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Littérature : Hic et nunc

Samedi 16 février 2013 6 16 /02 /Fév /2013 07:27

 

Saisonnière fringale de lecture, le froid contraint à se cultiver. J’ai dévoré deux livres qui me faisaient de l’œil depuis leur sortie à l’automne : L’Autobiographie de Mark Twain et les Lettres de Robert Walser. De la "rentrée littéraire", je n’avais lu en temps réel que les derniers ouvrages de Jean Echenoz, d’une part, et d’autre part d’Éric Chevillard. Le premier m’avait enchanté, comme d’hab, avec son 14. echenozQuoique non, soyons francs. J’avais ressenti sur le moment une légère déception. Je crois que cela était dû à l’extrême brièveté de la chose. Je prenais tout juste mon pied, en fait j’arrivais à ma cheville que c’était déjà fini. Or la persistance de l’objet dans ma mémoire — semblable à celle du membre fantôme de son héros manchot, la comparaison me tendait son bras — me prouve qu’au bout du compte j’en ai eu pour mon argent, et qu’arriver à la sienne (de cheville) (à Echenoz) n’est pas à la portée du premier prosateur français, mais ça je le savais déjà. Où voit-on ailleurs un point tomber sur un nom propre ? sur fond de ciel bleu ? parmi des vers blancs et des demi-sourires amers ? De L’Auteur et moi, en revanche, je dois avouer qu’il ne me reste pas grand-chose : une fourmi sur un chou-fleur, parasitée par des épanchements auxquels l'auteur de Du hérisson ne m’avait pas habitué, ce qui n’est pas un mal en soi, c’est bien de surprendre, seulement cela m’a fait l’effet d’un relâchement, chez un écrivain que j’apprécie notamment pour sa rigueur (ce qui me rend pour finir très curieux de son prochain livre, car Chevillard reste Chevillard). De quoi on peut conclure qu’il vaut mieux être trop serré que trop lâche.

Et pourtant non. Sam Clemens dit Mark Twain n’est pas précisément concis. Mais c’est la nature même de son autobiographie qui veut ça. Après plusieurs essais d’écriture linéaire, tous rapidement abandonnés, twain.jpgK.O. par l’ennui de la chronologie et le souci de « composer », il a eu l’idée, à soixante-dix ans, de dicter ses souvenirs dans le désordre, en s’appuyant souvent sur les stimuli du jour (coupures de journaux, courriers, rencontres en réactivant d’autres) et aussi sur les réactions de sa sténographe, public que cet incorrigible séducteur, du fond de son lit de grabataire, cherche à faire rire, et un siècle plus tard nous avec elle, dans la double liberté de l’oralité, toujours sensible, et justement de ce délai de cent ans avant publication décidé par Twain avant de se mettre à dicter : personne n’écoute, nous sommes dans sa chambre, et c’est un délice de rester ainsi des heures durant au chevet d’un si brillant bavard (et menteur !), vivant comme jamais. Bien joué l’ancêtre. Deux autres tomes doivent suivre, Twain n’a donc pas fini de m’étonner.

J’ai ri aussi, souvent, mais j’ai surtout été très ému (ne pas déduire de ce mais que Twain n’émeut pas, un bon tiers du premier tome susdit consiste en une bouleversante évocation de sa fille Susy, morte à vingt-quatre ans, douce enfant sérieuse et triste) en lisant la correspondance de Walser. walser.jpgQuel homme merveilleux c’était. Ses lettres pour une large part sont très tendrement adressées à la repasseuse d’un hospice de montagne, Frieda Mermet, une jeune veuve qui lui envoie du beurre et lui reprise ses chaussettes, qu’il a courtisée un temps et qui lui restera fidèle jusqu’à son retrait dans l’anonymat et le silence, à cinquante-cinq ans. Elles sont autant de tableautins tremblants, tragiques et charmants, comme si Lenz avait écrit des cartes postales. Walser est l’homme blessé par excellence et les grandes violences que l’on sent en lui ne rendent que plus poignantes sa correction, sa drôlerie, sa délicatesse. Il me semble que la beauté si particulière de sa prose — et ses lettres sont de la même eau que ses fameuses petites proses — tient à la noirceur des ombres que portent, ou projettent, ses phrases lumineuses. Une clarté littéralement aveuglante, pour cacher sa détresse. Ce n’est pas pour rien qu’on prête cette qualité à la neige.

