Saisonnière fringale de lecture, le froid contraint à se cultiver. J’ai dévoré
deux livres qui me faisaient de l’œil depuis leur sortie à l’automne : L’Autobiographie de Mark Twain et les Lettres de Robert Walser. De la "rentrée littéraire", je n’avais lu en temps réel que les derniers ouvrages de Jean Echenoz, d’une part, et d’autre part d’Éric
Chevillard. Le premier m’avait enchanté, comme d’hab, avec son 14.
Quoique non, soyons francs. J’avais ressenti sur le moment une légère déception. Je crois que cela était dû à l’extrême brièveté de la chose. Je prenais tout juste mon pied, en fait
j’arrivais à ma cheville que c’était déjà fini. Or la persistance de l’objet dans ma mémoire — semblable à celle du membre fantôme de son héros manchot, la comparaison me tendait son bras — me
prouve qu’au bout du compte j’en ai eu pour mon argent, et qu’arriver à la sienne (de cheville) (à Echenoz) n’est pas à la portée du premier prosateur français, mais ça je le savais déjà. Où
voit-on ailleurs un point tomber sur un nom propre ? sur fond de ciel bleu ? parmi des vers blancs et des demi-sourires amers ? De L’Auteur
et moi, en revanche, je dois avouer qu’il ne me reste pas grand-chose : une fourmi sur un chou-fleur, parasitée par des épanchements auxquels l'auteur de Du hérisson ne m’avait
pas habitué, ce qui n’est pas un mal en soi, c’est bien de surprendre, seulement cela m’a fait l’effet d’un relâchement, chez un écrivain que j’apprécie notamment pour sa rigueur (ce qui me rend
pour finir très curieux de son prochain livre, car Chevillard reste Chevillard). De quoi on peut conclure qu’il vaut mieux être trop serré que trop lâche.
Et pourtant non. Sam Clemens dit Mark Twain n’est pas précisément concis. Mais c’est la nature même de son autobiographie qui veut ça. Après
plusieurs essais d’écriture linéaire, tous rapidement abandonnés,
K.O. par l’ennui de la chronologie et le souci de « composer », il a eu l’idée, à
soixante-dix ans, de dicter ses souvenirs dans le désordre, en s’appuyant souvent sur les stimuli du jour (coupures de journaux, courriers, rencontres en réactivant d’autres) et aussi sur les
réactions de sa sténographe, public que cet incorrigible séducteur, du fond de son lit de grabataire, cherche à faire rire, et un siècle plus tard nous avec elle, dans la double liberté de
l’oralité, toujours sensible, et justement de ce délai de cent ans avant publication décidé par Twain avant de se mettre à dicter : personne n’écoute, nous sommes dans sa chambre, et c’est
un délice de rester ainsi des heures durant au chevet d’un si brillant bavard (et menteur !), vivant comme jamais. Bien joué l’ancêtre. Deux autres tomes doivent suivre, Twain n’a donc pas fini
de m’étonner.
J’ai ri aussi, souvent, mais j’ai surtout été très ému (ne pas déduire de ce mais que Twain n’émeut pas, un bon tiers du premier tome susdit
consiste en une bouleversante évocation de sa fille Susy, morte à vingt-quatre ans, douce enfant sérieuse et triste) en lisant la correspondance de Walser.
Quel homme
merveilleux c’était. Ses lettres pour une large part sont très tendrement adressées à la repasseuse d’un hospice de montagne, Frieda Mermet, une jeune veuve qui lui envoie du beurre et lui
reprise ses chaussettes, qu’il a courtisée un temps et qui lui restera fidèle jusqu’à son retrait dans l’anonymat et le silence, à cinquante-cinq ans. Elles sont autant de tableautins tremblants,
tragiques et charmants, comme si Lenz avait écrit des cartes postales. Walser est l’homme blessé par excellence et les grandes violences que l’on sent en lui ne rendent que plus poignantes sa
correction, sa drôlerie, sa délicatesse. Il me semble que la beauté si particulière de sa prose — et ses lettres sont de la même eau que ses fameuses petites proses — tient à la noirceur des ombres que portent, ou projettent, ses phrases lumineuses. Une clarté littéralement aveuglante, pour cacher sa
détresse. Ce n’est pas pour rien qu’on prête cette qualité à la neige.
Ou pour le dire autrement, le chaos scintillant à travers le voile de l’ordre. C’est une
définition de l’art qu’Alfred Brendel
emprunte à Novalis, et qui a suggéré son titre à un livre d’entretiens paru en 2001, lu hier. Il me
fournit une note plus légère pour conclure ce billet — avec cette énumération des « troubles » pouvant « affecter l’environnement » d’un soliste :
En Colombie, la lyre s’est détachée du piano, avec les pédales, pour tomber sur le sol avec un bruit considérable. À Istanbul, un chat s’est mis à miauler pendant le silence le plus tendu des Funérailles, juste avant la dernière reprise. À San Salvador, j’ai entendu le public inspirer fortement, tout d’un coup, pendant la Sonate en ut mineur de Schubert. On m’a raconté par la suite qu’un gros rat avait monté l’escalier de la scène et avait couru devant moi avant de disparaître en coulisses. À Alexandrie, j’ai joué entouré d’affiches de Coca-Cola, avec la radio du concierge en arrière-plan.
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On le sait, le gros du travail, pour un écrivain, quand il s’agit d’inventer un personnage, c’est de
lui trouver un nom. Si le nom est bon, tout le reste suit, tout paraît facile. C’est ce que je me suis dit en lisant Millefeuille, le dernier livre de Leslie Kaplan (et le premier que je
lis d’elle, j’ai un peu honte, c’est le dix-septième). Millefeuille, c’est Jean-Pierre Millefeuille, un vieux professeur de littérature à la retraite. Le nom est transparent, c’est un être de
papier, et pourtant, miracle, il existe. Parce que son nom est irréfutable, voilà pourquoi. Ce n’est pas compliqué, la littérature.

Un passage souvent cité de 2666 voit le narrateur exprimer son mépris pour ces nouveaux Homais qui préfèrent
Bartleby à Moby Dick, c’est-à-dire les œuvres parfaites mais mineures aux grands romans mal foutus se mesurant aux zénigmes zéternelles (le Maaal, notamment). J’ironise, mais si
2666 est beaucoup de choses il n’est certainement pas, pas plus que Moby Dick d’ailleurs, un grand roman mal foutu. J’ai même du mal à croire qu’il soit inachevé. Tout s’y
tient, tout y est savamment dosé (même ce qui paraît excessif au premier abord, telles ces centaines de pages remplies de cadavres), c’est un grand roman tout court, bravo. On avale ses mille
pages sans se forcer, pour les beautés de détail qu’on y rencontre souvent, tout en filant au-dessus des abîmes qu’enjambent ses majestueux ponts narratifs, que révèlent ses symboliques échos,
quand on n’admire pas la justesse musicale des dimensions de chaque séquence, le souffle qui ne manque jamais, certains modernissimes effets de sur-place ou d’aplat, un vrai sens du tragique, de
fulgurants éclats poétiques, etc. C’est universel et pourtant superbement latino-américain. Partout l’Ambition est affichée et partout l’Ambition est atteinte. De l’invention et un haletant
suspense métaphysique comme s’il en pleuvait. Les visions d’un visionnaire. La confusion des genres. Et même une comédie lyrique, ironique et sophistiquée (la première partie, à mon sens la
meilleure). Le lecteur de romans est comblé.


Son mariage est un naufrage, seule la naissance de sa fille le rattache quelque peu à la
vie
Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure,
qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait
presque invisible, si cela se peut. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur,
qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses.