— Tu as reçu la vie ? Vis.
— Mais maman, j'ai peur !
— Vis et ne crains rien.
J'ai peur, peur... des dessins jaunes, des rayons poussiéreux du soleil, des maux de tête, des vieillards, des médicaments, du sanglot d'un enfant au point du jour, d'un caca de chiot, d'un oiseau mort et d'un vase de famille brisé, bleu. J'ai peur aussi de mon vrai nom, de l'écume de mon passé, de la lettre "p", d'un rouleau de croquis, et du pain blanc, du pain très blanc. Ce qui me sauve : le hareng, les citrons et les oranges, le frais soleil du matin, le pistolet de papa, des habits beaux et seyants, une course folle en voiture.
Il neige, et je pense que ce serait bien que je m'empoisonne avec quelque liquide répugnant et criard dont je laisserais le fond sur la table, dans un verre fin. S'empoisonner en regardant la neige. Faire cela par enthousiasme pour la vie, rien que par enthousiasme, par admiration et enthousiasme.
Édouard Limonov, Journal d'un raté (1982)