Mardi 23 juin 2009



Mompou, Musica callada, quatrième cahier
XXVII. Molto lento



(par moi-même, tantôt, vers midi)





Du même j'ajoute La Barca, sixième pièce des Impresiones intimas, son premier recueil pour le piano. Ainsi les extrêmes chronologiques se touchent...





Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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Mardi 31 mars 2009




Mais, c’est trop tôt, chère Madame, beaucoup trop tôt ! se récria, dit-on, Satie, dans la chambre de l’hôpital Saint-Joseph, pavillon n°4, où, souffrant d’une cirrhose hépatique compliquée d’une double pneumonie, il passa les 132 derniers jours de sa vie, comme une amie une riche et excentrique Américaine y pénétrait avec un grand bouquet de fleurs.




Descriptions automatiques
I. Sur un vaisseau. Assez lent (21 avril 1913)





Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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Lundi 30 mars 2009




Premier Nocturne
(août 1919)





Les Avant-dernières pensées ci-dessous annonçaient une dernière manière, ou plutôt une avant-dernière, les adieux de Satie à la musique sérieuse, la dernière manifestation de sa foi dans la musique avant le sarcasme impavide de la Musique d’ameublement et l’affreux tintamarre des ballets dadaïstes (Relâche (sic)). N'ayant qu'un peu plus de cinq ans à vivre l’ancien moyenâgeux, rosicrucien, schismatique, communiste, chansonnier et surréaliste emprunte le masque du vieux sage, qui lui va si bien n’a-t-il pas une barbe blanche ? Il met en musique des dialogues de Platon, y dessinant en creux un autoportrait amer et flatteur, et il écrit des Nocturnes, comme Chopin. Pour cela il revient à la barre de mesure, abandonnée depuis trente ans, repentant il se soumet au temps, fini aussi les petits poèmes narquois et les indications délirantes (comme un rossignol qui aurait mal aux dents), place à de neutres ralentir, plus large, attendre, un peu plus lent qu’au début. Ralentir, ralentir, cela revient souvent. Ou bien très retenu. Pourtant ces pièces sont courtes, comme toujours. Tout son art s’y concentre, chaque note a son poids en suspens
dans un clair-obscur "mystérieux et tendre" ; avec le temps c’est le Satie que je préfère.

Nous vous remercions de votre attention.




Cinquième Nocturne
(novembre 1919)









(Je m’arrête, parce que je serais intarissable ; tout m'a fasciné chez Satie, et certainement contre toute raison, le moindre écrit, le moindre signe, des tombereaux d’anecdotes : qu’il se fâchait à mort pour un rien et par exemple, un jour, au restaurant, parce que ses invités ne mangeaient pas la même chose que lui, que pendant plusieurs années il déjeunait tous les jeudis de côtelettes grillées dans le jardin des Debussy (les enfants l’adoraient), qu’il avait coupé court au service militaire en s’exposant nu toute une nuit au froid de l’hiver, qu’il collectionnait les parapluies mais qu’il ne les ouvrait jamais, qu’il rentrait à pied tous les soirs de Paris à Arcueil après avoir joué des valses qu’il méprisait il les appelait les "rudes saloperies” dans les cabarets de Montmartre, qu’il marchait de toute façon beaucoup, qu’il n’a eu qu’une liaison d’amour, ce sont ses termes, dans toute sa vie et qu’elle a duré, une pancarte calligraphiée nous l’apprend avec solennité, du 14 janvier au 17 juin de l’an de grâce 1893 (avec Suzanne Valadon ; ils allaient faire flotter des bateaux en papier sur les bassins du Luxembourg), qu’on a retrouvé dans sa chambre où nul n’était entré sinon lui depuis trente ans deux pianos l’un sur l’autre liés par les pédales au milieu d’une saleté désolante, que Brancusi cuisait pour lui une soupe qu’il lui apportait sur un lit d’hôpital (tenu par des sœurs) dont Picasso changeait les draps, que ses livres de chevet dans les derniers temps étaient les Dialogues des morts de Fénelon et les Maximes de Chamfort, lectures bien peu dadaïstes, que sa mère est morte noyée quand il avait six ans, que sa sœur s’appelait Olga et que jeune veuve en 1902 elle s’était enfuie en Argentine où elle donnait des leçons de piano, qu’à vingt-cinq ans il habitait derrière le Sacré-Cœur, au 6 de la venteuse rue Cortot, que les textes des conférences qu’il donnait sont constitués pour moitié de points de suspension, qu’il composait dans les brasseries et les cafés, lentement, laborieusement, qu’il était très méchant avec les uns et très bon avec les autres, que s’il riait, c’était sans le faire exprès...)







Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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Lundi 30 mars 2009





Erik Satie, Avant-dernières pensées (1915)



I. Idylle, à Debussy. Modéré, je vous prie
(23 août)


Que vois-je ?
Le Ruisseau est tout mouillé ;
et les bois sont inflammables et secs comme des triques.
Mais mon cœur est tout petit.
Les Arbres ressemblent à de grands peignes mal faits ;
et le soleil a, comme une ruche, de beaux rayons dorés.
Mais mon cœur a froid dans le dos.
La Lune s’est brouillée avecque ses voisins ;
et le Ruisseau est trempé jusqu’aux os.














II. Aubade, à Paul Dukas. Pas vite
(3 octobre)


Ne dormez pas, belle endormie.
Écoutez la voix de votre bien-aimé.
Il pince un rigaudon.
Comme il vous aime !
C’est un poète.
L’entendez-vous ?
Il ricane, peut-être ?
Non : il vous adore, douce Belle !
Il repince un rigaudon et un rhume.
Vous ne voulez l’aimer ?
Pourtant, c’est un poète, un vieux poète !
















III. Méditation, à Albert Roussel. Un peu vif
(6 octobre)


Le Poète est enfermé dans sa vieille tour.
Voici le vent.
Le Poète médite, sans en avoir l’air.
Tout à coup il a la chair de poule.
Pourquoi ?
Voici le Diable !
Non, pas lui : c’est le vent, le vent du génie qui passe.
Le Poète en a plein la tête, du vent !
Il sourit malicieusement, tandis que son cœur pleure comme un saule.
Mais le Génie est là !
qui le regarde d’un mauvais œil : d’un œil de verre.
Et le Poète devient tout humble et tout rouge.
Il ne peut plus méditer : il a une indigestion !
Une terrible indigestion de mauvais vers blancs et de désillusions amères !























Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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Samedi 28 mars 2009






Prélude du 1er Acte : La vocation
Thème décoratif : La nuit de Kaldée


Voulez-vous sa tête ?
D’abord, une invraisemblable tignasse de mérinos noir, emmêlée, broussailleuse, exorbitante, à la fois hispide et calamistrée, semblable à quelque nid d’hirondelle mal famé que n’habiterait plus aucun migrateur des cieux, mais où des races moins fières trouveraient encore la ressource de s’abriter et de pulluler. Chevelure inquiétante et sacrée où les doigts des vierges conquises ne s’aventurent assurément qu’après d’immortels soupirs.

Justement infatué de cette luxuriance capillaire et, peut-être, pédiculaire, qui lui donne l’aspect d’un pifferaro ou d’un zingaro chaudronnier, il poussa un jour ce cri fabuleux, inouï, à défoncer le firmament :
“On a parlé de me couper les cheveux ! Soleil de Dieu ! éclaireras-tu cela ?”

Il s’agissait, vous le devinez, d’un propos de conseil de révision. Il est probable que la barbe eût partagé ce navrant destin. Expédions-la, s’il est possible, en deux mots, afin de sortir de tout ce poil d’un assyrianisme contestable.