Ou pour le dire autrement, le chaos scintillant à travers le voile de l’ordre. C’est une définition de l’art qu’Alfred Brendel brendel.gifemprunte à Novalis, et qui a suggéré son titre à un livre d’entretiens paru en 2001, lu hier. Il me fournit une note plus légère pour conclure ce billet — avec cette énumération des « troubles » pouvant « affecter l’environnement » d’un soliste :


En Colombie, la lyre s’est détachée du piano, avec les pédales, pour tomber sur le sol avec un bruit considérable. À Istanbul, un chat s’est mis à miauler pendant le silence le plus tendu des Funérailles, juste avant la dernière reprise. À San Salvador, j’ai entendu le public inspirer fortement, tout d’un coup, pendant la Sonate en ut mineur de Schubert. On m’a raconté par la suite qu’un gros rat avait monté l’escalier de la scène et avait couru devant moi avant de disparaître en coulisses. À Alexandrie, j’ai joué entouré d’affiches de Coca-Cola, avec la radio du concierge en arrière-plan. 

 

 

 

 

 


 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Jeudi 31 janvier 2013 4 31 /01 /Jan /2013 11:14

 

 

 

 


Ensuite je me suis réveillé

De bribes de rêves
Dont je ne me souvenais pas.
Le ciel était limpide,
La muraille s’est alors dressée
Et l’a séparé en deux.
Je n’entendais pas mes voisins
De la terre et je ne savais pas
S’ils étaient encore là
Ou s’ils s’étaient enfuis. J’avais
Froid, mais les bouts de
Mes doigts bourdonnaient et brûlaient ; je ne
Serai pas — palpitaient-ils. Ils ronronnaient
De dix voix différentes, en un chœur
Gai et léger ; Un jour
J-e
Ne se-rai pas,  
Je ne se-rai pas !

Et du Je ne se-rai pas a jailli
Soudain au fond de moi ma
Raison d’être. J’ai su
À quel point
J’avais été,
Je l’ai su
Jusqu’au bout
Des doigts.  
Savoir merveilleux, souvenir

Merveilleux :
À quel point
J’avais été,
Et à quel
Point  
Je ne
Serais pas.

 

David Grossman, Tombé hors du temps (2012)
traduit de l’hébreu par Emmanuel Moses

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Mardi 29 janvier 2013 2 29 /01 /Jan /2013 07:25

millefeuille.jpgOn le sait, le gros du travail, pour un écrivain, quand il s’agit d’inventer un personnage, c’est de lui trouver un nom. Si le nom est bon, tout le reste suit, tout paraît facile. C’est ce que je me suis dit en lisant Millefeuille, le dernier livre de Leslie Kaplan (et le premier que je lis d’elle, j’ai un peu honte, c’est le dix-septième). Millefeuille, c’est Jean-Pierre Millefeuille, un vieux professeur de littérature à la retraite. Le nom est transparent, c’est un être de papier, et pourtant, miracle, il existe. Parce que son nom est irréfutable, voilà pourquoi. Ce n’est pas compliqué, la littérature.

 

 

À la fin il alla voir Martine, très bronzée et joyeuse derrière son étalage de poisson.
Il prit une tranche de pâté de crabe aux légumes, spécialité de Martine, et lui demanda deux boîtes d’œufs de saumon.
Je n’en ai jamais mangé, dit Martine en lui donnant.
Comment ça, dit Millefeuille sidéré, comment ça vous n’en avez jamais mangé. Mais vous les vendez.
Je les vends, dit Martine, bien sûr je les vends, elle était un peu gênée.
Elle regarda Millefeuille.
Je ne sais pas comment ça se mange, dit Martine.
On n’en mangeait pas à la maison.
C’est cher.
Millefeuille n’en revenait pas. Il répéta, vous vendez des œufs de saumon et vous n’en avez jamais mangé.
Il dit, il ne put s’empêcher, Mais enfin, Martine…
Martine secoua la tête, les joues rouges.
Elle finit par demander :
Comment vous mangez ça.
Millefeuille lui expliqua. Avec ou sans citron.
Il faut absolument que vous en mangiez, dit Millefeuille. Autrement, ça ne va pas.
Pourquoi ça ne va pas, demanda Martine, agressive.
Parce que, dit Millefeuille…. Parce que… Il cherchait.
Ce serait immoral, finit par dire Millefeuille.
Il rit.
Martine, détendue, dit, Je ne vois pas pourquoi.
Elle promit d’essayer.

