Vitrine (mes livres)





Je suis l'auteur d'un premier roman entre autres choses elliptique, japonisant et somnambulique paru fin août 2007 aux éditions Naïve, Hoffmann à Tôkyô














Ce n’était pas un stylite dans son désert, ni un ermite dans sa forêt, il était à Tôkyô par un bel après-midi de juin et, soit volonté soit caprice, il hurlait ces simples mots : Rien à foutre de la réalité. Il s’appelait E.T.A. Hoffmann, comme le poète, ses amis l’appelaient Ernst ou Theodor, jamais Amadeus, c’était trop ridicule.
Comme il s’exprimait en français et qu’il hurlait intérieurement, il n’attirait pas l’attention. Il avait beau s’être juché sur un banc du square dit de la Place du Chien, celui-ci faisant face à l’entrée du métro le plus fréquenté, il n’y avait pas de chance qu’il suscite autre chose que l’indifférence la plus absolue, du reste les Japonais se fichent des Occidentaux comme de leur premier hamburger. Des flots d’adultes cravatés et de jeunes gens peroxydés le croisaient sans lui jeter un seul regard et cette solitude le ravissait, elle augmentait sa joie d’avoir trouvé une phrase qui soit à la fois un sésame, une devise, un programme. Rien à foutre de la réalité. Rien à foutre de la réalité ? À cheval sur les frontières de l’inaudible, son murmure ne souffrait pas de la concurrence des cris, appels, jingles et musiquettes des proches rues commerçantes. Il se situait dans une autre sphère, celle de sa conscience, silencieuse en dehors de moments de panique, d’épisodes migraineux.
Il en eut bientôt assez d’être debout. Sans interrompre sa psalmodie, il prit le parti bourgeois mais commode de s’asseoir sur le banc, il était fait pour ça, et le temps pas moins doué passa, passa, si bien que le soir tomba.
Dans l’intervalle, Peu me chaut la réalité fut préféré et adopté, la répétition du mot foutre se révélant pénible, à l’usage.

(p. 13-14)


Dans ce premier roman, Didier da Silva affine et affirme une langue rare, précieuse à tous les sens du terme. Syntaxe travaillée, fluidité des virgules, choc des inversions, ruptures de rythme. Du grand art, derrière cette fausse naïveté (...) Style japonisant, sans doute, poussé au bord du pastiche (...) Le risque est bien sûr une forme de détachement exacerbé. Rien de cela ici. L’émotion sourd à chaque phrase, à chaque page.
Jean-Pierre Naugrette, Revue des Deux Mondes, février 2008


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et d'un second livre paru le 5 novembre 2008 aux éditions Laureli/Léo Scheer,
Treize mille jours moins un

















L’infini mis à part, le monde est trop grand pour Sam ; trop plein de choses et d’êtres et trop divers qu’il aurait fallu étudier un par un, l’œil vif et la tête froide, avant de se résoudre à les aimer ou à les ignorer sans le plus mince remords – sans parler des idées qui, pas plus ni pas moins qu’eux, sont pour lui des êtres, des choses (de même qu’une abeille, un visage, un bateau) et méritent qu’on les emprunte comme on fait d’une veste ou d’un train. Afin de se préserver, de se prémunir contre cet afflux, cet assaut, il a adopté des principes, tenu pour acquis ceci et cela, mais il doute de la validité et de la pertinence de ces tamis, ces grilles, assez souvent il est tenté de s’en déprendre seulement il craint trop de se sentir perdu, de se dissoudre et le monde avec lui dans un magma obscur et ricanant. Alors il s’accroche, se persuade que ses attitudes, ses curiosités et ses goûts sont bien les siens et qu’en les affinant il tiendra à distance son angoisse devant la pléthore étouffante du réel, la complexité sournoise de l’invisible et du visible, les fantaisies des bactéries et des atomes, les coups du sort. Bien sûr Sam n’est pas qu’un cerveau, lui aussi a un instinct et il s’y fie, à sa façon. Après douze ans de mise à l’épreuve, il veut bien croire à un penchant naturel, du moins jusqu’à ce que celui-ci se défasse de sa saveur, ça s’est vu, et ne soit plus qu’un appétit de routine, vide de plaisir et de substance. Le deuil en est lent. Il avait longtemps, par exemple, raffolé des gnocchis, puis continué d’en manger des mois durant cependant que ces cartilages pâteux ne lui inspiraient plus, dès la troisième bouchée, qu’une faible nausée ; et attendu de ne pouvoir en avaler un spécimen sans avoir envie de vomir pour se décider enfin, à contrecœur, à les bannir de son régime alimentaire. Tel est Sam. Il n’en est pas si fier.
(p. 7-8)


En déployant le potentiel dramatique en germe dans chaque microévénement, Didier da Silva choisit clairement de tourner le dos aux poncifs romanesques, leur préférant la justesse du mot, la finesse du dire, la mélodie tout en bémols de la musique intérieure. Usant des mots comme des notes, Treize mille jours moins un n'est ni plus ni moins l'oeuvre d'un musicien, ariette jouée d'un ton léger “sur le tempo d'un coeur qui bat”.
Marine Polselli, evene.fr


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