Dimanche 19 octobre 2008
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Chacun prenait sa part de la liesse pour que personne ne fût lésé. Agrippa lançait un vers comme ça lui venait, recrutant l’énergie fondatrice dont l’avaient doté les puissances, et
chacun en faisait ce qu’il voulait, du moment que cela entraînât à la marche et fût le bon produit déconstruit de l’impulsion première et athéorique qu’appelait l’entrée en post-modernité et la
commune envie de pas trop se la jouer, pour une fois.
Deux grands chiens truffiers accompagnaient l’équipage, qui jappaient et ramenaient des bricoles, deux grands bergers russes à poil dur qui en imposaient mais étaient l’un à l’autre
des sucres, très à proximité du désir de l’autre, très impliqués (...)
Au détour d’un fourré se fit jour un tapis de chanterolles sous les frondaisons qui souriaient à ce qui plombait dessus de beau temps dans de grandes et méga arabesques de feuilles du
tonnerre qui crépitaient sous l’averse comme des bêtes, comme voletaient des étourneaux des passereaux des moineaux des trucs et des bidules qui formaient comme un vivant tapis de trèfle et de
luzerne et de je ne sais quoi qui fît un peu campagne dans l’air azuré, et des insectes, nombreux et tous plus variés les uns que les autres,
(...)
Plus loin dans le bosquet, sous un plône vénérable, parmi ces mirlites de couleur or qui annoncent la saison, Théramène, qui en savait un bout, signala des gignes. On paria qu’elles
étaient la race des gignes rosées dont l’ingestion condamna Tite Laurence, l’empereur dont Dato Fraucino avait été un temps le précepteur (...)
Les gignes étaient suspectes, on n’insista pas. Biche trouvait pénible la balade. Elle s’assit contre un tronc et regarda se remplir les planiers.
Ça allait vite : pour plus de sécurité, en effet, Agrippa et Théramène avait disposé la veille les champignons dans tous les coins. C’étaient des champignons d’élevage à embout,
faciles à piquer n’importe où, pourvu qu’on y trouvât une mousse. Pour amuser le monde, les deux complices avaient également dissimulé, ça et là, des oeufs peints, deux portefeuilles, une
virginité, des claques, une petite fille en vacances de neige, une dizaine de bagues de fiançailles, et des tas de choses (...)
― Vous rêvez, Biche ?
― Je ne sais pas au juste... parfois oui, parfois je ne sais pas, est-ce qu’on sait jamais ?
(...)
― Moi, ma chère Biche, je rêve complètement. Je n’ai pas cru un seul instant à toute cette histoire dont je ne me souviens plus. Je veux dire qu’on peut me dire ce qu’on veut de tout,
ça me passe clairement au-dessus, j’ai un peu passé l’âge (...)
― C’est un peu votre privilège, à vous autres, hommes d’église...
― J’vois qu’on s’comprend, ma caille !
Le Cardinal serre Biche à la taille et l’embrasse dans l’oreille.
Si on rentrait ?
Si on rentrait et, comme dans un beau roman, si on vivait une grande, ardente, sulfureuse, délétère, irrationnelle, culturelle histoire d’amour, pour s’y consumer s’y rencontrer s’y
combiner la part manquante pour faire une idée et renaître à la vie ?
Si on rentrait pour s’offrir l’un à l’autre dans une belle, aventureuse, historique, fébrile, abandonnée, savante consomption des coeurs ?
Si on brûlait nos ailes, des cierges, la bougie, par les deux bouts, et nos vieux oripeaux de contention urbaine pour s’aimer un peu par-dessus le marché ?
Si on rentrait pour donner à la vie le sens que la rencontre fusionnelle, précaire, décisive, hallucinée, fruste, erratique des corps lui donnera pour nous, pendant qu’on y est, hein
?
Si on rentrait pour délirer à fond, à mort, à bloc, dans l’étreinte ?
Si on rentrait plutôt, mon Vévé, parce qu’il fait de plus en plus décidément froid et que je ne suis pas folle des moustiques, quoi que j’en eusse, parfois ?
Emmanuel Tugny,
Mademoiselle de Biche, p. 184-189
(LaureLi/Léo Scheer, 2008, première édition : La part commune, 2000)
Mademoiselle de Biche est une histoire d’amour. Placé sous l’égide de Chamfort : “ Les conversations ressemblent
aux voyages qu’on fait sur l’eau : on s’écarte de la terre sans presque la sentir, et l’on ne s’aperçoit qu’on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin”, c’est un livre, en effet,
truffé de dialogues et comme à la dérive, une longue et folle dérive dans “le blanc du fond” qui “est tout” (derniers mots). Entre ces deux pôles, autant d’inversions magnétiques
qu’il en faut pour faire le tour de la littérature et de la rhétorique, en épuiser les figures comme un patineur artistique, le Nord de sa prose demeurant quoi que l’auteur en ait, parfois, ce qui
s’écrivit, et comme on le comprend, à la charnière du XIX et du XX, cet esprit peut-être perdu que célèbrera (plus sèchement, trouve-t-on rétrospectivement) son dernier roman, Corbière le
Crevant : comme un monstrueux appendice aux
Paludes gidiens, auxquels on a pensé souvent. On pense aussi à René Crevel, celui
d’Etes-vous fous ? et de Babylone, on pense que Biche est un peu Nane, on pense à Jean de Tinan, et puis
on est bien forcé de penser à Emmanuel Tugny, qu’on voit sourire partout (ne nous invite-t-il pas au "château de Tusny", dans son "internité" ?) dans l’ombre portée du blanc du
fond, et de se dire qu’il a réussi son affaire, que ses 314 pages en équilibre instable sur rien nous ont, l’air de rien, peut-être, procuré un plaisir inédit (c’est bel et bien, tout de même, un
roman de l’an 2000 : voir les nombreuses et hilarantes parodies des parlures contemporaines conduites par les personnages de Fatime Sharopi et d’Atrope Varahi, sans parler de l'espèce de LAO
(prononcez Eh, là-haut !, comme une omni-scie) que pratique Perdican, le soupirant de Biche : une littérature assistée par ordinateur, à grand renfort de copiés-collés).
Plaisir d’esthète, c’est possible, mais tout semble possible ici, et cette liberté généreuse, tout bonnement, réjouit.