Peu après sept heures du matin, bleu hésitant dans la grisaille, air tiède, j’aurais dû mettre une veste plus légère mais je suis
d’excellente humeur. Je me faufile comme un voleur parmi les tombes, je ne connais pas encore ce coin-là. La première plaque qui me frappe : une fratrie, les Cousin, tous morts à 97 ans : le
frère dont le nom m’échappe (ce n’est pas Fernand, mais alors quoi ?) (1895-1992), Henriette (1896-1993), Honorine (1898-1995). Je suis sur une éminence et j’aperçois entre les allées, en
contrebas, à bonne distance, un chat noir immobile, je pourrais m’arrêter pour le regarder mais la brièveté de la vision, prise dans la marche, fait tout son sel (comme plus tard cette stèle
nue sans autre mention que Famille Sauvage). Je me retrouve soudain de plain pied avec les « Cathédrales du Silence », de petits immeubles de trois étages en coursives,
très tristes et très laids, où se côtoient des urnes sous un plafond bas. Quand j’arrive les néons sont encore allumés, ils grésilleraient donc toute la nuit ? pour qui ? Ils font une
basse étrange aux chants d’oiseaux. Je m’engage dans une section quelconque du rez-de-chaussée (« Cases 6103 à 6300 »), regardant surtout les portraits en médaillon. Ces traits fins et
ironiques d’un sosie de Nino Ferrer ont été ceux, qui l’eût cru, de Werner Schoenberg (mort dans la quarantaine). Je ne me souviens pas de la tête de Fidèle Ziito, mais le nom m’est resté. Autre
sosie, à s’y méprendre, celui de Roland Barthes, or c’est M. Léoni (qui n’a d’ailleurs pas l’air d’une tante). Beaucoup de visages flous de matrones édentées, le regard vague et suppliant,
disparues dans les seventies. Je ne reste pas longtemps dans ces voies de garage et continue au hasard et au grand air. Les nuages bas mordent sur les collines en bavant un peu, comme si
c’étaient des Pyrénées, un escargot progresse sur la troisième marche d’une volée. Puis, au détour d’un virage et du nom de Manu Minochet (1990-2008), deux jeunes chats tigrés lovés aux deux
extrémités d’un banc et qui me regardent passer, l’air mauvais, seules leurs têtes de bad boys bougent, le second a même les yeux plissés. Au-dessus d’eux, un pin gigantesque. La grande allée des
marronniers est en fleur.
On me communique à l’instant le feuilleton magnifique qu’Éric Chevillard a consacré aux 220 satoris mortels de François
Matton. Cela m’inspire trois réactions : d’abord, je suis infiniment heureux pour mon ami François. C’est à ma
connaissance la première grande critique, en tout cas dans la presse classique, qu’un de ses livres suscite, et avant
qu’il en connaisse une autre ne serait-ce qu’aussi fine et brillante, celle qu’il méritait largement depuis longtemps déjà, il peut courir. Mais j’imagine qu’il court déjà, qu’il fait des bonds,
et je fais des bonds avec lui, de joie évidemment, de n’être rien oui da, mais tout de même, tout d'un coup, c'est mieux que rien.
Ensuite, j’ai un peu honte d’avoir moi-même, dans ces pages obscures, la semaine dernière, fait montre de beaucoup
moins de générosité critique… à l’égard de ce même Chevillard (pour ma défense, je pourrais toujours m'abriter derrière l'humeur bougonne passagère du diariste), et en trois lignes pour ne rien
arranger (les belles colonnes du Monde font un contraste cruel). Il m’a même semblé (paranoïa sans doute) que l’intéressé himself s’en faisait l’écho goguenard, deux jours plus tard, dans son
Autofictif, en écrivant — sachant que jusqu’alors j’avais clamé sans nuance mon admiration pour son œuvre :
triste jour mon plus grand
admirateur a émis une réserve
On ne devrait jamais direque
du bien des livres. Enfin, je me dis, c’est idiot, que Depluloin — lequel ces derniers jours n’est jamais bien loin de mes
pensées — a raté ça, qu’il y aurait peut-être vu la preuve qu’il ne faut jamais désespérer… L’ironie du sort a décidément plus d’un tour dans son sac.
Mais bien sûr domine le plaisir d’une justice rendue.
