[Dimanche 10 novembre 1901]
Plus haut, — et soudain de la vallée monte un son de flûte doux et perçant, pareil à un hautbois qui serait aussi fifre et bag-pipe, son tellement doux et frais et pur dans le calme de cette colline, qu’il met les larmes aux yeux. C’est un enfant qui souffle dans le nalawa, la flûte de bambou cinghalaise. Le chemin s’escarpe toujours plus jusqu’à la coupole de rocher qui le surplombe ; nous sommes au Thagal thoruwa Vihara ou Thagal thonu. Un petit bâtiment flanqué de deux pavillons et surmonté d’une ampoule à jour d’où pend une cloche ; tout cela blanchi à la chaux. Sous les piliers de bois de la porte, la dalle de granit où sont sculptées une grande fleur de lotus entre deux petites ; puis une salle d’entrée nue et blanchie à la chaux ; trois marches jusqu’à un petit porche obscur d’où s’élève une mélopée ; j’entre dans une longue cave basse où brûle une petite chandelle.
Jamais je n’ai eu d’impression plus profonde. Dans la nuit de cette cave sont prosternés une demi-douzaine d’hommes et de femmes ; au fond à gauche, debout, nu, tête rase, et drapé seulement d’un long voile jaune, le vieux prêtre bouddhiste officie ; sa mélopée rythmée, s’élève, aiguë, un peu nasillarde ; et les croyants par intervalles chantent les répons. Et la petite chandelle éclaire un grand Bouddha, long de huit mètres, qui dort étendu, la tête appuyée sur son bras. Gave et Bouddha sont taillés dans le granit, d’une pièce ; le Bouddha en fort haut-relief a été patiemment poli et peint ; sa figure, son bras, ses mains et ses pieds sont couleur de chair ; sa robe est rouge et striée de grandes côtes ; la plante de ses pieds est peinte de lotus rouges ; tandis que le plafond de la cave est semé d’images de lotus blancs. Et là dort le grand Bouddha, sculpté à même dans le granit, avec son visage impénétrable, qui semble masquer un sourire, et il rêve du Nirvâna. Devant lui une table d’offrande, faite de granit, porte deux plateaux jonchés de pousses de riz et de la fleur de Bouddha, une fleur dure, jaunâtre, à cinq pétales, et dont la tige pousse cinq fleurs comme les doigts d’une main. Elle a un parfum doux et épaix comme le gardenia. J’ai causé avec le vieux prêtre. Il garde le « Bouddha qui dort » depuis cinquante ans. Depuis cinquante ans, trois fois par jour, il chante le long office et change les fleurs dans cette cave de Thagal thoru. Là viennent seulement les gens de la campagne d’alentour. Dans cette cave ancienne a été taillée il y a cent ans, deux cents ans, l’image de Bouddha qui dort et rêve le Nirvâna. Par une étroite corniche il me mène à une petite cour taillée dans le granit ; un abreuvoir carré sans bords est plein d’eau de pluie ; dans le flanc du roc un trou marque l’entrée de l’ancienne cellule du prêtre. Là couchent maintenant les cobras sacrés, les cobras sauvages de la jungle, qui viennent dormir, venimeux et innocents, au cœur du rocher de Bouddha dormant.
Et l’office a repris. Une longue heure je suis resté sous le porche de cette cave. Bouddha était ténébreux ; la petite chandelle éclairait fumeusement son visage ; l’ombre de son grand bras flottait selon la flamme. Les voix chantaient dans la nuit ; la litanie du prêtre sonnait comme un refrain trillé, rythmé de rappels de tambour et de roulements de timbales ; Bouddha, immense et prodigieux, dormait et rêvait, appuyé sur son bras, et souriait intérieurement. Et les pauvres Cinghalais prosternés loin des Européens, loin des insultes et des coups, espéraient le repos auquel rêve Bouddha et tendaient vers lui leurs mains. La flamme vacillante si petite, si bleuâtre, si fumeuse, jetait sur le grand visage muet le sourire obscur du feu ardent ; et la voix aiguë, roulante du rappel de timbales, chantait avec confiance la joie de l’anéantissement. S’il y a un Nirvâna, le grand Bouddha de Thagal thoruva Vihara l’a trouvé dans son rêve de pierre, et les cobras venimeux qui sortent de la brousse pour dormir avec lui l’ont trouvé dans le même tombeau de songe. Je suis parti lentement ; tout était solitaire au haut de la colline. Un enfant cinghalais m’attendait avec son nalawa à la main ; c’était le petit joueur de flûte que Kâssim avait fait appeler. Cette flûte de bambou est fermée à son embouchure avec de la gomme végétale où une mince fente a été pratiquée ; elle est percée de cinq trous. Devant le temple l’enfant a joué de son nalawa ; et longtemps après que j’étais descendu par la route escarpée vers mon rikchâ, j’entendais le son limpide monter tout au haut du roc sacré comme une fumée d’encens musical.
Marcel Schwob, Le Voyage à Samoa
lettres à Marguerite Moreno