Samedi 10 janvier 2009



Alexandre Vialatte, Le rêve de Forcebœuf ou l’école du frisson (1937)



Il s’appelait Forcebœuf et il était tout petit ; en revanche il avait des épaules terrifiantes ; carré comme un bahut breton. On se moqua de lui, à cause de sa rusticité, jusqu’au jour pendant les manœuvres où il retourna comme une crêpe un taureau qui fonçait sur le porte-fanion. Il avait le front bas et des cheveux bourrus qui faisaient songer à ce poil frisé qui pousse aux vaches entre les cornes. Paris ne lui inspira aucune admiration. Il sortit trois fois de la caserne, pas une de plus. On lui demanda ses impressions :
C’est grand, dit-il.
Et ce fut tout. Il ne s’en tracassa pas plus qu’un mille-pattes d’une paire de bottines. Le soir il lavait son treillis ou sa chemise matriculée, bourrait une pipe et s’asseyait à la cantine. Là, dans la vapeur des cafés, des grogs, des viandes et des sauces, il contemplait la “grosse Bertha” qui passait lestement les plats au-dessus des têtes. Quand il était d’humeur lyrique il s’avançait jusqu’au milieu de la cour d’où l’on voyait la tour Eiffel, et regardait s’allumer dans la nuit le gigantesque thermomètre lumineux dont l’avait ornée la réclame (il en parlait à ses parents dans ses missives). Mais, le plus souvent, à cheval sur son lit, il sortait de son petit coffre des cochonnailles du pays qu’il recevait chaque semaine, et les mangeait en découpant son pain en dés. C’était sérieux comme une messe. Il conviait à ces saturnales d’étranges compagnons venus de chambrées lointaines, qui parlaient le même patois que lui. Alors, pendant des heures, ils se tapaient les cuisses, se disaient des histoires qui nous comprenions mal, ou regardaient sans dire un mot par la fenêtre, en mâchonnant du boudin blanc. C’étaient des plaisirs sans limites. À la fin, quelquefois, ils essayaient leur force, levant des fusils, tombant la veste, et faisant claquer comme un fouet leurs mains d’hercules sur leurs torses de bouviers.
Escaillasse et Pibret, enfants de la Garonne, venus des cités roses où fleurissent l’éloquence, et la chanson langoureuse et les gestes galants, s’offensaient de voir Forcebœuf gâcher la fleur de sa jeunesse à engloutir sans idéal des kilomètres de saucisse quand il eût pu consacrer ses loisirs à l’adoration du beau sexe et aux mille raffinements de la civilisation. Ces jolis cœurs étaient les don Juan de la chambrée ; ils donnaient le ton à une équipe de troubadours qui retaillaient artistiquement la culotte réglementaire, ornaient de dessins choisis des cahiers de chansonnettes, écrivaient à des dames sur des cartes fleuries et nous régalaient de mandoline. Ils eurent beau faire et beau prêcher, Forcebœuf, la main droite armée d’un saucisson et la gauche de son couteau de poche, les laissa attraper tout seuls toutes les maladies qu’ils voulurent. Il engraissait muettement, et l’époque approchait où le portail de la caserne allait le rendre à la vie civile plus dodu, plus rose, plus paisible et moins amoureux que jamais.
La situation apparaissait désespérée à Escaillasse, quand Forcebœuf, s’étant laissé tenter  afin de fêter l’imminence de la classe par les plaisirs d’une fête foraine, se trouva un beau soir, ivre d’acétylène, gavé de nougat, saupoudré de confetti, devant une baraque peinte et fermée d’un rideau de pourpre, dont un monsieur vantait les alléchants mystères dans un porte-voix de fer-blanc. Sur une image gigantesque on voyait deux serpents boas nouer leurs spirales inutiles autour d’une dame impressionnante qui les étouffait d’un seul geste, entre le pouce et l’index, en levant le petit doigt. Forcebœuf ne sut pas comment il entra là. Poussé par Escaillasse et les remous de la foule il franchit le rideau de pourpre et se trouva en extase au sein du sanctuaire, les pieds dans la sciure de bois. Un ouvrier avec sa femme endimanchée, un nègre, un collégien remplissaient mal l’espace réservé aux “vrais amateurs”. Un rideau d’or et d’émeraude se leva du fond des ténèbres ; dans le silence dont l’entourait l’admiration, on vit surgir Carmencita, la femme colosse, mutinement vêtue d’une robe de fillette, une robe d’été, blanche à pois bleus. Ce n’était plus une femme, c’était un continent, un résumé des montagnes d’Asie. Le nègre se sentit une âme d’alpiniste, le collégien eut l’air honteux, l’ouvrier fut déçu et sa femme fit la grimace, Escaillasse se mit à rire, Forcebœuf resta pétrifié. Le manager, qui expédia son boniment en quinze secondes, expliqua que cette femme-record pesait 480 livres et offrit à la ronde une carte postale qui la montrait en falbalas sur un trône de reine noire. Forcebœuf acheta l’image pour 10 sous et la rangea respectueusement sous la page en carton de son livret militaire. Enfin, personne ne se dévouant pour aller suprême attraction tâter la cuisse que la mignonne enfant dévoilait avec minauderie jusqu’à hauteur de sa jarretière, ce fut Forcebœuf qu’Escaillaisse poussa, congestionné, le regard fixe, fasciné comme par un serpent. Carmencita lui adressa un sourire engageant ; on dut faire monter l’amateur sur une chaise, car l’estrade était un peu haute ; il toucha rapidement du doigt cette masse qui se reconstitua en tremblotant comme une gélatine bien faite ; il rentra au quartier sur cette forte sensation.
On lui demanda ses impressions :
480 ! dit-il d’un air bizarre.



On ne savait pas s’il exprimait la convoitise, le respect, la crainte ou le défi. On ne lui avait jamais vu un regard si étrange. On le trouva rêveur pendant toute la soirée. La photo fit le tour de la chambrée ; il mit à la récupérer une préoccupation visible. Deux soirs de suite il retourna voir “l’attraction”. Deux fois de suite il toucha la cuisse monstrueuse, à hauteur de la jarretière. La troisième il acheta une carte postale qui représentait un freluquet embrassant une demoiselle avec mille petites simagrées et il emprunta à Tourneyre le Secrétaire universel des Amoureux, dont il recopia lentement la Lettre d’un célibataire à une demoiselle distinguée. Il ajouta en post-scriptum (Escaillasse avait lu par-dessus son épaule) : “Vous trouverez plus beau garçon ; mais je tombe un taureau de 700 et j’ai 3 000 francs à la caisse d’épargne.” Le lendemain, qui était l’avant-veille de la classe, il retourna à la baraque, sa carte postale dans sa poche, mais les forains pliaient leurs tentes, et le char de Carmencita prenait déjà le tournant de la grande avenue dans un tourbillon poussiéreux qui saupoudrait les vieux platanes. On vit partir le petit Forcebœuf à fond de train vers ces remous, vers ces nuées, halo immatériel de l’obèse majesté de la tente aux rideaux de pourpre. Et depuis ce moment on ne l’a plus revu.
Pibret prétend qu’il l’a reconnu, levant des poids, en maillot bleu, dans une kermesse de Bruxelles, il y a deux ans. Pour faire la quête il mettait sur son dos une peau de tigre dont la queue traînait par terre. Pibret ajoute que Forcebœuf est père d’un enfant à deux têtes. Mais il ne faut croire que la moitié de ce qu’il dit.
C’est la force du sentiment, dit Escaillasse avec philosophie.








Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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