J’allais simplement faire une course mais il faisait si beau soudain que le bref aller-retour prévu s’est transformé en
promenade ; j’aurais pu suivre le soleil, j’ai pris l’autre sens au contraire, en s’éloignant il caressait mon profil droit ; plus rapidement que je n’aurais cru je me suis retrouvé dans les
allées du cimetière, malgré son plan vaste et complexe flânant sans la moindre hésitation vers ta tombe que je n’avais pourtant vue qu’une seule fois, tout juste creusée, six semaines plus tôt,
par une semblable belle journée, en compagnie d’une trentaine de personnes ; hier j’étais seul mais pas pour longtemps, deux femmes en effet s’activaient beaucoup sans faire grand-chose
autour de la tombe juste à côté de la tienne, qu’elles avaient entourée d’une minuscule barrière de bois un peu ridicule (elle appelait un nain de jardin) et dont elles ratissaient la terre en
bavardant, une troisième femme quelques tombes fraîches plus loin se joignant à la conversation ; elles ont répondu à mon bonjour rentré mais n'ont pas senti que j’aurais voulu qu’elles se
taisent, en chemin je m’étais imaginé te dire des choses, je me suis forcé à penser en souriant c’est la vie puis j’ai regardé les bouquets de fleurs qui depuis ce jour-là n’avaient pas bougé,
tous fanés, la buée perlant sous le film plastique qui englobait hermétiquement l’un d’eux, ta photo bien sûr dans son cadre, déterrant une petite plaque de marbre gris que les pluies sans doute
avaient enfoncée dans la terre, grattant avec deux doigts les lettres en relief d’une inscription touchante avant de rebrousser chemin en soupirant, cinquante mètres plus loin le
silence de toutes ces tombes à qui personne ne parle est aussi profond qu’on le souhaite ; je me suis assis sur un banc, le soleil bien en face au-dessus des collines elles aussi plein cadre et
proches à les toucher, vertes et bleues dans leurs ombres précises, et j’ai écouté les yeux clos le vent dans les pins derrière moi, une voiture qui passait en route pour le crématorium, un
robinet qu’on ouvre pour arroser des fleurs. C’était très bien. Je reviendrai.
Cette gênante évidence, soudain, celle du souvenir, précis, intense, surgi de nulle part : j’ai été heureux, au milieu des
années 80, lors de quelques après-midi dans l’Aquacity de Plan-de-Campagne — récemment frôlé par une tornade. Je le revois immense, jaune clair, très lumineux, des corps qui courent sous des jets
d’eau, des émois physiques à mon insu peut-être, délicatement métaphorisés par ma propulsion extatique dans des tunnels que ma joie lubrifiait, des cris et des éclaboussements.
Un phénomène acoustique pénible : depuis quelque temps, chaque fois que j'allume le gaz, j'entends le refrain de I will always
love you de Withney Houston.
Je n’ai pas un appartement de quatorze pieds, enfin je ne crois pas, j’ai du mal à me représenter la chose. Mais il n’est pas
désagréable. J’y suis déjà comme depuis toujours, pour tout dire. L’ancien logis n’existe plus dans mon esprit, ne m’inspire aucune nostalgie, ce n’est plus qu’une boîte vide derrière une porte
close. Si je le voyais en ruine, il me tirerait peut-être un soupir, un spasme, des larmes. Mais aucun bombardement n’est prévu dans la région.
Elle est même assez calme. Le rythme de l’été s’installe doucement. Il en rajoute une couche, ou plutôt il en enlève, car mon
nouveau quartier est d’ordinaire très calme. Il n’est pas si nouveau que ça, j’ai vécu trois cents mètres plus loin il y a dix ans. Je connais donc assez bien ce peuple de mémères qui le hante
solitairement. Et de pépères, ne soyons pas chien. Il y en a souvent un au bout de leur main. C’est un plaisir de les croiser, la baguette sous le bras (deux boulangeries se font face, juste en
bas, un duel silencieux que regarde avec morgue une pâtisserie fine, les vieux aiment les douceurs), un plaisir bien français. La tarte aux pommes a l’air pas mal.
Avec ça, des platanes, des terrasses, des bouts de collines à l’horizon. Et la jouissance d’habiter au coin du tabac du coin, pour
un fumeur soucieux de ne manquer de rien. C’est drôle, j’ai l’air de vouloir revendre cette place au soleil. C’est un travers commun à tout nouveau propriétaire —licence poétique : je loue —
que de se transformer ainsi en promoteur immobilier, bateleur de foire de son bien. Venez donc admirer mon trou tout neuf. C’est la saison des crémaillères. On sert le thé avant l’installation de
la poussière.
Sauf que cette fois j’ai prévu le coup : j’ai acheté un aspirateur. Mon embourgeoisement est complet.
J’ai vécu six ans dans cette pièce. Quand la porte était laissée ouverte, je voyais le piano dans la pièce d’à côté, en tournant la
tête ; cette nuit, il a disparu derrière des cartons. Natsume erre dans la salle de bain vide, en larmoyant. Il a de la conjonctivite. Avant-hier, en attendant notre tour chez le véto, une
vieille dame bouffonne dont l’œil disait merde à l’autre nous a parlé de sa « Chipie », qui geignait à ses pieds dans sa cage. « Elle sait dire Maman, vous savez, c’est très
net », s’est-elle rengorgée avant de miauler, dans une grimace extatique, les deux phonèmes hallucinés. J’avais souri, embarrassé.