C’est la barbe en mitre, non tressée, hélas ! d’un astrologue incertain de ses horoscopes ou d’un rudimentaire sapeur assuré de sa séduction. Moins réfractaire, sans doute, que les cheveux, aux brosses et aux démêloirs, onctueuse et parfumée d’huile de cèdre (...)

Le front, c’est-à-dire l’endroit où il offre le sacrifice perpétuel de la “messe de sa pensée”, est malheureusement absent ou du moins invisible sous les frondaisons de la crinière, comme un sanctuaire de druides sous les arceaux des forêts celtiques.

Mais les yeux bovins et à fleur de crâne, ronds et inanimés, semblables à des dos de poissons morts émergeant d’une onde croupie, sont d’autant plus visibles qu’un étonnement prodigieux les tient presque toujours démesurément dilatés,
l’étonnement infini d’avoir découvert qu’on était l’authentique héritier des Anges et l’adorable parangon des Dieux (...)

Affublé d’un veston de velours bleu, gileté d’un sac de toile brodé d’argent, drapé d’un burnous noir en poil de chameau filamenté de fils d’or et botté de daim,
mais probablement squalide sous les fourrures et le paillon
, ce Franconi de l’Exégèse et ce polonais de la Kabbale, parcourt les villes et les plages pour recruter des adorations.



Prélude du 2e Acte : L’initiation
Thème décoratif : La salle basse du grand temple



Tel est le savoureux portrait que donne en 1888 Léon Bloy, dans ses Belluaires et Porchers, du Sâr Joséphin Péladan, écrivain et fondateur d’un Ordre Kabbalistique de la Rose+Croix auquel Satie appartint un temps. Péladan voulut faire d’Erik le musicien officiel de sa secte. Il ne recruta pas longtemps son adoration et peu après avoir écrit, en 1892, la musique de scène du Fils des Étoiles, drame occulte, Satie rompit avec le mystagogue d’opérette et publia son mépris pour lui en termes fleuris
avant de fonder sa propre secte, l’éphémère Église Métropolitaine d’Art de Jésus Conducteur, dont il était le seul membre et au nom de laquelle il imprimait des cartulaires excommuniant au nom de l’art tel ou tel cuistre, tout cela dans un esprit de dérision montmartrois qui n’empêche pas un réel attrait pour l’ésotérique (1).
De cette musique de scène statique et incantatoire, répétant pendant une petite heure de très étranges séquences harmoniques, Satie tira trois préludes pour piano.  Péladan ne connaissait rien à la musique sinon Wagner, qui pour beaucoup la résumait alors. Satie le convainquit que pas un de ses accords n’aurait déplu à Bayreuth, ce qui à leur écoute en dit long sur l’incompétence du Sâr.


Prélude du 3e Acte : L’incantation
Thème décoratif : La terrasse du palais du patesi Goudea


Les indications de jeu sont merveilleuses, en voici quelques-unes : En blanc et immobile Toujours
Pâle et hiératique Comme une douce demande Dans la tête Courageusement facile et complaisamment solitaire (ma préférée) Tomber jusqu’à l’affaiblissement En se regardant de loin Sans trop frémir Ignorer sa propre présence Finir pour soi.




(1) Et même une folie douce, comme en témoignent les nombreux et méticuleux dessins que Satie fit des grands prieurs, frères et autres chevaliers de son église
et encore est-ce une faible partie de son œuvre graphique, activité secrète de toute une vie : des centaines de petits carrés de bristol calligraphiés à l'encre rouge et noire furent retrouvés après sa mort dans des boîtes à chaussures invocations à des sorciers, descriptions de châteaux en fonte construits par le fils du Diable, de cabanes délabrées dans une impasse fangeuse, enseignes de commerces et d'hôtels maléfiques, publicités inquiétantes.





Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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Vendredi 27 mars 2009



(Je continue mon job de fan, même si ça ne semble pas intéresser grand-monde...)


