Cinq heures vingt-deux, ma puce.
Voilà. Je rentrais du centre commercial, je n’avais plus de yaourts. Et soudain, comme je fermais le coffre de ma voiture, la clef s’est cassée dans la serrure. Comme ça, d’un coup, sans prévenir. Cela dit, l’autobiographie est un genre extrêmement pointu. Je ne me sens pas encore prête. Quand j’aurai écrit cinq ou six cent romans de plus, je me jetterai à l’eau. D’autant qu’entre-temps, j’aurais vécu tout un tas d’autres aventures hallucinantes. J’imagine qu’il y aura plusieurs tomes. Ce sera le travail de mes vieux jours. Brad sera peut-être mort, à ce moment-là. Ça me fera passer le temps et ça me consolera.
Allons, allons, Miranda, vous êtes dans la fleur de l’âge, et vous faites dix ans de moins. Votre ciel est dégagé comme un terrain à bâtir.
C’est amusant que vous disiez ça, car on dirait que le temps se couvre.
La lumière a sensiblement baissé ces dernières minutes, en effet. Le ciel s’est obscurci, comme si la nuit tombait. Il n’est pourtant que six heures de l’après-midi.
Allons voir dehors ce qui se passe.
Brad, les enfants ont-ils pris leurs pyjamas et se sont-ils brossés les dents avant d’aller en garde à vue ?
L’air pique les yeux. Ce ne serait pas de la fumée ?
L’horizon rougoie. Ça ressemble à un incendie. Peut-être la forêt ?
Il y a une très belle forêt pas très loin d’ici. J’aime m’y promener longuement, sans penser à rien.
Je me trompe ou ça se rapproche ?
C’est très joli, en tout cas.
J’ai toujours adoré l’odeur du bois brûlé.
On aurait dû entendre des sirènes.
Chéri, tu devrais peut-être appeler les pompiers.
J’y vais.
Mais prenez donc un transat. Installons-nous confortablement pour profiter du spectacle.
Les flammes sont de plus en plus hautes.
Ça me rappelle dix-huit de mes romans. Le héros se fraie un chemin à travers les flammes qui lèchent dangereusement ses pieds gainés de cuir marron. Des lueurs d’enfer jouent sur son front perlé de sueur et roussissent le tweed gorge-de-pigeon de son costume italien impeccablement coupé. Toujours rigoureusement attachée au radiateur par le truchement d’un fil de téléphone, Kimberley implore in petto sa venue. Ses yeux démesurément agrandis par l’horreur et aux fines veines éclatées sont comme deux lunes sanglantes au-dessus de son bâillon improvisé. Fichues menottes ! Elle tuerait pour pouvoir recoiffer ses mèches auburn aux reflets légèrement cuivrés.
Vous ne vous arrêtez donc jamais.
J’écrirai tant qu’il y aura des arbres.
A quelque chose malheur est bon, maman. Ceux-là t’ont échappé.
Scotty !
Chers auditeurs, l’instant serait à couper le souffle même sans toute cette fumée. Le fils de Miranda se dresse à contre-jour sur son unique jambe et darde sur sa mère le feu menaçant de son œil mis en abyme par les bois qui brûlent. Le tout forme un tableau naturellement infernal qui me fait regretter une fois de plus de travailler pour la radio. Scott serre dans sa main gauche une boîte d’allumettes, mais je présume que vous auriez compris sans cela qu’en plus d’être borgne, inverti, estropié et néo-nazi, Scott Lovelace est pyromane. Il porte encore ses vêtements d’hopital. Il a dû fuir dès son réveil en salle de réanimation, je ne vois que ça, et la douleur et le ressentiment ont dû le rendre fou. Scotty, mes supputations sont-elles correctes ?
On ne peut rien vous cacher.
Dame, je suis journaliste.
Ton heure a sonné, maman. Tu vas payer pour tout le mal que tu as fait à la littérature.
Je suis innocente ! C’est papa !
Papa ?!
Oui ! Je suis analphabète ! Je ne saurais même pas écrire mon nom ! J’ai le Q.I. d’un service à thé !
Tu mens !
Non. Maman a raison. Ou plutôt, J’AI raison.
Que voulez-dire, Brad ?
Miranda est muette. Je suis ventriloque. Mon éditeur prétend qu’une femme, c’est plus vendeur.
Saperlipopette ! Que pourrions-nous bien ajouter qui ne paraisse atrocement fade
après toutes ces révélations ?