À la clinique de Flechsig, je n’avais joué qu’une seule fois, sur les instances pressantes de ma femme, une partition
qui se trouvait là tout à fait par hasard, une aria de Haendel : Je sais que mon sauveur est vivant. J’étais alors dans un état tel que je jouais dans le sentiment précis que mes doigts
touchaient là un clavier pour la dernière fois. Du moment où, à l’asile, je les repris, les échecs et le piano constituèrent l’essentiel de mes distractions pendant les cinq années qui se sont
écoulées depuis. Le piano a été pour moi d’un prix infini, et c’est toujours le cas aujourd’hui ; je dois dire qu’il m’est difficile d’imaginer comment j’aurais pu supporter, pendant ces cinq
années, le jeu forcé de la pensée, avec tout son cortège de phénomènes, si j’avais été dans l’impossibilité de jouer. Pendant que je joue du piano, le dégoisage insane des voix qui me parlent est
couvert : c’est ― avec l’exercice physique ― l’une des formes les plus adéquates de la fameuse “pensée qui ne pense à rien”...
Daniel Paul Schreber, Mémoires d’un névropathe (1900).