Le premier disque de Satie que j’ai eu entre les mains (j’avais treize, quatorze ans) était un florilège, par Aldo Ciccolini, et c’était le seul disponible "à la médiathèque". Un portrait signé Picasso d’Erik assis et les mains jointes ornait la pochette de ce double album, dont les pages intérieures repoduisaient quelques textes du musicien. Un en particulier me fascinait, celui des


Obstacles venimeux
(25 juin 1914),
la troisième et dernière pièce des Heures séculaires et instantanées (ce titre aussi m’épastrouillait) :

Cette vaste partie du monde n’est habitée que par un seul homme : un nègre. Il s’ennuie à mourir de rire. L’ombre des arbres millénaires marque 9 h. 17. Les crapauds s’appellent par leur nom propre. Pour mieux penser, le nègre tient son cervelet de la main droite, les doigts de celle-ci écartés. De loin, il semble figurer un physiologiste distingué. Quatre serpents anonymes le captivent, suspendus aux basques de son uniforme que déforment le chagrin et la solitude réunis. Sur le bord du fleuve, un vieux palétuvier lave lentement ses racines, répugnantes de saleté. Ce n’est pas l’heure du berger.




J’y goûtais un délicieux malaise, le charme troublant des phrases négatives, l’humour le plus pathétique du monde. La musique dont ces mots sont le commentaire (c’est d’ailleurs sur cette même page qu’on trouve le fameux avertissement de l’auteur : À quiconque. / Je défends de lire, à haute voix, le texte, durant le temps de l’exécution musicale. Tout manquement à cette observation entraînerait ma juste indignation contre l’outrecuidant. Il ne sera accordé aucun passe-droit) ne me fascinait pas moins. C’était une sorte de cauchemar agréable ; tout un monde de contradictions en moins de deux minutes. La bande-son favorite, alors, avec ses chemins aussitôt rebroussés, sa gouaille noirâtre (telle est l'indication de jeu de ces Obstacles), et son atmosphère fantastique (comme les romans et les nouvelles, d'un qualité variable, que je dévorais), de ma psyché d'ado songe-creux.




Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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Vendredi 27 mars 2009



Dix-sept ans plus tôt (Erik a vingt-quatre ans) tout semblait si
(fa, si) facile.


Première Gnossienne. Lent

Très luisant Questionnez Du bout de la pensée
Postulez en vous-même Pas à pas Sur la langue




















Danseuses javanaises.
Exposition universelle, 1889, Paris






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Jeudi 26 mars 2009



Pendant ses études tardives à la Schola, Erik compose ce que leur éditeur posthume appellera des “Nouvelles Pièces Froides”. C’est encore un tryptique (presque la règle chez Satie). J’aime beaucoup la dernière, Sur un pont. Sa gravité m’impressionne. On y entend qu’il se questionne, dois-je aller dans cette direction ? Pas un mot ici, sinon, à l’orée de la partition, cette indication : Grave, justement. Nous sommes en 1907.








Tout le monde vous dira que je ne suis pas musicien. C'est juste.
Dès le début de ma carrière, je me suis, de suite, classé parmi les phonométrographes. Mes travaux sont de la pure phonométrique. Que l'on prenne le "Fils des étoiles" ou les "Morceaux en forme de poire", "En habit de cheval" ou les "Sarabandes", on perçoit qu'aucune idée musicale n'a présidé à la création de ces œuvres. C'est la pensée scientifique qui domine.
Du reste, j'ai plus de plaisir à mesurer un son que je n'en ai à l'entendre. Le phonomètre à la main, je travaille joyeusement & sûrement
(...)
Pour écrire mes "Pièces Froides", je me suis servi d'un caléidophone-enregistreur. Cela prit sept minutes. J'appelai mon domestique pour les lui faire entendre.
Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C'est plus varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune.


E. S., Mémoires d'un amnésique (fragments), premier volet : Ce que je suis
Revue musicale S.I.M., avril 1912



Par Didier da - Publié dans : Mes mains ont la parole
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