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Littérature : Maîtres anciens

Samedi 2 février 2013 6 02 /02 /Fév /2013 12:00

 

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J’avais sept ans quand je faillis aller au Paradis. J’ignore pourquoi je n’y allai pas : j’étais prêt. C’était une habitude. J’avais été malade une grande partie de ces sept années, et j’avais naturellement pris l’habitude de me tenir prêt. À l’époque, la religion était presque exclusivement faite de feu et de soufre, ce qui était une raison suffisante pour se préparer et, à part les têtes en l’air, tout le monde en tenait compte. Pour être honnête, je veux bien reconnaître que moi-même je n’en tenais pas toujours compte ; mais c’était seulement quand j’étais en bonne santé. Je ne me rappelle plus quelle maladie faillit m’arracher à cette vie, cette fois-là, mais je me rappelle ce qui la fit échouer. Ce fut une demi-cuillérée d’huile de ricin — pure. C’est-à-dire sans mélasse, ni autre amélioration. Nombreux étaient ceux qui prenaient de la mélasse avec leur huile, mais je ne faisais pas partie de ces gens-là. Sans doute savais-je que rien ne pouvait rendre l’huile acceptable, car j’en avais une grande expérience ; j’avais bu des barils d’huile de ricin auparavant. Non, pas des barils, des barillets ; gardons les exagérations pour d’autres temps et d’autres sujets.

 

L’huile de ricin me sauva. J’avais commencé à mourir, la famille s’était regroupée pour cette cérémonie ; elle la connaissait bien, et moi aussi. J’avais joué le rôle central tant de fois que je savais exactement ce qu’il fallait faire à chaque étape sans avoir besoin de répétition, quoique je fusse si jeune ; et les membres de ma famille — ils avaient si souvent joué les rôles secondaires qu’ils auraient pu le faire en dormant. Ils s’endormaient souvent quand je mourais. Au début cela me faisait de la peine mais, par la suite, cela cessa de me gêner et je me débrouillais pour que quelqu’un les secoue, puis je poursuivais mon interprétation.

 

Mark Twain, Autobiographie
traduction de Bernard Hœpffner (2012)

 

 

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Dimanche 21 octobre 2012 7 21 /10 /Oct /2012 20:29

 

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Stéphane Mallarmé à Villiers de l’Isle-Adam, le 24 septembre 1867 

Mon bon Villiers,
Votre lettre m’a frappé de stupeur, car je voulais être oublié, me réservant de me souvenir seul pendant des heures que ne fréquentera peut-être pas même le Passé. Pour l’Avenir, du moins le plus voisin, mon âme est détruite. Ma pensée a été jusqu’à se penser elle-même et n’a plus la force d’évoquer en un Néant unique le vide disséminé en sa porosité […] Il me reste la délimitation parfaite et le rêve intérieur de deux livres, à la fois nouveaux et éternels, l’un tout absolu « Beauté » l’autre personnel, les « Allégories somptueuses du Néant », mais (dérision et torture de Tantale) l’impuissance de les écrire — d’ici à bien longtemps, si mon cadavre doit ressusciter. Elle est manifestée par un épuisement nerveux dernier, une douleur mauvaise et finie au cerveau qui ne permettent souvent pas de comprendre la banale conversation d’un visiteur et font de cette simple lettre, tout inepte que je m’efforce de la tracer, un labeur dangereux [...]

 

 

Villiers de l’Isle-Adam à Stéphane Mallarmé, le 27 septembre 1867

Chère âme tendre et charmante que vous êtes, mon cher Mallarmé, vous êtes malade ! C’est juste ! Que faire ici, et quel serait notre prétexte de rester si nous n’étions pas percés, traqués, volés, vilipendés et saignants ? Il faut être malade : c’est le plus beau de nos titres de noblesse immémoriale : de quel droit serions-nous bien portants, nous autres ! Allons ! mourons le plus tôt possible : c’est ce que nous avons de mieux à faire [...]


 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Samedi 6 octobre 2012 6 06 /10 /Oct /2012 01:54

 

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Flaubert à Colet, le 26 août 1846

 

 C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin le récit de la journée de la veille. Quelque uniforme que soit ta vie, tu as au moins quelque chose à m’en dire. Mais la mienne est un lac, une mare stagnante, que rien ne remue et où rien n’apparaît. Chaque jour ressemble à la veille ; je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an, et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n'ai-je presque jamais rien à te conter. Je ne reçois aucune visite, je n'ai à Rouen aucun ami ; rien du dehors ne pénètre jusqu’a moi. ll n’y a pas d'ours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m’y porte démesurément, et en second lieu, pour arriver là, j'y ai mis de l'art. Je me suis creusé mon trou et j’y reste, ayant soin qu'il y fasse toujours la même température. Qu'est-ce que m’apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? Qu’est-ce que tout ce qu’ils disent m’importe ? Je suis peu curieux des nouvelles ; la politique m’assomme ; le feuilleton m’empeste ; tout cela m’abrutit ou m’irrite […]