On s'attache à tout, ce qu'on peut. Natsume ne sait pas
dire papa. C’est la dernière nuit que je passe ici, en somme. Quelque chose comme la deux mille vingt-deuxième au 14 rue Estelle. J’aimais bien ce nom, il me faisait penser à Berlioz. C’était
celui de son unique amour, sa Chipie à lui. Ses mémoires doivent être quelque part dans le capharnaüm de la grande pièce du fond, et aussi les trois petits livres que j'ai écrits sous cette lampe
même. Je travaillerai, dans le nouveau bureau, à côté d’une fenêtre, au-dessus d'un boulevard tranquille. D’une tout autre façon, j’espère. De toute façon, d’une certaine façon. Voici déjà que le
jour se lève, allez, j’emballe l’ordinateur.
Je t’écoute dormir, comme chaque nuit, c’est l’avantage de se lever bien avant toi. Le ressac de ton souffle est une mer intérieure,
ma veille est balnéaire. Et chaque nuit, sur ma berge, je l’entends refluer vers moi, cette eau qui à coup sûr me lavera de toutes les saletés : on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche en
effet mais d’amour seul, qui est l’eau fraîche elle-même.
Ni noire ni verte mais si verte et si noire, la plume centrale de cette pie blessée — posée sur l’herbe qu’elle plie à peine, au
bord d’une allée d’herbes folles et d’arbustes, en banlieue — un portail rouillé est au bout et la mer de l’autre côté. Un chat l’avait laissée pour morte, privée du vol elle a déjà l’air
empaillé et pourtant elle palpite encore sur ta main large et dépliée, tu t’es accroupi pour la ramasser délicatement évidemment et tu t’es mis à la caresser, avec deux doigts, ça suffisait :
elle attend la mort sans un cri, il est quatre heures de l’après-midi. Tu as voulu la poser sur une branche, tu n’avais pas fini de te retourner qu’elle tombait dans un bruit d’un comique
étranglé, un pof sourd amorti par l’herbe mais tout de même d’un certain poids. —Merde. Tu t’es penché, je ne la voyais pas, j’ai deviné que tu la remettais à l’endroit. Un vent assez
fort soufflait, au soir un orage éclatait, la pluie l’aura noyée.
Nous étions dix devant le poste, huit pédés et deux filles dont une enceinte (de jumeaux), ce qui équilibrait un peu les choses. À
vingt heures chacun y alla de son cri de joie, à quoi d’autres dans la rue firent écho. Nous sommes sortis sur la terrasse écouter les clameurs de la ville. Une femme d’une soixantaine d’années a
ouvert sa fenêtre dans l’immeuble d’en face et nous a dit : « C’est bien vrai ? ce n’est pas une blague ? » Nous sommes rentrés fissa, nous ne voulions pas rater la tête
d’enterrement de Nadine Morano. Jamais la voix de l’harengère ne fut si douce : l’échec l'humanisait. Mais qu’est-ce que c’est que cette boisson de gauchiste, ai-je dit quand la copine en
cloque a fait sauter le bouchon d’une bouteille de crémant bio (« mieux vaut un bon mousseux qu’un mauvais champagne », lui aurait affirmé son caviste). Tiède et bleu, le soir
tombait, il nous semblait respirer mieux. Deux heures plus tard, légèrement ivre, je suis descendu sur le port pour racheter du tabac. Tout le monde souriait. J’ai croisé un ami qui, une rose à
la main, remontait vers Longchamp. Ça va ? lui ai-je demandé par réflexe. Son sourire d’une oreille à l’autre aurait pourtant dû me renseigner. La nuit était chaude, des voitures
klaxonnaient. À onze heures je suis rentré, seul, mon mec lui se sentait d’humeur à faire la fête cours d’Estienne d’Orves. J’ai regardé dix minues I-télé, dans l’attente du vol Tulle-Paris un
journaliste meublait au Bourget : « le cortège devrait venir par là » disait-il en montrant derrière lui une artère vide et noire. J’ai éteint, la lune énorme a pris le relais.
Puis j’ai dormi comme un bébé, sans faire de rêves, il ne faut quand même pas pousser.
Le grand débarras continue. J’ai déposé hier sur le trottoir quatre sacs noirs de cinquante litres remplis jusqu’à la gueule de
cassettes VHS, pour la plupart des films passés à la télé dans les années 90.Ça en fait des masses de plastique, quand tout tiendrait maintenant sur
une clé USB. Quinze ans qu'elles prenaient la poussière, il était temps de s'en séparer, mais j’en ai lu les tranches, quand l’encre n’avait pas trop pâli sur l’étiquette, et en un instant je les
revoyais. Lorsque je ne pouvais pas les enregistrer moi-même j’en chargeais ma mère et dans ce cas les cassettes sont, étaient, protégées par des boîtiers s’ornant d’un encadré découpé dans Télé
7 jours : Une histoire immortelle, Maman Kusters s’en va au ciel, L’impossible Monsieur Bébé. Les articles avaient jauni et sans doute les bandes pleuraient — je me souviens, dans les amorces, du tremblement des bords de
l’image vidéo, légèrement verdis ou rosés.