(P. 169-170)

 

 

Millefeuille existe donc, et son petit monde, son appartement de la rue Bourdelle, près la gare Montparnasse, une brasserie, un marché, le Monoprix, quelques clochards, quelques amis, son fils qu’il méprise cordialement, sa femme qui est morte. On le suit au jour le jour, dans ses nuits peuplées de rêves aussi, tandis qu’il interroge sa vie, sa vision du monde, Shakespeare (il travaille de temps à autre à un article sur Shakespeare), que des souvenirs de lectures le traversent, qu’il essaye de déchiffrer le monde comme si c’était un livre. Mais les lignes se brouillent, la mort s’approche, la folie guette, tout se dérobe, et c’est le grand art de Leslie Kaplan d’envelopper ce déclin, cette inquiétude dans une légèreté, une douceur, une cocasserie charmantes, une simplicité joueuse ; de regarder son personnage, de le placer dans la lumière d’une cruauté affectueuse, si j’ose dire — oui, justement, de faire tenir ensemble et avec évidence les sentiments les plus contradictoires, et de dire deux ou trois choses sur le monde comme il ne va pas sans que rien ne pèse, d’être discrètement politique (le passage ci-dessus en est un bon exemple). Ça se lit d’une traite, à la fin on n’est plus très sûr d’exister davantage que Jean-Pierre Millefeuille, on se demande si l’on n'est pas aussi un être de papier, un jeu de mots (le livre en est tissé), le produit hasardeux d’une association d’idées ; et l’on se dit que tout le roman n’est qu’une malicieuse paraphrase de la fameuse phrase de Shakespeare, Nous sommes faits de l’étoffe des rêves et notre petite vie, un somme la parachève — et la description fine de quelques douloureux réveils, quand l’étoffe se déchire :

 

En traversant l’esplanade, Millefeuille eut un accès de tristesse, une vague, tellement forte qu’il faillit s’arrêter.
Il était debout devant la gare, il voyait la construction massive, les inscriptions, les grandes portes autocoulissantes, les étages, et il avait l’impression d’être ailleurs sur une autre planète avec une chose monstrueuse, inhumaine, qui lui faisait face.
Il sortit son mouchoir, se moucha.
Je suis seul, seul au monde, se dit Millefeuille.
Il se moucha de nouveau, il avait les yeux remplis de larmes. Il se sentait ridicule, en même temps sentir les larmes n’était pas désagréable.
Il pensa à Léo, tout en se disant, Pourquoi je pense à Léo.
ll regarda le ciel qui était d’un bleu épais. Jamais vu ça, se dit Millefeuille qui aimait découvrir des ciels nouveaux, quitte à tricher un peu. Jamais vu ça.
Bleu épais. Une sorte de moquette.
Le monde à l’envers, en somme.
Cette idée du monde à l’envers le rasséréna. Après tout, si c’est le monde, voilà ce qu’était approximativement sa pensée. Il examina la moquette avec attention, quelques déchirures par-ci par-là, des stries, du blanc, et il continua, arriva au Monoprix, et se dit en entrant, J’aime le Monoprix, j’aime le Monoprix.

(p. 237-238)

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Lundi 8 octobre 2012 1 08 /10 /Oct /2012 19:42

 

carine-mina.jpeg 

Carine Mina, Still drawing, 2011

 

 

 

Restait maintenant le problème de rentrer et de l'envie modérée que j'en avais. Toutefois, on s'approchait de dix-huit heures, et, en regardant la carte, je n'ai pas trouvé de destination proche qui m'ait paru valoir la peine. Je n'étais pas très attiré par les Baux depuis que Malebranche m'avait vanté leur charme. Il y avait bien un village, tout près, jusqu'où il m'eût amusé de pousser, surtout à cause de son nom, Aureille, mais j'ai eu peur d'être déçu. En même temps, je n'attendais rien de spécial de quoi que ce soit, et, si j'évoque ici la crainte que je pouvais nourrir d'une déception, ce n'était pas réellement par rapport à un enjeu. Je n'attendais rien en vérité d'un village comme Aureille. Ce que je veux dire, c'est que si j'avais été dans un état normal, légèrement porté par la vie, par exemple, j'en aurais probablement attendu quelque chose, et c'est par rapport à ce quelque chose en soi que j'avais peur d'être déçu. Pas pour moi, donc, ni pour Aureille. Mais pour ce que cette déception, objective, en somme, aurait signifié de négatif et, partant, d'inutilement noir, comme une preuve du refus que peut opposer le monde. Je ne voulais pas être, non la victime, mais le témoin de ça. Je suis donc rentré. 

