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Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 00:43


Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie
D’un réel encore à venir. 8. ÉPILOGUE
(suite)

Quelle est précisément cette mort qu’il ne faut pas connaître, sauf à perdre tout droit à la jouissance ? Elle n’est évidemment pas cette représentation lointaine du fait de mourir comme nécessairement attaché à l’espèce humaine, dont il m’arrive parfois de me rappeler vaguement que je fais partie moi aussi : car le savoir de ma mort s’est dilué dans ces représentations et ces rappels, au point de perdre tout le fort de son venin. Mais elle n’est pas non plus seulement, et pas surtout, le savoir de ma mort, conçue comme échéance immédiate et sans recours. Car ma mort, même ainsi saisie comme à vif, ne serait encore qu’un moindre mal. Elle signale une découverte affligeante mais dont on peut se consoler, si elle ne concerne que la fragilité de ma propre personne, vouée au non-être et à l’oubli. En ces sens-là la mort ne constitue pas une dévaluation mais une perte, et une perte simple, pour employer le langage des jeux. Je suis condamné à la mort c’est-à-dire que je vais me perdre, je vais perdre moi mais les objets que j’ai thésaurisés au cours de ma vie n’en sont pas pour autant dévalués ou disqualifiés. Je meurs, mais reste ce que j’ai aimé au cours de ma vie éphémère : par exemple un certain art grec, une certaine élégance, une certaine allégresse. Je disparais, mais il y aura toujours à admirer les frises de Phidias, les tragédies de Shakespeare, les opéras de Mozart.
Une telle pensée de la mort n’est pas encore véritablement mortelle. La pensée qui blesse à mort n’est pas le savoir de ma disparition, mais celui de l’égale disparition, à plus ou moins long terme, de toute chose susceptible de me séduire, comme de séduire tout un chacun. Ce n’est pas seulement moi qui aime qui suis voué à la mort, c’est aussi tout ce que j’aime et tout ce que je serais susceptible d’aimer s’il m’était donné un temps de vie plus long et un plus vaste champ d’expérience. Ce fruit que je goûte est plus fragile que moi, même s’il est taillé dans le marbre ou inscrit depuis des millénaires dans le cœur et l’admiration des hommes. C’est pourquoi il laisse un goût amer, comme le dit Lucrèce, et d’autant plus amer qu’il est plus précieux. On est encore loin du tragique de la mort lorqu’on s’avise avec désolation de la nécessité où l’on est de mourir soi-même, de quitter un jour tout ce qu’on aime. Car, à y regarder de près, le cela que je quitte n’en a plus lui non plus pour bien longtemps, et m’a même quitté déjà en partie, dès le moment que j’en ai repéré la fragilité. L’œuvre d’art que j’admire, la personne que j’aime, le livre que j’écris ne me survivront pas ou guère, et j’en vois déjà la disparition en filigrane alors que je suis moi toujours en vie. Ce n’est pas moi qui quitte tout cela ; c’est, plus profondément, tout cela qui me quitte, que j’aime sans pouvoir l’arracher à la mort. Et c’est en cela que le savoir de la mort est mortel : en ce que, parti de moi, il a proliféré de proche en proche pour gagner toute chose au monde, condamnant ainsi à la mort non seulement moi-même, mais aussi tous mes objets d’amour ou d’intérêt [...]



La mort n’est pas seulement la fin de la chose ; elle est aussi et surtout son annulation. Aucune chose n’existe ni n’a existé, puisque sous menace d’être bientôt à jamais biffée par l’oubli, en sorte qu’il n’y aura, tôt ou tard, plus de différence entre “ceci s’est passé” et “ceci ne s’est pas passé”. Équivalence morose dont l’expérience est fournie déjà par le présent : par l’oubli où sont comme déjà, de ce qui est ici ou là, tous ceux qui ne sont ni ne seront jamais ici ou là. C’est là un des derniers mots de Mallarmé (dans le Coup de dés) et l’expression ramassée de la pensée qui paralysait sa faculté créatrice depuis toujours : “rien n’aura eu lieu”, rien, pas même la poésie. [Le] pouvoir outrecuidant de la mort [...] est d’annuler ce qui a existé, de faire en somme que ce qui existe n’a pas d’existence. Le monde ne souffre pas de devoir finir, il souffre de ne pas avoir commencé : de pas avoir encore “eu lieu” [...]

