C’est l’été, la chaleur mollit. Nous rampons parmi les cartons. Cela vous a des airs de grand départ et pourtant nous ne ferons que changer de quartier, à peine d’arrondissement. Tous mes livres sont dans des boîtes, et aussi toutes mes partitions. J’en ai emprunté une à la bibliothèque, Couperin me manquait trop. Il y a trois jours, à la radio, la claveciniste Blandine Verlet parlait de sa tendresse, la tendresse de François Couperin. Elle est immense en effet, et si bonne, et si bienfaisante. Mutatis mutandis, je rêve d’un livre tendre. Cela paraît faisable, et puis dès qu’on s’y penche sérieusement, les ennuis commencent : comment ne pas passer pour un ravi de la crèche ? Ce n’est pas avec de telles idées qu’on sera perçu, ou considéré. Ce monde n’est pas tendre, c’est mon regard qui l’est, quand on ne me regarde pas ; oui, quand je suis peinard et tranquille, j’ai pour toutes choses une tendresse énorme, qui alors me remplit, me contente, m’émeut. On voit bien que ça ne se dit pas, sauf à plonger autrui dans l’embarras, sinon à un ami très cher et en passant. Est-ce que ça s’écrit ? Couperin me dit que ça se chante. Les musiciens ont la vie facile. La menace du tendre est le tarte. Le tendre n’est pas viril, or on apprécie que les écrivains posent comme leur bite, à peu près, leur livre sur la table. Regardez-moi ça. Ce livre où je mettrais toute ma tendresse, avant même de le tenter, ma dérision maudite soit-elle en fait un vain bibelot. D’inanité sonore, oui da. Mais mon rêve persiste. C’est d’ailleurs un vieux rêve. Il revient comme l’été.
(du Huitième Ordre. Tendrement, bien sûr.)