Christian Oster, Rouler (2011)

 

 

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Samedi 21 juillet 2012 6 21 /07 /Juil /2012 07:44

 

1239773-gf.jpg« Être adulte, c’est faire son trou et laisser l’infini aux étoiles. » On lit cette phrase glaçante (mais romantique) dans Claustria, le dernier roman de Régis Jauffret. Le mince et réussi Sévère, sur l’affaire Stern, avait donc été un galop d’essai, avant ce gros livre qui voudrait être le De sang froid de son auteur et qui me laisse, je dois l’avouer, une impression tiède. C’est pourtant souvent du grand Jauffret, et inspiré, les trois quarts du temps : cette syntaxe massive et cuivrée, ces longues périodes mornes et amères, ces comparaisons détraquées, cet isolement aphoristique des lignes de dialogue, ces brèves et inquiétantes bouffées de délire et ces fins de phrase comme des baffes à quoi on le reconnaît à coup sûr. Et ce poète du dégoût et du piétinement a eu raison de se jeter sur l’affaire Fritzl (2008) comme sur un sujet fait pour lui. 500 pages ne sont pas de trop pour explorer les lois du temps dans ce souterrain de l’enfer et il a le talent de nous en donner la sensation physique ; toujours cruel mais jamais crapoteux, il rend justice à l’épaisseur de vingt-quatre années de calvaire dont on n’imagine pas les détails à vous décrocher la mâchoire — mais lui, oui. Il en aurait peut-être fallu 500 de plus, ce qui n’est pas une exigence folle, c’est un travail de six mois pour un Hercule comme Jauffret. Au lieu de ça il a eu l’idée curieuse d’ajouter un prologue ouvertement imaginaire, en fait un épilogue qui montre l’un des rejetons du monstre (il le prénomme Roman pour enfoncer le clou) cinquante ans après. On dirait un greffon de Houellebecq et ça ne prend pas trop : il met en scène le recul qu’il n’a pas, qu’il ne pouvait pas avoir. Mais dès qu’il plonge dans le trou, heureusement très vite, c’est captivant (hélas) et follement réel.

 

(« En littérature, on ne réussit que ce que l’on a vécu ou souffert », me disait cependant Jules de Goncourt hier soir. Et j’étais assez d’accord.)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 03:24

 

 

 

 


 

J'étais donc hier lundi de Pâques dans la calanque de Callelongue et une solitude absolue, appuyé contre un rocher blanc, avant et après une sieste moite en plein soleil qui m'a laissé brûlant et étourdi j'ai lu et achevé le beau recueil de nouvelles — liées entre elles, et c'est peut-être un genre de roman — que vient de faire paraître Emmanuelle Pagano, et qui s'appelle Un renard à mains nues. Dans l'une de ces nouvelles, Je ne connais même pas le nom des arbres, je lis ceci : 

 

Personne et très peu de bruits, toujours très peu de couleurs sauf des nuances de gris à peine verdies par les arbres qui tressaillaient au bord de la route. Même le violet des bruyères en toutes petites fleurs me paraissait grisâtre [...] Le silence ce n'est jamais le silence, elle me disait souvent ça, le silence c'est plutôt un fond adouci de sons minimaux. Elle prenait cet arrière-plan des sons pour le bruit du temps. Elle prétendait entendre le temps passer. 

 

 

Quant à moi, hier, je ne l'ai pas vu. (La musique est Un brin de bruyère, si l'on en croit György Kurtág.)

 

 

 

 

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Mercredi 29 février 2012 3 29 /02 /Fév /2012 07:02

 

 

Tokyo_nightview.jpg

 

Pas maquillée, la peau très blanche sous le cristal des lustres, des lunettes de soleil sur les yeux, elle fumait posément une cigarette. Tu es là ? dis-je en m’approchant d’elle. Elle me regarda avec une lueur d’amusement, et je lus un soupçon de supériorité méprisante dans son regard, qui semblait me dire qu’on ne pouvait décidément rien me cacher (oui, en effet, elle était là), mais qui voulait dire aussi, ou bien interprétais-je mal ce sourire en y débusquant de la malveillance alors qu’il n’y avait peut-être qu’un peu d’affectueuse moquerie, qu’elle n’en avait rien à foutre, de ma sagacité, et qu’elle y était même souverainement indifférente, à ma sagacité de merde.

Jean-Philippe Toussaint, Faire l’amour (2002)

 

 


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Samedi 31 décembre 2011 6 31 /12 /Déc /2011 09:33

 

septieme-7915.JPG

 

(Les souvenirs sont en nous ce qui empêche le monde de finir et lorsque l'on voit qu'il continue aussi hors d'eux, indifférent et mobile, coulant sans avidité sur ce qui fut et sera, un vertige se produit, qui a l'éclat de notre propre disparition.)

Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement (2011)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 14:01

 

ciel-de-samedi-dernier.jpg

 

 

 

 

[...] Donna Summer travaille depuis 1914 pour Warner tout comme Lebègue Mylène Farmer et Gardiner est bel et bien le beau-frère de Nelson Freire écroûte et soigneusement crêpe l’écrémeuse à l’aide d’une anacrouse à écrou creux et une autre à cordes frottées est écrêtée fissa à l’écroûteuse s’enraye soudain et fait tchic-a-tchic aïe ce qui ne déride pas Pop ni le moins du monde Biondi et Marguerite Long dit “Il est libre Max” en parlant à mots couverts d’Emmanuel Bex est malheureusement trop souvent confondu avec Emmanuel Ax et Axelle Red veut à tout prix retourner voir Ginger et Fred Chichin et Jean-Philippe promptement retire le couvercle du piano pour permettre l’exécution de glissandos directement sur les cylindres en M emmagasinent à eux seuls une forte charge élecroacoustique fait vibrer le CD-ROM et se déséquilibrer par un effet syllabique étonnant l’échelle chromatique tombe sans crier gare sur le contrebassiste du chœur Accentus et le guitariste s’écarte et embouche un coin géothermique et le métallophone en plastique rend un son morne et une espèce de couic fait faire un canard à Christophe Coin et Fazil Say se dit qu’il est plus facile de mal jouer les Variations Goldberg que bien jouer la Sonate Clair de Lune d’Emmanuel Nunes rappellera toujours À la claire fontaine à Armin Jordan et Brigitte Fontaine projette d’enregistrer un disque dont les droits seront reversés en totalité à la Bach Society et en partie à l’Orchestre Nationalisé du Capitole de Toulon entame non sans préciosité simultanément Mon légionnaire Les Noces et la Sinfonia est diffusée en fa bémol majeur au même moment sur Skyrock Chérie FM et FMI est subventionnée de longue date par le Quatuor Prozac [...]

 

P. N. A. Handschin, La Musique — Tout l’Univers, IV
(Inventaire/Invention, 2007)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Jeudi 14 avril 2011 4 14 /04 /Avr /2011 06:55

 

roberto-bolano-2666-l-1.jpgUn passage souvent cité de 2666 voit le narrateur exprimer son mépris pour ces nouveaux Homais qui préfèrent Bartleby à Moby Dick, c’est-à-dire les œuvres parfaites mais mineures aux grands romans mal foutus se mesurant aux zénigmes zéternelles (le Maaal, notamment). J’ironise, mais si 2666 est beaucoup de choses il n’est certainement pas, pas plus que Moby Dick d’ailleurs, un grand roman mal foutu. J’ai même du mal à croire qu’il soit inachevé. Tout s’y tient, tout y est savamment dosé (même ce qui paraît excessif au premier abord, telles ces centaines de pages remplies de cadavres), c’est un grand roman tout court, bravo. On avale ses mille pages sans se forcer, pour les beautés de détail qu’on y rencontre souvent, tout en filant au-dessus des abîmes qu’enjambent ses majestueux ponts narratifs, que révèlent ses symboliques échos, quand on n’admire pas la justesse musicale des dimensions de chaque séquence, le souffle qui ne manque jamais, certains modernissimes effets de sur-place ou d’aplat, un vrai sens du tragique, de fulgurants éclats poétiques, etc. C’est universel et pourtant superbement latino-américain. Partout l’Ambition est affichée et partout l’Ambition est atteinte. De l’invention et un haletant suspense métaphysique comme s’il en pleuvait. Les visions d’un visionnaire. La confusion des genres. Et même une comédie lyrique, ironique et sophistiquée (la première partie, à mon sens la meilleure). Le lecteur de romans est comblé.   

 

Mais suis-je encore un lecteur de romans ? Sans doute, puisque j’ai lu 2666 sans bâiller ni faiblir — à moins que ne fasse que survivre en moi un goût déjà ancien. Ce genre d’œuvres maîtresses m’impressionne-t-il encore ? Beaucoup moins, à ce qu’il semble. Je vois le génie, mais, c’est plus fort que moi, je vois aussi le cabotinage. Il n’y a pas loin de monument à boniment. Le passage que j’évoquais sur l’amour débile des textes mineurs en est un bon exemple : cette arrogance sûre d’être relevée, ce jugement s’appliquant à soi-même avec une flamboyante vanité... voilà ce qui m’empêche d’admirer tout à fait le dernier livre de Roberto Bolaño, sans que je lui conteste un droit bien mérité à la Postérité. Après tout, il en est mort. 


Je ne veux pas dire pour autant que l’ambition est suspecte en littérature. La plupart du temps elle la fonde et c’est heureux. C’est peut-être une question de moyens. Ceux qu’emploie Bolaño ne brillent pas, au fond, par leur finesse : un pavé de deux kilos (autrement dit, un génie écrasant sans métaphore), au titre à la fois mystérieux (l'emphase du mystère...) et transparent (la date de la prochaine Apocalypse fantasmée par le premier sataniste de quinze ans venu), s’ingéniant à laisser ouvertes mille pistes d’interprétation et truffé de références pointues ; cette façon rouée de se constituer en objet de fascination (en frustrant des curiosités, en alternant les morceaux absurdes ou “indécidables” et les morceaux sur-signifiants), le vieux truc toujours payant de la circularité — la fin ramène au début, et c’est l’infini mis à la portée des littérateurs... On ne me la fait plus. On me la fera encore. Dos mil seiscientos sesenta y seis est un excellent roman.