 

Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c'est-à-dire de l'éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d'insensibilité à cela ; seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés, et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoie pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu'ancien, pas plus Français que Chinois, et l'idée de la patrie, c'est-à-dire l’obligation où l'on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte, et de détester les autres coins, en vert ou en noir, m’a paru toujours étroite, bornée, et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l'Univers. […]

 

 Nous avons fait hier et aujourd’hui une belle promenade ; j’ai vu des ruines, des ruines aimées de ma jeunesse, que je connaissais déjà, où j’étais venu souvent avec ceux qui ne sont plus. J’ai repensé à eux, et aux autres morts que je n'ai jamais connus et dont mes pieds foulaient les tombes vides. J'aime surtout la végétation qui pousse dans les ruines : cet envahissement de la nature, qui arrive tout de suite sur l'œuvre de l'homme quand sa main n’est plus là pour la défendre, me réjouit d’une joie profonde et large. La vie vient se replacer sur la mort ; elle fait pousser l’herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre ou l'un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l’Eternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. ll m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ! l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d'excellents fruits ; je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur. 


 

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Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Jeudi 2 août 2012 4 02 /08 /Août /2012 08:16

 

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Donc, ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc caresse de sa monotonie un cœur sans espoir.

Bouvard et Pécuchet

 

 

Émotion soudain dans l'énorme blague. Il me semble que là, l'auteur ne rit plus. De ces aveux brefs qu'on trouve dans la musique de Ravel... et que je rapproche aussi, et surtout, de ce passage subitement lyrique, que j'adore, dans Mercier et Camier, de Beckett, texte qui partage pour ainsi dire le même ADN que le dernier livre de Flaubert. Mais c'est peut-être encore moi le sentimental ?

 



 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Mercredi 6 juin 2012 3 06 /06 /Juin /2012 04:56

 

 

[Dimanche 10 novembre 1901]

 

Plus haut, — et soudain de la vallée monte un son de flûte doux et perçant, pareil à un hautbois qui serait aussi fifre et bag-pipe, son tellement doux et frais et pur dans le calme de cette colline, qu’il met les larmes aux yeux. C’est un enfant qui souffle dans le nalawa, la flûte de bambou cinghalaise. Le chemin s’escarpe toujours plus jusqu’à la coupole de rocher qui le surplombe ; nous sommes au Thagal thoruwa Vihara ou Thagal thonu. Un petit bâtiment flanqué de deux pavillons et surmonté d’une ampoule à jour d’où pend une cloche ; tout cela blanchi à la chaux. Sous les piliers de bois de la porte, la dalle de granit où sont sculptées une grande fleur de lotus entre deux petites ; puis une salle d’entrée nue et blanchie à la chaux ; trois marches jusqu’à un petit porche obscur d’où s’élève une mélopée ; j’entre dans une longue cave basse où brûle une petite chandelle.

 

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Jamais je n’ai eu d’impression plus profonde. Dans la nuit de cette cave sont prosternés une demi-douzaine d’hommes et de femmes ; au fond à gauche, debout, nu, tête rase, et drapé seulement d’un long voile jaune, le vieux prêtre bouddhiste officie ; sa mélopée rythmée, s’élève, aiguë, un peu nasillarde ; et les croyants par intervalles chantent les répons. Et la petite chandelle éclaire un grand Bouddha, long de huit mètres, qui dort étendu, la tête appuyée sur son bras. Gave et Bouddha sont taillés dans le granit, d’une pièce ; le Bouddha en fort haut-relief a été patiemment poli et peint ; sa figure, son bras, ses mains et ses pieds sont couleur de chair ; sa robe est rouge et striée de grandes côtes ; la plante de ses pieds est peinte de lotus rouges ; tandis que le plafond de la cave est semé d’images de lotus blancs. Et là dort le grand Bouddha, sculpté à même dans le granit, avec son visage impénétrable, qui semble masquer un sourire, et il rêve du Nirvâna. Devant lui une table d’offrande, faite de granit, porte deux plateaux jonchés de pousses de riz et de la fleur de Bouddha, une fleur dure, jaunâtre, à cinq pétales, et dont la tige pousse cinq fleurs comme les doigts d’une main. Elle a un parfum doux et épaix comme le gardenia. J’ai causé avec le vieux prêtre. Il garde le « Bouddha qui dort » depuis cinquante ans. Depuis cinquante ans, trois fois par jour, il chante le long office et change les fleurs dans cette cave de Thagal thoru. Là viennent seulement les gens de la campagne d’alentour. Dans cette cave ancienne a été taillée il y a cent ans, deux cents ans, l’image de Bouddha qui dort et rêve le Nirvâna. Par une étroite corniche il me mène à une petite cour taillée dans le granit ; un abreuvoir carré sans bords est plein d’eau de pluie ; dans le flanc du roc un trou marque l’entrée de l’ancienne cellule du prêtre. Là couchent maintenant les cobras sacrés, les cobras sauvages de la jungle, qui viennent dormir, venimeux et innocents, au cœur du rocher de Bouddha dormant.

