« Être adulte, c’est faire son trou et laisser l’infini aux étoiles. » On lit cette phrase glaçante
(mais romantique) dans Claustria, le dernier roman de Régis Jauffret. Le mince et réussi Sévère, sur
l’affaire Stern, avait donc été un galop d’essai, avant ce gros livre qui voudrait être le De sang froid de son auteur et qui me laisse, je dois
l’avouer, une impression tiède. C’est pourtant souvent du grand Jauffret, et inspiré, les trois quarts du temps : cette syntaxe massive et cuivrée, ces longues périodes mornes et amères, ces
comparaisons détraquées, cet isolement aphoristique des lignes de dialogue, ces brèves et inquiétantes bouffées de délire et ces fins de phrase comme des baffes à quoi on le reconnaît à coup sûr.
Et ce poète du dégoût et du piétinement a eu raison de se jeter sur l’affaire Fritzl (2008) comme sur un sujet fait pour lui. 500 pages ne sont pas de trop pour explorer les lois du temps dans ce
souterrain de l’enfer et il a le talent de nous en donner la sensation physique ; toujours cruel mais jamais crapoteux, il rend justice à l’épaisseur de vingt-quatre années de calvaire dont
on n’imagine pas les détails à vous décrocher la mâchoire — mais lui, oui. Il en aurait peut-être fallu 500 de plus, ce qui n’est pas une exigence folle, c’est un travail de six mois pour un
Hercule comme Jauffret. Au lieu de ça il a eu l’idée curieuse d’ajouter un prologue ouvertement imaginaire, en fait un épilogue qui montre l’un des rejetons du monstre (il le prénomme Roman pour
enfoncer le clou) cinquante ans après. On dirait un greffon de Houellebecq et ça ne prend pas trop : il met en scène le recul qu’il n’a pas, qu’il ne pouvait pas avoir. Mais dès qu’il plonge
dans le trou, heureusement très vite, c’est captivant (hélas) et follement réel.
(« En littérature, on ne réussit que ce que l’on a vécu ou souffert », me disait cependant Jules de Goncourt hier soir. Et j’étais assez d’accord.)