(mais avec Haydn)
(mais avec Haydn)
J’observe la plus vive répugnance à parler. Dangereuse fascination de ce spectacle-là. En moins de deux on se retrouve à faire des phrases sans verbe. Méfiance.
N°8 — Chœur
Hélas, hélas, elle a manqué son but,
le tyran est en vie, le noble jeune homme est tombé !
Schumann, Le Paradis et la
Péri
The Monteverdi Choir — Orchestre révolutionnaire et romantique
John Eliot Gardiner
Abasourdi. Impuissant. Bouleversé. Écœuré. Triste.
C’est trop tôt, je n’ai pas de mots sinon ceux-là.
Mais il reste les tiens :
Maintenant, ma folie est au point. La mort peut venir s’y frotter, elle n’y trouvera rien, ce qui s’appelle rien, sauf, peut-être, un vieux fond d’idiotie sur lequel je me suis appuyé autrefois parce qu’il fallait bien s’appuyer sur quelque chose. Pourquoi le nier, je ne suis pas mécontent de ce vilain tour que je lui ai joué. Elle peut venir, elle va venir, elle trouvera plus forte qu’elle car il n’y a plus grand chose à tuer chez un fou. Non qu’il soit déjà mort ou indifférent, je pense que c’est même le contraire, mais il est comme une pièce vide où les voleurs n’ont plus rien d’autre à voler que les murs et le plafond.
Maintenant, c’est moi qui décide s’il fait jour ou s’il fait nuit. Et le plus souvent, j’opte pour la nuit qui évite cette peine d’avoir à fermer les yeux.
Maintenant, moi aussi, assis sur ma chaise, je montre les étoiles à un enfant qui n’existe pas.
Dominique Chaussois, Silence, je tombe, Fin.
Sabia que sin fe no ocurre nada de lo que deberia ocurrir, y con fe casi siempre tampoco.
Il savait que sans la foi rien n'arrive, et avec la foi presque jamais rien non plus.
Julio Cortazar, Marelle (1963)
J'ai toujours été un rêveur ironique, infidèle à mes promesses intérieures. J'ai toujours savouré — étant autre, et étranger — la déroute de mes songes, spectateur fortuit de ce que j'avais cru être. Je n'ai jamais ajouté foi à cela même en quoi je croyais. J'ai rempli mes mains de sable, auquel j'ai donné le nom de l'or, et puis j'ai rouvert les mains et je l'ai laissé s'échapper. La phrase était mon unique vérité. Une fois la phrase dite, tout était accompli, le reste n'était que du sable, comme il l'avait toujours été.
Pessoa
C’est un joli type de comédie que ce Charles Edmond, le plaintif, le pleurard — et plus dolent à mesure qu’il est moins
malheureux : « Mon Dieu, oui, dit-il d’un ton crucifié, j’ai une place de six mille francs ; et j’ai tout, je suis logé, chauffé, éclairé… J’ai un appartement de quatorze
pieds. » Et il semble boire, en disant cela, un calice jusqu’à la lie !
Et si un enfant prend son chapeau et
joue avec : « Va, dit-il d’une voix de Christ, marche dedans !... Il y a longtemps que je suis fait à tout, maintenant ! »
On me dit que c’est un des caractères nationaux du Polonais.
Journal des Goncourt, 21 juin 1863
Si vous parvenez à ceci : vous réveillant par un pluvieux matin de printemps, rester au lit à réfléchir, écouter de la musique et reconnaître soudain honnêtement : "Au fond je ne suis rien dans la vie, rien qu'une merde et du vent ", alors il est encore trop tôt pour faire une croix sur vous. Mais il faut que l'aveu soit franc : que vous le fassiez pour vous, non pour la galerie.
Journal d'un raté
— Tu as reçu la vie ? Vis.
— Mais maman, j'ai peur !
— Vis et ne crains rien.
J'ai peur, peur... des dessins jaunes, des rayons poussiéreux du soleil, des maux de tête, des vieillards, des médicaments, du sanglot d'un enfant au point du jour, d'un caca de chiot, d'un oiseau mort et d'un vase de famille brisé, bleu. J'ai peur aussi de mon vrai nom, de l'écume de mon passé, de la lettre "p", d'un rouleau de croquis, et du pain blanc, du pain très blanc. Ce qui me sauve : le hareng, les citrons et les oranges, le frais soleil du matin, le pistolet de papa, des habits beaux et seyants, une course folle en voiture.
Il neige, et je pense que ce serait bien que je m'empoisonne avec quelque liquide répugnant et criard dont je laisserais le fond sur la table, dans un verre fin. S'empoisonner en regardant la neige. Faire cela par enthousiasme pour la vie, rien que par enthousiasme, par admiration et enthousiasme.
Édouard Limonov, Journal d'un raté (1982)
Pour Fayçal, Khalid, Abdelmajid, Manuel, Ahmadi, Salima et tous les autres
شكرا et hasta luego
[...] Une magie puissamment romanesque s'attache au temps écoulé sans témoins. Et je vois une inégalité profonde, peu soulignée,
entre ceux qui ont accès à ce luxe, de pouvoir, s'ils le veulent, ne croiser pendant une semaine ou six mois que des regards étrangers, autant dire le regard de personne, et ceux que les
contraintes de leur vie ligotent en permanence sous les yeux de leurs familiers.
Glenn Gould disait qu'il existe pour chacun un ratio optimal, que souvent il ignore, entre le temps passé seul et dans la compagnie
de ses semblables. À lui il fallait des journées entières pour se purifier d'une heure en société [...]
Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts (1993)
Lieu : Marseille.
Date : Vendredi 29 juillet 2011.
Durée de la promenade : 4 heures (ici résumées en 6 minutes et 39 secondes), de 19h à 23h.
Musique : 3e mouvement, allegro molto, de la 5e symphonie de Jean Sibelius (dir. : Karajan).
Humeur : effrontément lyrique.
À une sécheresse de plusieurs mois avait succédé la famine. Mais tout le monde ne mourait pas de faim pour autant : les riches avaient pris soin de faire d'amples
réserves de blé, d'huile, de légumes secs et de viande séchée.
Khadidja dit alors à son mari :
— Nasr Eddin, toute la ville te tient pour un homme de poids. Ne reste pas les bras croisés ; va sur la place, rassemble tout le monde, et tente de convaincre les riches de donner à manger aux
pauvres.
Nasr Eddin trouve pour une fois que sa femme a raison. Il fait comme elle dit et, deux heures après, rentre, la mine réjouie.
— Ma femme, rendons grâce à Allah le Miséricordieux !
— Ah ! Tu as donc réussi ?
— Ce n'était pas une mission facile. À moitié.
— Comment cela, à moitié ?
— Oui : j'ai réussi à convaincre les pauvres.