[...] la dissolution du temps, la dissolution du réel, l'irrépressible nostalgie de ce qui n'est pas, de ce qui n'est plus ; et par-dessus tout, cette berceuse inlassablement répétée, pour se consoler soi-même.
Philippe Beaussant, François Couperin
[...] la dissolution du temps, la dissolution du réel, l'irrépressible nostalgie de ce qui n'est pas, de ce qui n'est plus ; et par-dessus tout, cette berceuse inlassablement répétée, pour se consoler soi-même.
Philippe Beaussant, François Couperin
Les Canaries avecque leur Double, évidemment. Plus le ciel d'aujourd'hui.
Objet : Vostre amour pour Couperin
le 6/11/11 à 16:01
Monsieur,
Comme vous, je suis tombé amoureux de Couperin il y a quelques années. J'ai même suivi des leçons de
clavecin, et un facteur en Pays-Bas m'a construit une copie de l'instrument "van den Elsche". Ma fidélité à François a déjà porté à l'exaspération deux maistres de musique, car c'est un régime
peu équilibré du point de vue didactique & je sçuis un élève impérieux & meschant.
Vostre nom de famille me faict
penser à une pièce de Forqueray, La Sylva. On ne sait pas
d'où vient ce nom, mais j'ai osé avancer l'hypothèse que les Forqueray devoient avoir cognu le médecin Jean-Baptiste Silva. Escoultez cette pièce lente & rêveuse sur youtube.
Elle est pour vous : j'ai scanné la partition sous pdf & je peux vous la mander par courriel.
Amitiés
A.
À quoi je répondis ce matin :
Superbe pièce ! J'étais sans la sçavoir. Mandez-la moi, je vous en serai infiniment
reconnoissant.
Je vous envie le clavecin ; je n'en ai jamais touché ni même approché. Mais je besogne depuis si
longtemps à présent François sur le piano, si j'ose dire, que ce serait une bien étrange chose pour moi de le tâter sur l'épinette.
Bien amicalement,
D.
Ce jour d'hui, à midi, je recevais ledit pdf, accompagné de sa table des agréments, et je m'attelais aussitôt à le déchiffrer. Voici donc, sous mes doigts débiles, cette Sylva, qu'on doit jouer très tendrement. Mes plus chaleureux remerciements à ce gentilhomme, recevoir de tels mails réconcilie avec l'existence...
Je suis tombé amoureux de François Couperin il y a cinq ou six ans, quand je me
suis mis à le jouer. Je veux dire par là que je l’avais très peu écouté par le disque et jamais en concert quand j’ai fait l’acquisition des deux volumes, rassemblant les 27 ordres de ses pièces
pour clavecin, de la collection Dover. Cette maison américaine, bien connue des musiciens pauvres (prix imbattable, étant donné la cherté ordinaire des partitions) reproduit en l’occurrence
l’édition établie par Brahms et Chrysander, peut-être pas la plus “scientifique” pour un baroqueux mais comme je la joue au piano, de toute façon... Les deux volumes sont aujourd’hui bien
fatigués, décousus par endroits, déchirés à d’autres (les tournements de pages dans les morceaux rapides sont parfois périlleux). La couverture du premier est jaune pâle, celle du second bleu
clair ; toutes deux s’ornent du même portrait de Couperin en robe de chambre, le coude droit posé sur un guéridon soutenant un plume dans un encrier, la main gauche tenant un feuille de papier
réglé, la tête de face peu expressive, la bouche mince et la moustache fine.
Déchiffrer une musique
que vous ne connaissez pas, c’est l’inventer en la découvrant. Pour peu que cette musique vous parle, et que son langage vous paraisse naturel, vous vous l’appropriez comme nulle autre. Bien plus
tard, après avoir traduit dans mon petit idiome et avec quelles délices la totalité des pièces, j’ai écouté le Couperin de Sempé, de Rannou, de Meyer, de Tharaud : ce n’est pas le mien. Je ne
prétends nullement évidemment que le mien leur soit supérieur (ce sont de grands artistes, et moi un amateur qui ferait rire un Chinois de six ans — allez, huit ans, ne nous sous-estimons pas*) ;
c’est le mien, c’est tout. Dans l’intimité je l’appelle François, et il me semble mieux le connaître que certains de mes amis.
Je sais très bien l’épaisseur des siècles et des malentendus, tout ce qui s’est perdu. Il est fort possible que ma façon de
jouer sa musique ait transformé sa dépouille en toupie, s’il est vrai que les morts trahis se retournent dans leur tombe. Mais dans l’intimité encore, et pour tout dire, je n’en crois rien. Seul
avec mon piano, n’ayant de comptes à rendre à personne sinon à lui, qui est ma créature, je puis penser toute honte bue et même évaporée qu’il a écrit pour moi, sachant combien j’aimerais et
comprendrais leur mélancolie, leur malice, leur modestie,
Les Sylvains, La Majesteuse, Les Sentiments,
Les plaisirs de Saint Germain en Laÿe,
La Prude, La Voluptueuse,
La Ténébreuse, La Lugubre,
Les Laurentines, Les Regrets, La Favorite,
La Marche des Gris-vêtus,
Les Ondes et Les Agréments, Les Langueurs-Tendres et Les Bergeries,
Les petites chrémiéres de
Bagnolet,
La Ménetou, La Muse Naissante et L’enfantine,
L’Unique et La Rafraichissante,
La Princesse de Sens et La Séduisante,
Les Graces-Naturéles,
Les Lis naissans, Les Rozeaux, Les Juméles,
Les Folies françaises et L’âme en peine,
Le Rossignol en amour et Les Fauvétes plaintives,
Le Dodo ou l’amour au berceau,
L’Himen-Amour et La Distraite,
L’Ingénue et La Muse-Plantine,
La reine des coeurs et La petite Pince-sans-rire,
Les tours de passe-passe et Les Tricoteuses,
Les vieux Seigneurs et L’Amphibie,
La Belle et Les ombres errantes,
La Convalescente et L’Epineuse,
L’Exquise,
Oui, tout ce petit monde idéal, heureusement idéal bien sûr, toute cette parade j’en ai seul la clef, comme disait l’autre...
Et entre toutes ces pièces je tends des fils aussi, et je chante. C’est ma pop. Gai ou triste, elle s’accorde à toutes mes humeurs. J’y suis tout de suite comme un poisson dans l’eau ; la musique de François pour moi est à la bonne température — et c’est un fin ruisseau plein de lumière et d’ombre.