 

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Et l’office a repris. Une longue heure je suis resté sous le porche de cette cave. Bouddha était ténébreux ; la petite chandelle éclairait fumeusement son visage ; l’ombre de son grand bras flottait selon la flamme. Les voix chantaient dans la nuit ; la litanie du prêtre sonnait comme un refrain trillé, rythmé de rappels de tambour et de roulements de timbales ; Bouddha, immense et prodigieux, dormait et rêvait, appuyé sur son bras, et souriait intérieurement. Et les pauvres Cinghalais prosternés loin des Européens, loin des insultes et des coups, espéraient le repos auquel rêve Bouddha et tendaient vers lui leurs mains. La flamme vacillante si petite, si bleuâtre, si fumeuse, jetait sur le grand visage muet le sourire obscur du feu ardent ; et la voix aiguë, roulante du rappel de timbales, chantait avec confiance la joie de l’anéantissement. S’il y a un Nirvâna, le grand Bouddha de Thagal thoruva Vihara l’a trouvé dans son rêve de pierre, et les cobras venimeux qui sortent de la brousse pour dormir avec lui l’ont trouvé dans le même tombeau de songe. Je suis parti lentement ; tout était solitaire au haut de la colline. Un enfant cinghalais m’attendait avec son nalawa à la main ; c’était le petit joueur de flûte que Kâssim avait fait appeler. Cette flûte de bambou est fermée à son embouchure avec de la gomme végétale où une mince fente a été pratiquée ; elle est percée de cinq trous. Devant le temple l’enfant a joué de son nalawa ; et longtemps après que j’étais descendu par la route escarpée vers mon rikchâ, j’entendais le son limpide monter tout au haut du roc sacré comme une fumée d’encens musical.

 

Marcel Schwob, Le Voyage à Samoa
lettres à Marguerite Moreno

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 16:56

 

canal de loin

 

J'ai refermé tantôt Le Roi au masque d'or après l'avoir savouré longtemps, nouvelle par nouvelle. La dernière, Bargette... Ah ! Schwob est grand. Il faut qu'elle soit ici in extenso. 

 

 

 

 

 

Bargette

 

