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Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 06:22


Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie
D’un réel encore à venir. 8. ÉPILOGUE (fin)



Par allégresse nous entendons, strictement et seulement, l’amour du réel : c’est-à-dire ni l’amour de la vie, ni l’amour d’une personne, ni l’amour de soi, ni à supposer qu’il existe l’amour de Dieu tous amours que l’amour du réel implique mais auxquels il ne se limite pas et qui, surtout, ne le conditionnent en aucune manière. Par rapport à l’amour du réel, de tels attachements sont circonstanciels [...]
L’allégresse ou amour du réel, si elle est indifférente à tout objet particulier, est cependant attachée à un objet propre, qui englobe d’ailleurs tous les objets existants et tous les objets possibles : le fait ontologique, le fait que le réel existe, qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Mais elle n’est liée à aucun autre objet. Elle ne se confond pas, par exemple, avec l’amour de la vie. La vie n’est qu’un aspect du réel : une variété de la mort, comme le dit Nietzsche, une variété très rare sans doute, mais cela ne suffit pas à l’ériger en objet privilégié de l’amour. Bien entendu l’amour du réel implique l’amour de la vie. Mais pas le contraire
[...]
L’allégresse est, dans tous les cas, un sentiment peu avouable : un sentiment irraisonné dont il est impossible de révéler à quiconque la teneur, pour l’ignorer soi-même. Aucune raison solide ne saurait établir l’avantage à ce qu’il y ait de l’être plutôt que rien [...] C’est pourquoi l’allégresse, et l’amour de la vie qu’elle implique, est un sentiment toujours plus ou moins secret : bonheur dont on ne fera jamais part à personne puisqu’on est hors d’état de le faire figurer à ses propres yeux [...]


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Le problème de la mort et de l’insignifiance, laissé en suspens tant dans le cas des ruses médiocres qui consistent à les nier ou à les différer [...] que dans celui des ruses supérieures, telles la ruse grecque ou la rédemption chrétienne qui, pariant à l’aveuglette pour la vie contre la mort, c’est-à-dire sans aucune chance contre toute chance, font miraculeusement triompher la pauvreté aux dépens de la richesse, est en revanche assumé, et sans dommage, par l’allégresse. Car l’amour du réel est indépendant de la mort du réel. Le réel n’est pas ce qui se conserve mais ce qui à chaque instant est présent, offrande de l’être sur fond d’éventuel non-être qui ne vaut que dans l’instant où il est, pas en tant qu’il a été ou pourrait être dans l’avenir. Aussi la disparition des témoignages du réel, si beaux ou éminents soient-ils, est-elle finalement indifférente puisqu’elle n’affecte pas le réel lui-même, fondement de toute valeur et de toute beauté. Les sculptures de Phidias, par exemple, témoignent d’une rare et incomparable extase devant le réel ; elles tomberont un jour en poussière, mais non le réel qu’elles célébraient et c’est ce réel-là qui compte, au dire même de l’œuvre qui en témoigne, infiniment plus que les hommages qui lui sont rendus. C’est en somme méconnaître la fonction de l’art que de se détourner de ce qu’il célèbre pour s’interroger anxieusement sur son propre sort d’œuvre-témoin : on prend ainsi l’effet pour la cause, et réciproquement. C’est pourquoi ce qu’Épicure dit de la mort, qu’elle ne nous concerne en aucun cas (“Si je suis encore vivant, je ne connais pas encore la mort ; si je suis mort, je ne la connais plus ; donc je ne suis jamais confronté à la mort”), n’est pas un jeu de mots brillant et facile, mais recèle une vérité profonde : que la mort est sans rapport avec le réel, ne saurait par conséquent porter ombrage à l’allégresse en tant que celle-ci se définit comme amour du réel. La mort est sans prise sur le réel : elle n’a d’incidence que sur ses signes, ses témoignages, ses traces, ses “œuvres”. S’il est établi que ce qui importe dans l’œuvre est non elle-même mais ce dont elle témoigne, il est établi du même coup que sa disparition est sans conséquence sérieuse, dès lors que lui survit l’essentiel de ce qu’elle avait, mieux que tout autre, réussi à dire. Phidias, Shakespeare, Mozart disparaîtront : mais non ce dont nous entretiennent sans cesse Phidias, Shakespeare et Mozart : l’offrande du réel, le don, toujours renouvelé, de la présence.
Remarquon enfin que l’allégresse [...] implique une voyance : pas seulement un amour, mais aussi un sentiment du réel. Dans l’allégresse, le réel se présente tel qu’en lui-même, idiot, sans couleur de signification, sans effet de lointain. Présence du réel, qu’aucun regard sinon allègre n’est capable d’approcher de si près. En sorte que l’allégresse n’est pas seulement un mode de réconciliation avec la mort et l’insignifiance ; elle est aussi un moyen de connaissance, une voix sûre d’accès au réel.




Par Didier da - Publié dans : Principes de sagesse et de folie
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