Vendredi 5 décembre 2008
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Vous savez, lui dit-elle [...], beaucoup de gens pensent que la peinture sur soie est une activité de mémère. Non, je ne vous demande pas de vous récrier (Olaf
n’avait rien dit) je sais que beaucoup le pensent. C’est le terme qu’ils emploient. Mémère. Ma malchance, c’est de me passionner pour une forme d’expression artistique fondamentalement
déconsidérée. J’ai bien conscience qu’en la pratiquant, je m’expose aux plaisanteries, et toute ma famille avec moi [...] Mais vous voyez, Olaf, je crois que
lorsqu’on a une passion, et je dis bien passion, j’emploie ce terme à dessein, je crois qu’on ne doit pas renoncer parce qu’alors, vous n’êtes plus ridicule, vous êtes malhonnête. Et j’ajoute.
Déjà, à l’étage, le rasoir électrique de Langre se lançait à l’assaut.
J’ajoute que ce qui
peut paraître ridicule, bourgeois, à une époque donnée, un siècle, mille ans après, pourquoi pas, on comprend que ça valait la peine, et on plaint les pauvres gens qui ont dû affronter les
quolibets pour aller au bout de leur enthousiasme. On place leur portrait dans des livres. Lascaux, selon moi, vous savez qui a fait Lascaux ? j’ai ma théorie là-dessus, croyez-moi, j’ai eu le
temps d’y réfléchir. Vous vous imaginez sans doute que ce sont des guerriers, n’est-ce pas, les prêtres qui ont réalisé ça ? qui ont pris le temps d’inventer l’art entre deux battues ? Pas du tout,
Olaf, Lascaux, ce sont les mémères qui l’ont fait. Les mémères des cavernes. (p. 35-36)
Luc Blanvillain, Olaf chez les Langre
(Quespire éditeur, 2008)
L’auteur enseignerait les lettres dans le Finistère, et ce serait son premier roman. Il vient de paraître, je n’en sais pas plus : c’est en en découvrant quelques lignes dans un commentaire sur les
Lignes de fuite que j’ai eu envie de le lire, envie assez forte pour que je le commande quelques jours plus tard (10 euros, avouez qu’on se laisse tenter facilement). Je me réjouis d'avoir
eu le nez creux : j’ai pris un très grand plaisir à la lecture d’Olaf chez les Langre, c’est tout ce qu’il y a de plus épatant.
Olaf pénétra péniblement dans la cuisine, trouva deux tasses dont l’une contenait ce qui avait été une sauce de gigot mais que les lois de la chimie avaient pétrifié tournant par un symbole
effrayant l’onctuosité en glu, le parfum en odeur, l’alléchant en abject. Olaf parvint à extraire la masse blanche qui, toujours figée en forme d’intérieur de tasse, garnissait à présent son index.
Il l’agita un peu, chercha des yeux, ne trouva pas, la catapulta par la fenêtre, fit couler beaucoup d’eau chaude, mit la main sur la cafetière où stagnait un résidu de lavasse tiède. Quand il
revint dans la pièce principale, Howe avait reposé Chateaubriand sur un coin de table et travaillait à son truc.
Alors ? s’enquit Olaf.
Grand un, dit Howe, la fuite du temps. Passe-moi le jus. Olaf nota sur un calepin en s’asseyant sur un canapé. Merde, dit Howe, comment est-ce qu’on appelle le machin, là, pas le segment, pas la
jupe de piston, tu vois ce que je veux dire ? Le machin dans les moteurs. Grand deux ? répondit Olaf.
Grand deux la nostalgie, fouts la nostalgie. (p. 44-45)
On pense fortement à
Echenoz ancienne manière : outre la langue précise et mesurée, la malice et les fausses pistes, un cyclone absurde ("dans le ciel, une spirale monstrueuse se
déhanchait comme une bayadère") s’abat sur le petit monde des Langre comme un invraisemblable tremblement de terre détruisait Marseille dans Nous trois. On pense aussi au
premier Beckett, celui de Watt (il y a d’ailleurs une Mademoiselle Wiat, ce n’est peut-être pas un hasard) ou de Murphy. C’est placer la barre assez haut et c’est peu dire ; or
par chance Luc Blanvillain est un excellent gymnaste et sait admirablement varier les figures, dans son vol suspendu au-dessus des matelas ― on ne le voit jamais atterrir. Roman brillant quoique
dans l’ombre des grands maîtres ? On se tromperait : son Olaf ― sosie d’Ivan Lendl et type à idées fixes, lapidaire et inébranlable, magicien à ses heures et un peu inquiétant, dont le mystère ne
fait que s’épaissir (la fin déçoit énormément, ce qui est bien la moindre des choses)― lui appartient en propre, et il est irrésistible.
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Par Didier da
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Publié dans : Littérature : Hic et nunc
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