. On s’en sert comme de condiment...
— Charmant, en vérité. L’amitié existe donc chez les légumes ?
— À ce qu’il paraît, Monsieur. Et le plus curieux, c’est que la prapra, si on l’assaisonne au coulet, est mortelle.
— Autrement pas ?
— Non. Mais son goût est mauvais, on ne la mange point.
— Que de mystères chez nos frères végétaux !
— Ceci, qui ressemble à votre oseille, est du mollon. Il remplace la viande chez les pauvres gens. Ils en font des matefaims en le hachant et l’incorporant à la farine de blé.
— Et ça ? C’est curieux, cette groseille au bout d’une feuille ! Ça se mange aussi ?
— C’est notre chaprouille nationale. Vous n’avez jamais goûté à la confiture de chaprouille ? Nous allons la faire ces jours-ci justement, les fruits sont mûrs. Goûtez.
— Mmh, délicieux. On dirait de la rhubarbe. Et ça, c’est une betterave ?
— C’est une floge. Ça lie bien la soupe. Mes voisins la sèchent pour l’hiver mais elle devient ligneuse, je n’aime pas. En somme, disons que, fraîche, elle remplace votre pomme de terre.
— Vous connaissez notre pays, cher Jasmin ?
— J’ai voyagé étant jeune. Je me souviens, chez vous, de ces marchands de grites...
— De frites, voulez-vous dire.
— De frites, parfaitement. J’adorais ça. J’ai essayé d’acclimater ici la pomme de terre, mais peine perdue.
— Faites-vous de la friture de gloge ?
— De floge, voulez-vous dire. Non. D’ailleurs, nous ne connaissons pas la friture, ici.”
Cette conversation et notre promenade se poursuivirent. Brindon bâillait outrageusement. Je le délivrai, lui ordonnant d’aller préparer nos bagages.
“Comment, me dit Jasmin, vous partez déjà ? Vous ne restez pas pour les confitures ?
— C’est-à-dire...
— Oh, monsieur, de grâce, restez. Je vous promets un vrai régal et la cueillette est si distrayante !
— Eh bien, mon cher Jasmin, j’accepte. J’avoue que votre hospitalité est exquise ; quelques jours en votre compagnie... (Brindon me pinçait) en votre compagnie sont une faveur sans égale
pour moi et pour mon compagnon. N’est-ce pas, Brindon ?
— Certainement, Monsieur.
— Allez, je vous en prie, offrir vos services à la maîtresse de maison et mettez tous vos soins à vous rendre utile.
Je me permis de passer sur la désapprobation de mon cocher ; d’ailleurs l’atmosphère chaste et sereine que nous respirions ici lui ferait le plus grand bien.
“Ces vieux serviteurs, me dit Jasmin lorsque Brindon se fut retiré, sont irremplaçables, n’est-il pas vrai ?
— En effet.
— ... Voyez ceci. C’est une goudretonne géante. On fait de sa pulpe une sauce veloutée et de ses feuilles une infusion dépurative. Et ceci est un vincho. Remarquez combien le bourgeon est serré.
Il est délicieux à l’aigredoux. Et ceci, je parie que vous ne devinez pas ?
— Euh, peut-être une laitue ?
— Nenni, monsieur. C’est un gobe-mouche. On le suspend dans les cuisines et les mouches s’y prennent. Touchez. C’est gluant.
— En effet.
— Et ça, c’est du frotte-mignon. Aphrodisiaque puissant. On le hache, on le sale, on l’incorpore à n’importe quoi. Je dois dire que, pour ma part, j’en fais un très large usage.
— Ah, vraiment ?
— Oui, monsieur. Les partouses que chaque soir j’organise chez moi m’épuisent littéralement.
— Vos... vous... ?
— Vous ignorez les partouses ?
— Certainement non, cher ami, mais j’étais à cent lieues de me douter...
— De vous douter... ?
— Je... Non, vraiment tout cela est bien drôle !
— Drôle ? Je ne vous suis plus...
— Je veux dire... ce potager, cette ambiance... Comment dire...
— Ce potager ?”
Je coupai court, et avisant un végétal :
“Enfin, un légume que je connais. C’est une fève, n’est-ce pas ?
— Une fève, vous l’avez dit. Vous en avez chez vous ?
— Nous n’avons que ça.”
Brindon sur sa calèche par Robert Pinget
[...]
Jasmin me quitta pour sa cave. Je ne revenais pas de ses propos. Je dus m’asseoir sur l’herbe. Brindon, qui probablement me guettait, vint me rejoindre.
“Eh bien, lui dis-je, j’en apprends de belles.
— Quoi, Monsieur ?
— Un débauché, un partousard...
— Qui, Monsieur ?
— Notre hôte, cher ami.
— Pas possible ?”
Dirai-je que Brindon eut dans les yeux un éclair de lubricité ?
Le déjeuner dura jusqu’au soir, et le soir d’autres bambocheurs se joignirent à nous pour couronner l’orgie. Notre hôte était à ce point débauché que toutes les formes du vice lui étaient
familières. Les invités se répartirent dans les salons suivant leurs goûts respectifs et réciproques, et c’était merveille que de voir le maître de maison encourageant chacun par la parole ou par
le geste. La honte me couvrirait le visage à évoquer les scènes auxquelles j’assistai. Ciel ! me dis-je, méfions-nous désormais des gens qui cultivent leur jardin.