Achevé tout à l’heure (il est huit heures, la maison dort encore), à voix haute mais basse dans la cuisine, la lecture des Emigrants de Sebald, commencée il y a dix jours (livre magistral, j’essaierai
peut-être de dire pourquoi plus tard). Comme quoi je ne lis pas toujours à la Steve Austin, comme d’aucuns s’en effraient sans doute à juste titre : cela dépend des livres (celui-ci était si dense), il
reste vrai cependant que je lis vite depuis l’enfance, n’aimant rien tant qu’avaler les pages par centaines, dans une sorte de fièvre ou d’hallucination ― si le livre est bon ma lecture est
rarement mesurée ou distante, je fais corps avec le texte et je veux l’aspirer tout entier, ― je ne suis qu’un enthousiaste, voilà tout. Et puis il y a tant de livres, si difficile qu’on soit. Je
voudrais les lire tous, enfin tous ceux qui sont faits pour moi, ce moi qu’ils accroissent et transforment, le
guidant vers d’autres livres qui jusque-là n’étaient pas pour lui, ad libitum ; jamais rassasié de ce sentiment, quand mon doigt glissant découvre le saint graal de la dernière ligne, qu’il
cachait délibérément, de voir le livre devant soi, un instant le seul livre au monde, justifiant à lui seul et la littérature et le temps qu’on lui voue.
Hier soir le lumineux et silencieux tam-tam d’éclairs par milliers, sur le front ouest sinon d’un noir d’encre, a précédé l’apparition d’un fort vent frais, bienvenu après une journée de fournaise paralysante ; l’orage était trop loin quoique de gigantesques foudres nous aient parfois frôlés et il n’a pas plu, ce matin le ciel est gris uniformément, les canards lointains dans l’air immobile.