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Gabriel Fauré, Sixième Nocturne
Jean Martin, piano
C’était le 18 avril dernier, sur l’une des vastes grèves de Tanger. F. et moi avions bu un thé à la menthe et fumé un joint, tandis que le soleil se couchait, dans un troquet rudimentaire, deux pièces complètement nues qu’une large ouverture faisait communiquer, nous pouvions voir dans la première un groupe de jeunes hommes jouer avec animation à un jeu de société dont je n’ai pas retenu le nom, dans la seconde il n’y avait que nous et un tapis de prière suspendu au mur ; une fois la nuit tombée, un client l’a décroché et a fait ce qu’il avait à faire, silencieusement, peu après nous sommes sortis, le vent venu de la mer était froid et la nuit claire, d’un bleu profond et lumineux, les étoiles en nombre étonnamment brillantes, en tout cas pour moi. C’était si beau, je n’avais qu’une envie, que nous nous promenions lentement sur la plage immense et déserte. On ne peut pas, me dit alors F. en souriant amèrement et en me retenant d’une main sur l’épaule, c’est interdit, à cause du trafic de la drogue et des candidats à la traversée clandestine vers ces côtes espagnoles qu’en plein jour nous voyions si bien, tous les cent mètres il y a des militaires, nous n’y ferions pas trois pas qu’ils nous arrêteraient. Et depuis souvent j’y repense, avec tristesse et avec colère, à cette balade impossible, à toute cette beauté prohibée, à portée de main, à portée de pas, à ces empreintes que nous n’avions pas laissé dans le sable, à la clarté déchirante des étoiles au-dessus de ce paysage sublime et confisqué.