J’étais au fond de la salle, près des colonnes, mais pas en forme pour écouter l’orateur. Tu n’es pas toujours en forme. Alors je
regardais les copains debout devant moi ou à côté. Eh bien figure-toi qu’un type debout c’est en équilibre ! Je n’y avais jamais pensé. Il n’y a qu’à le regarder. On fixe par exemple son
oreille et en même temps un point qui ne bouge pas. Moi c’était le bord d’une colonne. Et on voit que cette oreille ne reste pas une seconde en place. Elle se balance à gauche et à droite, en
haut, en bas. Toute la tête se balance et tout le corps jusqu’aux pieds. C’est eux qui maintiennent sans cesse l’équilibre. Quand tu es exercé tu n’as plus besoin de fixer autre chose en même
temps. Tu vois cette oreille qui bouge sans arrêt et tous ces types qui bougent, qui bougent à côté, devant, derrière. Tu as le tournis.
Je me disais : s’ils se rendaient compte qu’ils sont en équilibre, s’ils sentaient sans arrêt l’effort de leurs pieds, de leurs jambes, de
leur dos, de leur cou ? J’ai idée qu’ils ne pourraient plus se tenir debout. Ça les fatiguerait. Pour les réunions ce serait embêtant. Plus personne pour écouter. Les orateurs maudiraient
l’équilibre obligatoire. Parce qu’on en revient toujours là : aussitôt qu’on se sait obligé on abandonne. Moi c’est comme ça. C’est pour ça, je pense, qu’on ne parle jamais aux types de leur
équilibre. Note que même assis sur des chaises ce serait pareil. L’effort est un peu moins grand, mais les oreilles naviguent.
Il y a un oratoire, tu sais, là où ça monte, juste avant le raidillon, j’ai vu en passant « Quarante jours d’indulgence pour un pater et un ave. » Ça vaut la peine, plus d’un mois, il y en a qui font cent ou trois cents jours, pendant trois cents jours, tu te figures, tu es indulgent, tu es bon, tu laisses pisser le mérinos, on peut te faire des coups tordus tu t’en bats l’œil, oui ça vaut la peine, sauf si la prière est trop compliquée. Dommage qu’on dise « indulgence », j’aimerais mieux « dulgence ». Quarante jours de dulgence. C’est plus doux.
Robert Pinget, Mahu ou le matériau (1952)