Je pars tout à l’heure pour le Gers, reprendre à coups de foies gras les quelques kilos laborieusement perdus pendant l’été (attendez-vous à du bucolique). Hier, j’ai lu Les mains gamines d’Emmanuelle Pagano, quasiment sans reprendre ma respiration. Les quatre-vingt dernières pages dans mon bain. A la dernière page, l’eau était froide. J’ai posé le livre sur la machine à laver et je me suis séché. En attrapant un coton-tige pour me nettoyer les oreilles, j’ai souri.
Souvent je prends le prétexte d’une promenade dans les vignes pour marcher aussi longtemps que le fil noué de ma pensée en a besoin. Marcher longtemps permet aux pensées de ne plus s’enrouler sur elles-mêmes, de se fixer, par je ne sais quel mystère d’écriture sans encre. Comme si marcher c’était écrire. Comme si mes pas imprimaient les mots quelque part, mais où, je ne sais pas, pas dans la terre des vignes, mais dans une matière invisible autour de moi, étrangement solidaire de ma mémoire. Un dedans qui se met dehors. Je marche, le vent d’automne remue les rosiers au bout des rangées, je pose mes pensées, elles ne se rembobinent plus, elles sont écrites, inscrites, je me souviens d’elles. Aller et venir dans ces rangées de ceps, changer de lignes et de couleurs, d’un côté vers l’ouest, et retour à l’est, soleil en face, soleil derrière, et je me retourne, comme les nageurs font leurs longueurs, après avoir fait le tour des rosiers tiédis par le vent.
Dès cette huitième page déguisée en page 20 je m’étais souvenu pourquoi j’aime l’écriture d’Emmanuelle
Pagano. Pourquoi j’avais tant aimé Les adolescents troglodytes, il y a peu. Justement. Pour l’instant, je
les préfère encore à ces Mains gamines. Le choc est moindre, sans doute, parce qu’il n’y a pas l’effet de
surprise d’une première fois. Et puis passer de Jauffret à Pagano, c’est un sacré salto mental. J’avais vécu deux jours dans la peau d’un ironiste urbain dont le tout-puissant
je s’incarnait dans des phrases en fer forgé, et je me retrouvais soudain plongé dans un brouillard peuplé de
licornes et de fils de la vierge, perdu dans un labyrinthe de voix croisées, comme des voix de sirènes au fond d’un étang — non, l’image n’est pas bonne, les voix de ce roman ne se noient pas, ou
alors dans l’air ; et elles ne se croisent pas non plus — ce serait plutôt, pour parodier Trakl (l’ai feuilleté récemment), le chant des séparées. Bref, rien à voir. On a beau être souple et
porter en soi tous les rêves du monde, il faut un temps d’adaptation qui m’a certainement empêché de goûter pleinement ce nouveau texte — m’a laissé un
temps dehors (comme on dit : je n’étais pas dedans) — que j’emporte donc avec moi à la campagne, pour le relire. Là, il sera chez lui (et moi chez moi). Je
sais déjà néanmoins que c’est un beau livre.
Dans le temps, dans le temps de mes années d’école, les gens n’avaient pas les mêmes odeurs. Les enfants, surtout. Les savons étaient différents, les habitudes alimentaires aussi, l’intérieur des maisons, les produits d’entretien, et jusqu’au dehors, qui était plus près de nous, plus agricole. Oui, c’est ça, plus d’herbe et plus de sol devant nos portes, au bord des fenêtres. Avant, ça sentait plus fort la pluie et la terre, la vigne, la boue et la sueur. Sans parler des châtaignes qui concentraient très vite toutes les odeurs sures de sous-bois et d’automne. Le dehors et le dedans des choses, le monde, il ne sentait pas comme aujourd’hui. Alors les enfants, qui courent si vite dans ce monde, et dans tous les sens, ils ne sentaient pas pareil non plus (...)
Je ne suis pas nostalgique, non, mais tout ça, et les maisons de l’époque, donnait aux enfants ces odeurs perdues de petits corps dont j’ai badigeonné ce qui me reste de mémoire.
Oui, prendre le temps de le relire, maintenant que ma faim est rassasiée. Bien
mâcher les mots, pour en faciliter la digestion. On me l’a pourtant assez répété, aux réunions des LBA (Lecteurs Boulimiques Anonymes)...