Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie
D’un réel encore à venir. 8.
ÉPILOGUE
Une menace pèse sur notre bonheur : un risque, non pas tant de suppression ou de disparition que de dévaluation générale, de disqualification globale. Car le risque de perte n’est guère
inquiétant, comparé au risque de dévaluation généralisée : on peut toujours espérer remplacer ce qu’on a perdu, au lieu qu’il est impossible de remplacer une fortune que l’on possède toujours
mais dont on s’aperçoit qu’elle consiste et ne peut consister qu’en objets sans valeur. La plus irréparable des pertes concerne ainsi ce qu’on n'a jamais cessé de posséder. Le malheur de la perte
offre une prise à la résignation ; celui de la possession sans valeur est sans appel. Frappant de nullité à la fois les biens que l’on possède et ceux que l’on pourrait posséder, il signifie la
fin à jamais de tout bonheur. Tous les bonheurs à venir seront oblitérés par le rappel d’une vérité amère qui viendra en toutes circonstances perturber la dégustation du réel : medio de fonte
leporum surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat, ― au cœur de la source des plaisirs jaillit quelque chose
d’amer qui, au sein même des délices, vous reste dans la gorge [Lucrèce].
Une vérité amère se manifeste ainsi medio de fonte leporum, au cœur même du plaisir. Étant logée à l’enseigne du bonheur, elle occupe un site imprenable puisqu’elle contrôle cela même
qui lui semble le plus réfractaire : et c’est pourquoi aucune sagesse ne peut la prendre en défaut, aucune philosophie la résorber. Tout ce qui se peut faire est l’ignorer, ou l’oublier. C’est
d’ailleurs ainsi qu’on peut définir en premier lieu cette amertume, de manière toute négative : elle désigne quelque chose qui n’a pas à être connu, quelque chose qu’on a intérêt à ignorer. Elle
concerne un sujet à propos duquel toute curiosité serait fatale, comme dans un conte célèbre de Perrault, La Barbe-Bleue.
On sait qu’un mois après son mariage Barbe-Bleue partit en voyage et pria sa femme de mener joyeuse vie pendant son absence : “Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles, voilà
celles de la vaisselle d’or et d’argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le
passe-partout de tous mes appartements.”
On ne saurait énoncer plus clairement l’étendue du bonheur humain : celle-ci est à la fois sans limite et tout entière donnée. Fût-ce au crédit de Dieu ou des institutions sociales, il faut en effet rappeler sans cesse aux esprits chagrins que le bonheur nous est donné, que nous possédons toutes les clefs du bonheur. Avec un peu de chance, un peu
d’intelligence, un peu de volonté, il n’est même rien de concevable qui ne soit susceptible de devenir nôtre. Sans doute pouvons-nous manquer tout ce que nous entreprenons : par un singulier
manque de fortune ou d’opportunité, dans lequel le psychanalyste n’aura pas tort de discerner parfois une disposition au masochisme. Mais les clefs du bonheur n’en sont pas moins là, en notre
possession, et, encore une fois, toutes là. Il est vain ― mieux, il est impossible ― d’imaginer quelque voie d’accès au
bonheur qui nous serait interdite, par la sottise d’une société rétrograde ou le caprice d’un dieu jaloux de nos plaisirs.
Depuis qu’il y a des
hommes et qu’ils pensent, il a toujours suffi d’un peu de suite dans les idées, ou d’un peu de souplesse, pour venir à bout de l’un comme de l’autre. L’illusion des sens interdits est une
impression vague, vite dissipée à l’analyse : une prime de consolation à l’usage de ceux qui répugnent à inscrire leurs déboires sur le compte de leur propre insuffisance. En réalité tout est là
et tout nous est donné [...] À nous d’en jouir, et de mener joyeuse vie.
Mais si tout s’offre ainsi à la jouissance, sans interdit ni limitation d’aucune sorte, cette jouissance elle-même n’est possible qu’à la condition d’ignorer quelque chose, de ne pas percer un
certain secret. Secret que symbolise, dans le conte de Perrault, la clef d’un petit cabinet dont l’accès demeure interdit [...] On connaît la suite de
l’histoire [...]
On a beaucoup épilogué sur la nature de ce que symbolise [...] la découverte de ces cadavres de femmes : incriminant tour à tour la
curiosité féminine [...], l’impuissance masculine et les moyens de la dissimuler [...], la phallocratie et
l’esclavagisme féminin [...], l’incommunicabilité entre les êtres humains, notamment lorsqu’ils sont de sexe différent [...] Ce sont là des aspects, tous intéressants d’ailleurs, de la vérité que découvre la femme de Barbe-Bleue à l’intérieur du cabinet macabre ; des aspects, pas la
vérité elle-même. Le secret qu’il ne faut pas connaître [...] est tout d’abord, et tout simplement, la mort. La mort des
autres et, à travers elle, sa propre mort, tout à la fois éloignée et prochaine. La découverte de ce secret marque la fin de la vie heureuse et le début d’une période de désolation et de
tristesse. À l’inverse de l’agneau de Dieu qui efface tous les péchés du monde, la connaissance de la mort efface tous les bonheurs de la terre
[...] C’est la connaissance de la mort qui neutralise tous les appétits, rendant vains et comme caduques les innombrables dons qui s’offrent à la perception humaine.
Caduques en effet : car tout ce qui doit périr est déjà comme mort, et c’est le cas de tout ce qui peut nous échoir, y compris notre propre personne, qui viendront ainsi trop tard s’offrir à
notre jouissance. Trop tard d’un savoir, d’un savoir de la mort. Ce quelque chose d’amer qui trouble toute jouissance est bien la mort, la menace qui pèse sur notre bonheur est la mort.
Quelle est précisément cette mort qu’il ne faut pas connaître, sauf à perdre tout droit à la jouissance ?