A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire ; l’eau dormante était verte jusqu’à l’ombre des murailles ; contre la cabane de l’éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les volets battaient sous le vent ; par la porte mi-ouverte, on voyait la mince figure pâle d’une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe ramenée entre les jambes. Des orties s’abaissaient et se levaient sur la marge du canal ; il y avait une volée de graines ailées du bas automne et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide ; la campagne était morne ; une bande d’herbe jaunâtre se perdait à l’horizon.
Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du petit remorqueur. Il parut au-delà de l’écluse, avec le visage taché de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle ; et à l’arrière une chaîne se déroulait dans l’eau. Puis venait, flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie ; elle portait au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient rondes et rissolées ; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda, et des géraniums.
Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la barge, dit à celui qui tenait la gaffe :
– Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l’écluse ?
– Ça va, répondit Mahot.
Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s’assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l’épaule, entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l’enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers l’écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.
– Bon appétit, là-haut, cria l’homme ; nous autres, on dîne.
Il ajouta :
– L’Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que nous avons passé par là.
– Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C’est parce qu’il a la peau brune, mademoiselle ; nous l’appelons comme ça sur les chalands.
Et une petite voix fluette leur répondit :
– Où allez-vous, la barge ?
– On mène du charbon dans le Midi, cria l’Indien.
– Où il y a du soleil ? dit la petite voix.
– Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.
Et la petite voix reprit, après un silence :
– Voulez-vous me prendre avec vous, la barge ?
Mahot s’arrêta de mâcher sa liche. L’Indien posa le cruchon pour rire.
– Voyez donc – la barge ! dit Mahot. Mademoiselle Bargette ! Et ton écluse ? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.
– On se fait donc vieux dans le patelin ? demanda l’Indien.
La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans sa cabane.
La nuit ferma les murailles du canal. L’eau verte monta le long des portes d’écluse. On ne voyait plus que la lueur d’une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s’élevant. Un peu avant l’aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et, l’écluse s’ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.
L’Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d’une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.
– Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.
– Non, dit l’Indien, c’est une moinette ; la gosse de l’écluse. Elle est là, parole d’honneur. Mince !
Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d’aurore, et elle dit de sa voix menue :
– Vous m’aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.
– Dans le soleil ? dit Mahot.
– Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues qui éclairent la nuit ; où il y a des oiseaux grands comme l’ongle qui vivent sur les fleurs ; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des choses… qui vont dans l’eau, des… citrouilles – non – des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des… citrouilles. Non… Je ne sais plus… aidez-moi.
– Le diable m’emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être ?
– Oui, dit la petite. Des… tortues.
– Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa ?
– C’est papa qui m’a appris.
– Trop fort, dit l’Indien. Appris quoi ?
– Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux, et les… citrouilles. Allez, papa était marin avant d’ouvrir l’écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n’y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas ? J’avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J’aurais enlevé les planches du parquet, au milieu ; j’aurais mis de la bonne terre, et puis de l’herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m’a défendu. Il m’a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l’humidité. Alors je n’ai pas voulu d’humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.
La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L’écluse était loin. On ne pouvait virer le bord. Le remorqueur sifflait en avant.
– Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n’allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil – voilà tout. – Pas vrai, l’Indien ?
– Pour sûr, dit-il.
– Pour sûr ? répéta la petite. Menteurs ! Je sais bien, allez.
L’Indien haussa les épaules.
– Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.
Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns avec leurs pousses délicates : et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles ; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l’été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l’Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu’on l’avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l’eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n’avait pas vu ces oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.
La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.
– C’est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein ?
Bargette secoua la tête.
Et le matin, le bateau étant à l’amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes :
– Menteurs ! cria une voix fluette.
L’Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle se tourna vers eux, sur la rive du canal ; et Bargette leur cria de nouveau, s’enfuyant derrière la côte :
– Menteurs ! Vous êtes tous des menteurs !

 

(1892)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 07:51

 

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Mais il y a l’Autre. Vous le connaissez bien ; nous en parlons toujours ; nous n’y pensons jamais. Celui dont nous disons « comme dit l’autre » et que nous n’avons jamais vu. Le journal a son secret ; la phrase a son mystère. L’Autre n’a pas de nom ; c’est l’Autre. Quand vous l’invoquez, il vous secourt. Criez à l’aide ; il est là. Tout ce que vous ne savez pas, il le sait ; ce que vous savez, il ne le sait pas. C’est votre double ; il vous ressemble comme un frère. Entre minuit et une heure, si votre plume s’arrête — hélas — invoquez-le. Il vous parlera. Tenez ; voici qu’il est tard ; je suis seul, et entouré de noirceur et de silence ; je l’appelle — et je vous jure, moi, Loyson-Bridet, il me fait peur. Écoutez ses mots étranges, inarticulés : tiens bon mon vieux experto credo roberto c’est tapé chi lo sa much ado about nothing alors il y a du bon quos ego j’aimerais mieux autre choses eurêka esjudem farinæ voilà le chiendent to be or not to be se non e vero ah que j’ai pouffé goddam vulgum pecus attends voir s’ils viennent a giorno et nunc erudimini méli mélo currente calamo shocking in anima vili sœur Anne ne vois-tu rien venir rara avis chi va piano va sano bone Deus all right couci couça hic jacet lepus il ne faut qu’un coup pour tuer le loup tu quoque in naturalibus ça se décroche de omni re scibili le pourceau d’Épicure proh pudor c’est chouette rien ne sert à rien that is the question stultorum numerus est infinitus…

Halte, je le tiens celui-là ! Il est dans mon petit dictionnaire Larousse, page 835 :
« Parole de Salomon dont on peut encore faire l’application. » 

Est-il donc Salomon ? Est-il Shakespeare ? Est-il Dante ? Romain, grec, hébreu, italien ou de mon pays de veaux ? Est-ce un sans patrie ? Est-ce Dieu ? Est-ce la déesse Raison ? Est-ce le buisson enflammé qui me dicte les nouvelles tables de la loi ? ou contemporain de Iahweh, des Élohim, est-ce le vénérable roi Hammourabi ? Est-ce Gavroche, Prudhomme, La Palisse, Mayeux, — ou, proh pudor ! Notre Maître lui-même [Francisque Sarcey] ? Quelle est cette ombre inspiratrice des lieux communs éternels, cette sagesse des nations polyglotte, cette Babel du sublime éculé, cette savetière de l’idéal qui rapetasse nos articles ?