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Mercredi 30 mars 2011 3 30 /03 /Mars /2011 16:04

Sarkozy_Jeune-ff8aa.jpg

 

La revue française, qui n’était guère plus qu’un fanzine, était l’organe officiel d’un mouvement appelé “écriture barbare”, dont le représentant le plus éminent était un ancien concierge parisien. Une des activités de ce mouvement consistait à réaliser des messes noires où on maltraitait les livres classiques. L’ancien concierge avait commencé sa carrière en Mai 68. Pendant que les étudiants édifiaient des barricades, lui s’enferma dans sa petite chambre de concierge dans un luxueux édifice de la rue des Eaux et consacra son temps à se masturber sur des livres de Victor Hugo et de Balzac, à uriner sur des ouvrages de Stendhal, à couvrir de merde des pages de Chateaubriand, à se faire des coupure sur diverses parties du corps pour tacher de sang de beaux exemplaires de Flaubert, Lamartine, Musset. C’est comme ça, d’après lui, qu’il apprit à écrire. Le groupe des “écrivains barbares” était formé d’employés, de bouchers, de gardes assermentés, de serruriers, de bureaucrates au plus bas de l’échelle, d’aides soignantes, de figurants de cinéma.
 

Roberto Bolaño, La Littérature nazie en Amérique (2003)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 04:02

 

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    Rue des mendiantes n’a aucune rapport avec les traditions, avec les conventions narratives des ouvrages qui sont édités dans les années quarante du XXIe siècle. Tablant sur cette criante différence plus que sur le thème du livre, Frank Markovic estime donc que le roman va être remarqué et que le chiffre des ventes sera raisonnable.
    Mais les projections commerciales de Lambda Press se révèlent vaines. Bien que la maison d’édition bénéficie d’un préjugé favorable dans le milieu littéraire et qu’un véritable réseau médiatique soutienne régulièrement les titres de son catalogue, les journalistes sont rebutés par Rue des mendiantes. Ils ne lui consacrent aucun article élogieux ou désapprobateur, ils n’en mentionnent nulle part l’existence. Un silence consternant salue la réapparition de Tarassiev dans l’arène éditoriale.
    Cette renaissance par trop discrète n’est pourtant pas vécue avec amertume par Tarassiev. Elle ne l’affecte pas. Elle convient à l’auteur, qui, au cours de ses vingt-trois ans de retraite muette, a suffisamment médité pour comprendre qu’il n’a rien à attendre de la publication. Elle convient à sa stratégie littéraire particulière qui maintenant consiste à évacuer tout espoir de notoriété et, au contraire, à faire survivre ses textes de la manière la mois tapageuse possible, en méprisant le contexte d’hostilité qui les entoure et en rêvant à des lecteurs hypothétiques, situés dans le futur et dans l’ailleurs. À cette étape de son parcours littéraire, on peut considérer qu’il a élaboré une poétique à usage personnel — selon laquelle l’exécrable réception de ses livres devient une condition nécessaire de qualité et d’existence.

 

Antoine Volodine, La stratégie du silence dans l’œuvre de Bogdan Tarassiev in Écrivains (Fiction & Cie, 2010)

 

 


 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Lundi 27 décembre 2010 1 27 /12 /Déc /2010 04:08

 

memoires.jpg

 

 

 

Les Mémoires des ténèbres (traduction emphatique de Permanent Midnight, 2005) relatent le combat d’un homme contre son addiction à l’héroïne ; dédié à Hubert Selby Jr, ce gros livre aussi drôle qu’effroyable est l’œuvre de Jerry Stahl, lequel, dans les années 80, connut l’argent facile et une certaine notoriété en écrivant des séries télé à succès comme Alf (narrant les aventures d’un extraterrestre en peluche bouffeur de chats) ou Clair de lune (avec Bruce Willis), séries qu’il méprisait souverainement mais qui, en lui rapportant jusqu’à 6000 dollars par semaine, lui permettaient de financer une ahurissante consommation de drogue, et d’oublier le mépris plus général que sa vie lui inspirait. Avant de faire carrière à Hollywood, il avait travaillé dans le porno  :
  

Le truc bizarre avec la pornographie, pour ceux qui ont la sinistre besogne de la fabriquer, c’est son manque total d’ambiance stimulante. En vérité, rester assis dans une petite salle de projection ou sur un plateau à regarder des êtres humains que le hasard a rassemblés gagner leur journée en simulant l’orgasme, est à peu près aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique.
Ce que l’on ressent quand on est debout à mâchouiller des beignets rassis en avalant du mauvais café, tout en comparant les avantages d’un pneu réchapé par rapport à un neuf, tandis qu’à trois mètres de là une menue mignonne à quatre pattes se fait rentrer dedans par derrière par un spécimen humain dont la caractéristique principale est un pénis suffisamment robuste pour servir de prothèse de bras à un nain, est proprement indescriptible. “OK, lance la mayo !” aboie le réalisateur, et le temps que Monsieur Vingt-cinq Centimètres réussisse à lâcher un peu de purée, l’équipe s’ennuie tellement que certains organisent des courses de cafards derrière le décor.


