Disneyland existe, les enfants aussi sans doute. Les enfants ne sont pas difficiles : leur rêve c'est d'être n'importe qui, de vivre n'importe comment, d'aller n'importe où, et ils le font. C'est ça la vie des enfants : ils ne décident pas, ils ne décident rien. La vie n'est que ce qu'elle est, rien d'autre, et ils le savent. Les enfants aiment la vie, tout le monde sait ça, mais rien ne les oblige à aimer la vie qu'ils ont.
Ce sont les derniers mots du film d’Arnaud de Pallières, Disneyland, mon vieux pays natal (2000), sorte de poème cinématographique — ce n’est en effet ni un documentaire, ni un film d’horreur, quoiqu’il en donne aussi fugacement l’impression — d’une tristesse infinie malgré sa brièveté, 46 minutes oniriques et glaçantes dont le texte en off est aussi remarquable que le travail sur l’image et surtout les sons, les voix, je l’ai vu hier et j’en suis encore mystifié.
Les dix premières minutes du film
La veille, j’avais lu d’une traite le court roman d’Étienne Barilier, Piano chinois, paru l’an passé aux helvètes éditions Zoé : roman épistolaire moderne, c’est-à-dire constitué de billets de blog et de courriels, il oppose deux critiques musicaux et spécifiquement pianophiles qui font assaut de pédanteries l’un pour idolâtrer l’autre pour mépriser une jeune et jolie virtuose aux yeux bridés apparue à la Roque d’Anthéron. Le livre croule sous les références et j’imagine qu’il faut connaître un peu le sujet pour en goûter pleinement l’humour tour à tour subtil et farcesque mais même sans cela cette comédie des opinions, précieusement moliéresque, doit pouvoir se lire avec agrément.
Marc-André Hamelin, Douze études dans tous les tons mineurs.
VI. Esercizio per pianoforte (Omaggio a Domenico Scarlatti)

Ces derniers jours, j’ai lu également trois des albums de l’intégrale Robert Crumb qu’ont entrepris de publier les éditions Cornélius, avec le soin qu’on leur connaît. Le moins qu’on puisse dire c’est que le plaisir que prend à dessiner le pape malgré lui des comics underground est communicatif. Son incroyable liberté de ton a permis l’émergence d’une nouvelle bande dessinée dont l’un des plus singuliers représentants est peut-être Justin Green, dont j’ai découvert il y a peu l’étonnante confession autobiographique, historiquement d’ailleurs la première du genre en BD, Binky Brown meets the Holy Virgin Mary (1972), récemment et luxueusement rééditée chez Stara. 40 pages grand format saisissantes où l’auteur enlumine, avec autant de traits de génie que de maladresses, son enfance et son adolescence psychotique — il souffrait de ce que l’on n’appelait pas encore des troubles obsessionnels du comportement, sous la forme d’un délire religieux particulièrement gratiné.