 C’est l’Autre. Il n’a point de nom que ce nom contraire. Il est celui qui est, celui qui sait, par opposition à vous qui n’êtes ni ne savez. Adorez-le, mes frères, et invoquez-le souvent, à l’exemple de Notre Maître. Son origine est inconnue ; sa fin est obscure. Ne cherchons pas à le comprendre. Redisons seulement avec ferveur les mystérieuses paroles du premier dictionnaire de l’Académie française :

 « Comme dit l’autre : pour citer en général sans nommer personne. Car, comme dit l’autre, il faut bien, etc. »

 

Loyson-Bridet alias Marcel Schwob
Mœurs des diurnales, Traité de journalisme, 1903

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Mercredi 4 avril 2012 3 04 /04 /Avr /2012 17:26

 

 

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L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tentant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes.


Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre.


Marcel Schwob, Vies imaginaires (1896)

 

 

 

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Samedi 19 mars 2011 6 19 /03 /Mars /2011 19:37

 

 

 

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Benjamin à Isabelle, le 4 juin 1790

[...] Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient, combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette destination doit nous rendre malheureux. Cette idée que je trouve juste n’est pas de moi : elle est d’un Piémontais, homme d’esprit, dont j’ai fait la connaissance à La Haye, un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c’est-à-dire l’auteur de nous et de nos alentours est mort avant d’avoir fini son ouvrage, qu’il avait les plus beaux et vastes projets du monde, et les plus grands moyens, qu’il avait déjà mis en œuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu’au milieu de son travail, il est mort, que tout à présent se trouve fait dans un but qui n’existe plus, et que nous en particulier nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée, nous sommes comme des montres où il n’y aurait point de cadran, dont les rouages, doués d’intelligence, tourneraient jusqu’à ce qu’ils se fussent usés, sans savoir pourquoi, et se disant toujours, puisque je tourne j’ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j’ai ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques des premier, sixième, et dix-huitième siècles de notre ère. Adieu [...]

 

Isabelle à Benjamin, le 8 janvier 1791

[...] Mais avant d’en venir à ce qui vous étant personnel est vraiment intéressant, je vous demanderai pourquoi chercher sans cesse le pourquoi de notre existence ? Puisque nous existons il fallait bien que nous existassions [...]

 

Correspondance de Benjamin Constant et d’Isabelle de Charrière, éd. Desjonquères

 

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Vendredi 25 février 2011 5 25 /02 /Fév /2011 07:46

 

Péchés mignons. Je connais peu de textes aussi drôles et réjouissants que Je m'accuse..., le pamphlet contre Zola que fit paraître Léon Bloy en 1900 : sa formidable outrance et sa flamboyante méchanceté me récréent infailliblement. Voici un morceau détaché du premier chapitre, sobrement intitulé Le Crétin des Pyrénées.

(L. B. y est injuste avec Flaubert et peut-être avec Zola — je l'ignore, celui-là m'est toujours tombé des mains — mais sa conception de la probité littéraire est bien revigorante, ma foi.)

 

 

gravure-de-Leon-Bloy.png

Ah ! il ne se renouvelle pas, le vieux serpent, et n’évolue guère, je vous en réponds.
Les clichés Zola sont assez connus : « le soleil qui met sa note claire sur quelque chose », par exemple. Bien que je ne les aie pas comptés, j’estime qu’ils ne peuvent guère dépasser le chiffre de trente ou quarante, servis régulièrement et infatigablement, depuis qu’il y a des Rougon et qu’il existe des Macquart.
Il paraît que cela suffit aux cent cinquante mille clients de Nana ou de la Débâcle. Plusieurs même doivent trouver que c’est encore trop littéraire, trop encombrant.
Le débit serait peut-être plus énorme si on écrivait décidément, résolument et tout à fait comme un gendarme ou comme un garde-barrière, mais il faut bien faire quelque chose pour l’Académie.
Chacun de ces inusables clichés, dont Monsieur Zola est l’heureux fermier, fut calculé pour un nombre indéterminé de situations identiques où le lecteur est toujours certain de les retrouver. Il est vraiment difficile de se tuer moins que ne le fait ce grand travailleur.
Certes, je ne puis être accusé de fanatisme pour Flaubert dont tous les livres, à l’exception d’un seul, m’ont exaspéré. Tout le monde, pourtant, sait le labeur infini de cet homme, « courageux autant que tous les lions, — disais-je en 1890, dans une oraison funèbre, — mais acharné sur une idée imbécile et s’efforçant, vingt années, d’extraire de son intestin le ténia séditieux et inextirpable de l’Inspiration ».
N’étant rien qu’un volontaire, il ne put créer une œuvre de génie, mais il fut, incontestablement, l’un des plus probes écrivains qu’on ait jamais vus. Il laissa peu de livres, parce qu’il se contentait lui-même difficilement, si on peut dire qu’il se contenta, et ces livres, à si grand’peine obtenus, se vendirent peu, n’étant pas faits pour la multitude.
Que ne dirait-il pas, l’incorruptible, en lisant aujourd’hui Lourdes ou la Bête humaine ? en voyant reparaître, toutes les vingt pages, les isochrones formules de ce balancier inconscient qu’on nomme l’auteur et dont le va-et-vient perpétuel donnerait le mal de mer à des albatros ?
Que ne gueulerait-il pas en son gueuloir, l’orageux martyr de la phrase, en apprenant qu’un si fangeux domestique de la populace, un tel messie de la tinette et du torche-cul, ose, quelquefois, le mentionner comme un précurseur ?