Écrasé par la figure d’un père froid et modèle (petit immigré juif devenu juge fédéral de la Cour d’appel des États-Unis), lequel se suicide quand il a quinze ans, et une mère gravement névrosée qui administrait au petit Jerry, que les attentes familiales constipaient, des lavements avec une joie mauvaise, notre junkie se rêve écrivain mais s’embourbe, non sans complaisance, dans l’humiliation de devoir fournir des répliques à une marionnette débile, quand il ne doit pas interviewer pour Playboy une vedette sadique et puérile (terrifiant portrait d’un Mickey Rourke au sommet de sa gloire). jerry-stahl.jpgSon mariage est un naufrage, seule la naissance de sa fille le rattache quelque peu à la vie et pourtant il s’injecte des doses massives d’héro sous les yeux du bébé adoré. Là, il lui semble avoir touché le fond et il tente une énième désintoxication qui le conduira à Phoenix, Arizona, dans un centre communautaire ultra-sévère dont il se fera expulser à cause de son esprit décidément trop sarcastique.


Les sous-fifres de David Lynch me voulaient dans l'équipe, ou du moins que je participe à l'écriture du scénario, pour la deuxième saison de Twin Peaks. Naturellement, j'étais à la hauteur, comme d'habitude. Lorsque le téléphone a sonné à nouveau j'étais tellement parti que ça m'a pris un quart d'heure pour me souvenir de son emplacement. Au début de la conversation j'avais l'impression d'être dans le brouillard. Jusqu'à ce que mon agent, toujours aussi professionnel, suggère que j'inverse le combiné du téléphone. Il était utile à sa façon.

 

Ce même esprit anime le récit, qu’il s’applique à décrire d’absurdes réunions de travail à la Fox ("Je ne peux pas prétendre me souvenir de cette réunion. Elles sont toutes identiques. C'est comme essayer de se rappeler d'un éternuement"), le fonctionnement d’un MacDonald’s (au creux de la vague, il en est réduit à bosser dans un fast-food) ou le petit monde toxicomane de Los Angeles. Il se sortira de l’enfer, finalementaprès d’épuisantes montagnes russes — se sevrer, replonger, sa lâcheté ne manque pas de ressources — et cela grâce à l’écriture de ce livre même : en rédigeant ce Minuit perpétuel, Stahl sauve sa peau, littéralement.


 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Dimanche 21 novembre 2010 7 21 /11 /Nov /2010 07:19

 

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Vous vivez, vous visez l’ombre, vous vous mettez à l’écart, vous ne savez plus de quoi, vous parlez juste pour ressembler à un homme qui ayant tout oublié applique la narration au fait même d’exister.
(p. 24)

À chaque sensation, un début d’idée vous retient, vous cédez juste à la fin. L’activité finira-t-elle par décoller ?
(p. 41)

Mon nom ne me répond pas quand je m’appelle, qu’il s’appelle par mon nom fait de son inhumation tout le charme.
(p. 46)

Que savons-nous du paradis provoque en plus désuet de beaux rêves.
(p. 64)

De la destruction, la description ne sachant être détruite, rêver les choses éclaircit le fait d’y sombrer.
(p. 86)

 

Xavier Person, Propositions d’activités
(Le Bleu du ciel, 2007)


 

 