C’est une tâche fondamentale de philosophie et même sa tâche spécifique que de connaître des questions qu’aucune autre discipline n’est habilitée à traiter, notamment des questions les plus angoissantes, celles-là même qui connaissent le sort paradoxal de rester en souffrance alors qu’elles ne souffrent précisément aucun retard ni aucune tergiversation. Telle en premier lieu celle qui nous occupe ici, après Shakespeare : to be or not to be. Ou, pour en préciser les termes au gré de notre problématique : est-il possible de vivre après avoir connu ce qu’il ne fallait pas connaître, c’est-à-dire une fois réduits, moi et le monde, à l’état de morts-vivants ? Nous ne posons pas ici la question de savoir si la vie a un sens, si elle vaut la peine d’être vécue, ou tout autre question du même genre. Nous demandons si elle est possible en conscience, dans le double sens, psychologique et juridique, du terme : c’est-à-dire en toute sincérité et en toute connaissance de cause. [...]
C’est là, si l’on veut, un paradoxe, mais c’est aussi la vérité : s’il est évident, du point de vue du fait, c’est-à-dire de la réalité biologique et de l’expérience psychologique, que la vie de l’homme est possible et infiniment désirable, il n’est pas moins évident, du point de vue de la raison, que cette même vie est impossible et éminemment indésirable. Sans doute savons-nous par expérience au sens où Spinoza dit que nous sentons et expérimentons que nous sommes immortels que la vie en conscience est possible ; mais nous sommes incapables d’établir le comment de cette possibilité, qui n’est confortée par aucune sagesse, autorisée par aucune philosophie. Aucun penseur en effet, aucun moraliste, aucun philosophe n’a jamais été en mesure de produire une pensée capable de contrebalancer la pensée de la mort et la disqualification générale qui s’ensuit à l’égard de notre existence. La pensée de la mort est ineffaçable, tout comme est indélébile la tache de sang sur la clef du cabinet maudit
[...] du conte de Perrault [...] Les conséquences de la pensée de la mort rendent la vie impossible, et les arguments philosophiques par lesquels on prétendrait triompher de cette impossibilité théorique font sur notre conscience un frottis aussi dérisoire que le sablon et le grès sur la clef du cabinet secret, ensanglantée à jamais. C’est pourquoi il est prudent de ne pas trop en demander à la philosophie, même s’il est raisonnable d’en attendre par ailleurs plus que de telle ou telle branche du savoir. Dût en périr Boèce, qui finit du reste par l’apprendre de la main du bourreau, il n’y a pas, il n’y aura jamais de “consolation de la philosophie”. Sur les questions dernières, qu’une tradition lui a programmées un peu à la légère, la meilleure des philosophies consiste en un abrégé, se limitant à l’acte bref par lequel elle vient à reconnaître son incompétence.

La philosophie ainsi mise hors de cause, ou plutôt hors de combat, subsiste le paradoxe : que le choix se porte sur le to be plutôt que sur le not to be, de la part même de celui qui a pris conscience de l’insignifiance du to be, de son caractère dérisoire
[...] Il semble à première analyse une fois écartées les fausses solutions du divertissement et de l’aveuglement volontaire qu’une seule notion permette de rendre compte de ce paradoxe de la perpétuation de la vie au sein de la mort, de la volonté de vivre malgré la connaissance de la mort : la notion de grâce dans tous les sens du terme.

[Rosset les passe en revue : grâce au sens juridique (une “remise de peine”  inespérée), magique (la “levée des maléfices”), esthétique (“le charme qui guérit par le seul pouvoir de sa capacité séductrice”), enfin au sens théologique (“une assistance extraordinaire de Dieu”), avec pour prolongement la grâce de l’amour. Toutes ont le pouvoir, non pas de supprimer la peine, “mais de faire comme si elle n’était pas, de faire éprouver la peine comme rien. Tout reste pensé, mais en même temps tout cesse de peser.”]

Il est cependant une pensée qu’on peut substituer sans dommage, et avec bénéfice, à la notion de grâce ; qui accomplit une fonction similaire sans se faire payer d’une allégeance suspecte à l’égard d’une intervention extérieure et miraculeuse. Ou plutôt un sentiment, qui résume toute la puissance de la grâce sans qu’il y ait pour autant à interroger à son sujet une certaine instance surnaturelle. Ce sentiment, d’expérience courante mais non moins mystérieuse que celle que les théologiens entendent par la grâce, nous l’appellerons l’allégresse.

(à suivre)


Par Didier da - Publié dans : Principes de sagesse et de folie
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Commentaires

toujours été accompagnée par l"idée ou parfois le désir (ou le jeu avec le désir) de la mort - mais survient non pas le fait que les belles créations humaines seront annulées (pas assez le sentiment de les posséder) mais exactement une petite allégresse survenue brusquement dans une lumière, une odeur ou même une douleur qui rend le corps présent
Commentaire n°1 posté par brigitte celerier le 04/01/2009 à 11h09
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