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Vendredi 31 décembre 2010 5 31 /12 /Déc /2010 07:22

 

chekhov01On fait ici un pain excellent ; les premiers jours je m’en suis donné une indigestion [...] Par contre tout le reste ne convient guère à un estomac européen. Par exemple, on m’a offert partout du “brouet de canard”. C’est parfaitement répugnant : un liquide trouble où nagent des petits morceaux de canard sauvage et de l’oignon cru. Les gésiers de canard sont mal vidés de sorte que vous vous imaginez, quand vous mangez, que c’est le rectum qui a pris la place de la bouche [...] Tout à l’heure on m’a servi de la viande salée rôtie, c’était infect... ici, on boit du thé en tablettes. C’est une infusion de sauge et de cafards ; voilà pour le goût ; la couleur, ce n’est pas du thé, mais du jus de matelas.

 

 

Le fleuve devient encore plus sombre, un vent violent et la pluie nous battent le flanc, le rivage est encore loin et les saules où on aurait pu s’accrocher en cas de malheur sont restés loin derrière... Le facteur, qui en a vu d’autres, reste silencieux et immobile, comme figé, les rameurs se taisent aussi... Je remarque que la nuque du soldat s’est soudain empourprée. L’angoisse commence à peser sur mon cœur et ma seule pensée est que, si l’on chavire, j’ôterai d’abord ma pelisse, puis ma veste, puis...
Mais la rive se fait de plus en plus proche, les rameurs font leur ouvrage avec plus d’entrain ; mon âme se sent progressivement allégée et quand il ne reste plus que six mètres au plus jusqu’à la rive, je ressens soudain un soulagement, une allégresse et je me dis :
“C’est une chance, d’être peureux ! Il en faut peu pour se sentir soudain le cœur en fête !”

 

 

Si l’on excepte les méchants cabarets, les bains chauds pris en famille et les nombreuses maisons de tolérance avouées ou clandestines dont la Sibérie est si friande, il n’y aucune distraction dans les villes. Pendant les longues soirées de l’automne à l’hiver, l’exilé reste chez lui ou va voir un ancien pour boire ; ils vident à deux leurs deux bouteilles de vodka et une demi-douzaine de bouteilles de bière puis vient la question rituelle : “Et si on allait faire un tour par là-bas ?” c’est-à-dire dans une maison de tolérance. Quel cafard, mais quel cafard ! Comment divertir son âme ? L’exilé pourra toujours lire un bouquin démodé comme les Maladies de la volonté de Ribot ou enfiler un pantalon clair au premier soleil du printemps, et c’est bien tout. Ribot est plutôt ennuyeux, et puis est-il tellement recommandé de lire des écrits sur les maladies de la volonté lorsqu’on n’a ni volonté ni liberté ? On a froid avec ce pantalon clair, mais enfin, quoi, ça change !

 

 

chekhov06.jpgAujourd’hui il pleut et le Baïkal est noyé dans la brume. “C’est intéressant” dirait Semachko. C’est mortel ! Il faudrait se mettre à écrire, mais quand il fait mauvais, je n’ai guère envie de travailler. L’ennui s’annonce impitoyable ; encore si j’étais seul, ce ne serait rien, mais je suis avec des lieutenants et un médecin militaire qui aiment parler et discuter. Ils ne comprennent pas grand-chose, mais parlent de tout. De plus, un des lieutenants a quelque chose de Khlestakov, c’est un hâbleur. Quand on voyage, il faut être absolument seul...

 

 

Près des pins chemine un hors-la-loi qui porte sur son dos une besace et une gamelle. Combien ses crimes et combien lui-même paraissent petits, insignifiants devant l’énormité de la taïga ! Il va se perdre dans la taïga et il n’y aura là rien de bien sorcier, ni plus ni moins que la mort d’un moustique. Faute de population dense, la taïga est puissante, elle est invicible et cette phrase : “L’homme est le roi de la nature” rend ici comme nulle part ailleurs un son étranglé et faux. Si, par supposition, tous les hommes qui vivent de nos jours le long de la grande route sibérienne se donnaient le mot pour anéantir la taïga et s’armaient pour cela de haches et de torches, on verrait se répéter l’histoire de la mésange qui avait voulu mettre le feu à la mer.

 

Anton Tchekhov, L’Amour est une région bien intéressante (1890)

 

 


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Mercredi 16 septembre 2009 3 16 /09 /Sep /2009 16:14


Les Mémoires de Jammes, encore.  Mais c’est qu’ils sont exquis. Le Poète a vingt ans :


Il me souvient d'un certain général Grivet, retiré à Ogenne-Camptort, et qui, durant tout le déjeuner, et aux courses ensuite, ne cessa de répéter que le beau Danube bleu est une invention des poètes, et que ses eaux bourbeuses ne roulent que des chiens morts. Il pensait m'être désagréable.



Une boucle du Danube en 2005



Il fait d'étonnantes rencontres :


Comme on venait de s'attabler dans la vaste cour intérieure, nous vîmes entrer un personnage bien singulier. Il était revêtu du mieux taillé des habits noirs, — on en portait encore. Sur sa large poitrine ballaient d'exotiques décorations, dragons d'or, soleils d'émeraude, pompons d'épinard. Il tenait d'une main un sceptre de jade, et, de l'autre, un jonc phénomène. Il souleva sa coiffure qui avait la forme d'un abat-jour et qui ne reposait sur le crâne que par une armature de liège et de cuir. Il embrassa mon beau-frère et ma sœur d'un air rituel. Il devait sans doute leur présenter ses hommages, car l'on voyait, sous ses bajoues, aller et venir sa barbe de bonze. J'omettais de dire qu'il était chaussé d'escarpins vernis couronnés de choux de soie noire. Ce convive avait nom Adolphe Poeymirau, il était le cousin de l'époux et le frère aîné du général qui s'illustra, durant la Grande Guerre, sur les fronts français et marocain. Adolphe, à cette époque déjà lointaine, était quelque chose au Tonkin comme qui dirait garde des sceaux. Les dames d'Hanoï venaient consulter ce célibataire endurci sur la manière dont il faut barder le filet de bœuf, flamber les bécassines, vaniller la crème à la Chantilly. Il demanda un fauteuil pour s'asseoir à la place d'honneur, changea son lorgnon pour d'énormes lunettes, et commença de manger. Les enfants qui étaient autour de la table ne le quittaient pas des yeux. Effrayés d'abord par ce personnage rabelaisien, ils ne furent bientôt plus qu'étonnés. L'un d'eux commença de s'esclaffer en le voyant, entre deux rouges bords vidés chacun d'une haleine, remonter sa montre qui avait plutôt la dimension d'une pendule. Puis les autres s'enhardirent, et tous d'éclater de rire enfin, en le voyant projeter dans sa bouche grande ouverte un petit four après l'autre, jusqu'à la douzaine, et sans qu'il parût seulement y mordre au passage.
Il est mort au Tonkin d'une indigestion, et j'ai retenu le mot charmant d'une vieille et austère théologienne de ses parentes qui l'aimait bien, encore que la vie d'un tel colonial lui parût bien scabreuse : « Ce pauvre Adolphe doit être au Ciel, car Dieu n'a jamais dû le prendre au sérieux ! »


Pavillon de l'Éloquence au Tonkin, 1895



... et prend de merveilleuses leçons d'élégance :