Rêveur qui ricane froidement, disais-je tantôt à propos de Manchette. Xavier Person (passe le fantôme de Pessoa) en incarne un autre genre, comme qui dirait à l’autre bout du spectre, celui de la poésie la plus sophistiquée, mais d’une musicalité immédiatement séduisante, dans ce petit livre qui n’en finit pas de commencer, c’est un genre en soi, avec un brio sec des plus plaisants : quatre-vingt cubes de texte, très formels garde-fous, autant de dés relancés, de freins mis : la décidément grande famille des lyriques contrariés : poète prends ton luth et tes pieds dans le tapis. Ce ne sont qu’ascensions et chutes, virages ultraraides et dégringolades dans le brouillard, à quoi s’oppose l’idéal d’un vol plané, d’une nage libre, d’une promenade en kayak sur un lac — vaguelettes en surface, la paix enfin. Mais ce ne sera pas pour demain : le petit train des métaphores ne s’arrête jamais (notre âme est un paysage varié, vous pouvez le parier) et le lac, hélas, luit au loin ("Qu'en est-il des histoires qui non vécues s'éloignent du rivage ?", p. 30). Le poète moderne, "bras cassé dans [sa] nébuleuse" (p.19), “d’une série télévisée l’erreur de casting difficile à assumer” (p. 51) tourne la tête et s’émeut, sur papier quadrillé. À cause de l’ombre, on ne voit pas bien ses traits. Mais comment arrive-t-il à écrire dans cette obscurité ? Eh eh, lui-même se le demande. C’est peut-être parce que ses yeux brillent, tels ceux d’un chat (comme lui il a neuf vies et retombe toujours sur ses pattes) ou d’un tueur à gages (son propre cœur est son contrat ; ça, vous pouvez le torturer, il niera jusqu’au bout qu’il est sentimental ; on a sa dignité).

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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Samedi 6 novembre 2010 6 06 /11 /Nov /2010 03:01

 

Avant de dire deux mots de Monsieur le Comte au pied de la lettre, la calembredaine héroïque (c'est son sous-titre) que Philippe Annocque a fait paraître le mois dernier (et qu’il nous invite à prendre pour son dernier moi), je crois bon de rappeler les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Prière de l’Écrivain Français :



gustave_flaubert.jpgCe qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. 

 

 

Prière éternellement déçue, cela va de soi. Les sujets, ce n’est pas ça qui manque, dans le livre de mon ami Philippe comme dans la plupart des livres (et je ne parle pas des verbes et des compléments). Quant au style, le bonhomme en a plusieurs (je crois qu’il existe une fine métaphore à ce sujet impliquant des cordes et un arc). Il peut faire tenir Flaubert, justement, dans une phrase, par exemple, la première du cinquième chapitre :
 

Quelques heures plus tard, le vent soufflait sur le zoo désert.
 

Et c’est le moindre de ses tours de force. Monsieur le Comte au pied de la lettre est un texte virtuose, assurément (tout le Gradus y passe) ; cela pourrait être fastidieux si Philippe, malgré tous ses moyens, n’était pas fondamentalement inquiet. La formidable santé qu’il faut (et qu’il a) pour faire tenir tout un roman sur rien (l’identité, cette enveloppe vide) agacerait si une sourde angoisse ne courait au long de ces pages, celle-là même dont parle Gide dans son Journal :

 

Angoissé, je reste devant la feuille blanche, où l’on pourrait tout dire, où je n’écrirai jamais que quelque chose.
 

On ajoutera : "où je ne serai jamais que quelqu'un". Cette angoisse, Philippe fait mine de la dépasser, crânement, au volant de sa bicyclette (son héros se déplace ainsi, en effet, dès les premières pages du roman). Mais quoi qu’il fasse elle le talonne. Chacune des phrases de Monsieur le Comte au pied de la lettre peut être donc vue comme une tentative de la semer. Toutefois ni le personnage, ni l’auteur, ni son (leur) double (le fils, le père, l’esprit, mais méfions-nous des simplifications, car comme il est dit p. 87, elles ne sont pas toujours fiables, les paraboles) ne sont dupes, ces incessantes bifurcations en apparence aléatoires sont bel et bien le résultat d’une constante série de choix (sans compter qu’elles courent à l’abîme) :
 

(...) il sait très bien que le hasard n’a rien à voir dans toute cette histoire, pour la bonne raison qu’il le connaît fort bien, le hasard ; il le connaît fort bien, le hasard, pour la bonne raison que c’est lui, le hasard, lui-même qui, depuis le tout début de cette histoire n’a de cesse de retrouver sa figure, sa figure que je voudrais bien pouvoir lui dessiner, si le traitement de texte m’en donnait la possibilité, mais à laquelle il me faut bien donner une autre forme, faute d’un logiciel approprié, une forme verbale puisqu’on est au pied de la lettre, une forme nominale, plutôt, autrement dit un nom, le nom donc de l’ex-bibliothécaire défiguré, un nom propre alors, un nom pas commun, qu’il a oublié, perdu depuis longtemps, quelque part sur la couverture.
 

On rit ou on sourit souvent, pourtant, à lecture de Monsieur le Comte au pied de la lettre ; mais c’est que l’auteur a poli son ouvrage, et qu’on sait bien de quoi, hélas, l’humour est la politesse. Philippe le prouve avec brio et c'est une raison de se réjouir : le désespoir de faire des phrases (et celui d’avoir à les signer) a encore de beaux livres devant lui.

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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