Donc nous sortons, excités comme des gosses. Il n’y a pas grand monde encore ; comme il se doit les flocons viennent du
nord, poussés par un vent assez fort ; ils cinglent, on ne leur en veut pas, les pieds mouillés la belle affaire. La dernière fois c’était il y a cinq ans peut-être, nous sortions à minuit d’un
théâtre de la Joliette mais c’était une de ces petites neiges de pédé comme il y en a parfois ici, qui ne tient pas et n’y tient pas, là c’est une vraie tempête, comme on n’en a pas vue dans la
région depuis près de vingt-cinq ans (en témoigne une fameuse photo me montrant avec mon grand-père, mort depuis, de part et d’autre d’une Renault 18 au milieu d’une cour enneigée, moi tenant dans
ma main gantée et paume en l’air un peu de neige comme une chose incrédible, miraculeuse) ; dans l’intervalle j’ai vu la neige bien sûr mais là où elle tombe d’ordinaire ― souvenirs vieux d’une promenade solitaire dans le parc Micaud de Besançon, d’un jour à lire au chaud Berlin Alexanderplatz dans un chalet à Barcelonnette
―, pour ainsi dire sans aucun mérite, ce qui est une pensée injuste, la pluie n’est pas une chose moins folle ni moins belle à Paimpol qu’au Niger.
Mais l’homme se blase et ce n’est pas à son honneur, moi le premier il y a trois jours à peine on ne me voyait pas comme maintenant répétant c’est beau c’est beau c’est incroyable, bien qu’en
vérité j’eusse eu alors comme toujours toutes raisons de le faire. Disons que c’était très, très beau et singulièrement incroyable et nous serons encore bien loin du compte, de se sentir comme sous
une cloche dans la lumière diffuse, bienheureusement coupés du monde, ses plus proches lointains enfoncés dans le blanc tandis que les flocons innumérables, à travers la buée des lunettes, font
admirer leur vitesse paradoxale, si vite lents décidément, rapides à dix pas et à cent quasi immobiles, suspensions mouvantes souverainement adorables quand je le regarde à la verticale, tête levée
à leur rencontre, eux détachés du ciel qu’ils abolissent.
Maintenant ? Deux jours ont passé et de cet enchantement (j’avais chanté d’ailleurs en flânant dans le parc Lonchamp, alors que J. faisait un bonhomme, il n’y avait que nous et un couple
d’adolescents qui m’exagéraient leur amour en se roulant en riant fort dans la neige épaisse et collante) il ne restera bientôt plus rien, que cette douleur dans ma fesse gauche consécutive à cette
chute que je fis, distrait par tout et négligeant mes pieds, sur la neige tassée verglacée de la rue de Rome, en revenant des courses dans l’après-midi de ce jour, la neige ayant cessé de tomber
vers une heure. Que ce décor domestiqué garde longtemps ces atours féeriques n’est plus un si violent désir après qu’on a très péniblement remonté la pente de sa rue, qui toute la matinée avait
retenti des cris d’une bande de jeunes gens la dévalant sur des snowboards et autres luges improvisées ; on entrevoit des embarras terribles, des lassitudes énormes, on plaint de tout cœur les
Lapons. L’arbre au centre de la cour a perdu dans l’histoire quelques branches, celui d’une place proche aussi, assommant une femme qu’on fit se reposer dans la boutique de mon coiffeur, qui me le
raconta. De si légers flocons et de si lourds, de si maladroits corps. Il fait froid. Ce n’était qu’un rêve. Les toits pourtant sont encore blancs.
Tu l'écouteras fondre : jolie musique - pour oreille fine.
Commentaire n° 1 posté par
PhA le 09/01/2009 à 13h39
Ah j'aimerais bien. Mais hélas elle ne doit être audible qu'à la campagne, vers trois heures du matin - et encore, elle serait couverte par le claquement de mes dents...
plus que de petites traces ici aussi - 25 ans, je cherchais, je devais être déjà montée dans le nord, mon souvenir de glissades sur le boulevard du Litoral, au Mourillon (mon Toulon), le long de la mer où il n'y avait pas encore de plages, doit être plus ancien encore - et pendant ce temps mon oreille, écouteur vissé dedans, se réjouit.
Commentaire n° 3 posté par
brigetoun le 09/01/2009 à 18h04
Le parc Longchamp serait donc rester le coin des amoureux ? Faut dire qu'il est bien placé, entre les lycées St-Charles et Michelet... me souviens d'une belle promenade dans ses allées enneigées aussi, il y a longtemps et le petit ami est devenu le mari... souvenirs, souvenirs, heureux...
Commentaire n° 4 posté par Pascale le 09/01/2009 à 19h55