Une demeure des environs d'Orthez, où je me rendais bien volontiers aussi, était celle de mon vieil ami Amaury de Cazanove. Il était bien plus âgé que moi, d'une vingtaine d'années, et, malgré ce prénom, il était fort noble, de famille et de caractère. Il avait ce don, que je prise fort chez les gens de race, de parler sur le même ton, des mêmes choses, et avec le même sentiment, au dernier des roturiers et au plus titré des aristocrates. Il tranchait en cela avec ces douteux hobereaux qui se gobent entre eux, marquent de la distance aux bourgeois, et affectent, avec le paysan et le peuple, une trivialité de langage que ceux-ci, dans leur for intérieur, jugent bébête. Je crois d'ailleurs qu'à de tels symptômes on peut diagnostiquer la bâtardise ou l’emprunt. Cazanove n'avait pas le sens du ridicule, et c'est pourquoi il ne l'était point. Poète en gentilhomme et, souvent, plus qu'en amateur, il goûtait sans l'ombre d'une jalousie, à cœur ouvert, les vers des autres. Je l'ai entendu essayer de convertir à son enthousiasme tour à tour, dans le même après-midi, un député, un négociant, un charcutier et un huissier, en leur déclamant d'une voix de trompette un sonnet de José-Maria de Hérédia. Il le leur récitait en plein air, le chapeau sur l'oreille, chaussé de bottes à éperons, tenant d'une main sa cravache et de l'autre sa pipe d'écume culottée comme un croquemort.
J'observai que le député — qui était du commun — avait honte, il lui tardait que cette manifestation prît fin ; le négociant souriait avec indulgence ; seuls le charcutier et l'huissier hochaient la tête d'un air convaincu, admettaient que puisque les poètes existent, il ne les faut point négliger. Que de fois j'ai plaint de tout mon cœur le jeune homme au front candide qui va livrer ses essais au public d'un salon !
Il n'en est pas au troisième hémistiche que le tintement d'une pincette ou d'une théière se fait discrètement entendre en signe de protestation.
Ce petit charivari en sourdine provient de mouvements réflexes qui ont leur siège dans cette antipathie séculaire qui faisait mettre par Platon les poètes à la porte de sa République. Cazanove était admirable. Il faisait abstraction de l'hostilité sournoise. Et, si je la lui signalais, il me répondait avec sa manière de grand seigneur, et au sujet de n'importe qui : « Il est charmant. »


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Mercredi 9 septembre 2009 3 09 /09 /Sep /2009 07:33





Les propriétaires de cet immeuble, absents presque toute l’année, avaient nom M. et Mme Dulys. Ils étaient millionnaires et fort âgés. Lui, portait l’impériale, avait un nez bossu, fumait la pipe près de son chien blanc que le foyer rendait rose. Elle, était d’une telle ladrerie qu’elle n’admettait point que l’on se servît de papier chez elle pour ce que je ne veux pas dire, dans la crainte d’avoir à faire vider sa fosse trop souvent. Elle correspondait à l’aide d’enveloppes timbrées, portant une adresse, mais ne contenant aucune lettre, pour en économiser la feuille. On reconnaîtra mon écriture, disait-elle, on saura ainsi que je me porte bien. Enfin, elle obligea son pauvre mari à manger un pingouin, qu’elle avait acquis d’un paysan pour la somme de cinquante centimes, au cours d’un rude hiver. On me demandera comment un paysan a pu tuer un pingouin manchot, d’un coup de pierre, sur le bord du gave d’Orthez. Je n’en sais rien, mais j’ai vu la bête.


Francis Jammes, L’amour, les muses et la chasse
(Mémoires II, 1922)



Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /Août /2009 08:08



Lu hier soir sur le Net les Pensées sur divers sujets moraux ou divertissants de Jonathan Swift. En ai retenu sept.




L’homme sage est occupé dans la dernière partie de sa vie à se guérir des folies, préjugés et fausses opinions qu’il avait contractés dans la première.

La facilité d’élocution, chez beaucoup d’hommes et chez la plupart des femmes, est due à la rareté des idées et à la rareté des mots ; car quiconque est maître de la langue et a l’esprit plein d’idées, sera sujet, en parlant, à hésiter dans son choix ; tandis que les parleurs ordinaires n’ont qu’un assortiment d’idées et qu’un assortiment de mots pour les en revêtir, et ceux-là, ils les ont toujours à leur disposition ; de même que l’on sort plus vite d’une église lorsqu’elle est presque vide, que lorsqu’il y a foule à la porte.

De petites causes suffisent pour tourmenter, lorsqu’il n’en existe pas de grandes : faute d’une souche, une paille vous fera choir.

Qui peut nier que tous les hommes soient violemment épris de la vérité, quand nous les voyons si fermes dans leurs erreurs, où ils se maintiennent par zèle pour la vérité, quoiqu’ils se contredisent chaque jour de leur vie ?

Un homme aurait peu de spectateurs s’il offrait de montrer pour trois pence comment il peut enfoncer un fer rougi au feu dans un baril de poudre, sans qu’elle prenne feu.

Les maux imaginaires deviennent bientôt réels lorsqu’on se laisse aller à y penser ; comme celui qui, dans un accès d’humeur mélancolique, voit comme une tête sur le mur ou sur la boiserie, peut, avec deux ou trois coups de crayon, la rendre tout à fait visible, et d’accord avec ce qu’il s’imaginait.

Quand je lis un livre, qu’il ait ou non le sens commun, il me semble qu’il est vivant et qu’il me parle.


Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /Mai /2009 07:17








Je suis inconsolable à l'idée que mon érémitisme soit devenu la fable de la ville.

Jakob Lenz, L'ermite de la forêt (1776)








(Liszt)




Par Didier da - Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
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