Vendredi 1 août 2008




La modestie de ma femme est une source d’inspiration pour moi. Je ne suis réellement qu’un foetus de castor desséché comparé à elle. Je me le répète tout le temps et ça calme mes tremblements.  

 

Miranda, diriez-vous que Brad est nécessaire à votre équilibre ? 

 

Je vais peut-être vous décontenancer irrémédiablement mais en effet, Brad est nécessaire à mon équilibre. Lui et la chair de ma chair. C’est pourquoi le mariage et la procréation sont si importants dans mes romans. Je ne crois pas qu’il y ait une recette infaillible du bonheur et je déteste les donneurs de leçons mais, sans mari et sans enfants, une femme n’est qu’un litre de pus abandonné sur la plage arrière d’une Lada. C’est comme ça. C’est la vie.  

 

Revenons à cette faille, cette douleur secrète qui empêche vos héros, jusqu’à l’avant-dernier chapitre de vos romans, de se livrer pieds et poings liés au miracle de l’amour. Dans « Passion et tennis de table », c’est un père alcoolique et violent. Dans « Reviens jeudi avec des calissons », c’est une mère superficielle et volage. Dans « Le soleil se couche toujours six fois », c’est une ex-femme morte en couches. Dans « Coquillettes aux moules pour deux », c’est un fils mort dans un accident. Dans « Prends ma main et met des moufles », c’est le désamour d’un père mort dans un accident en revenant de la clinique où son ex-femme droguée était morte en couches. Selon vous, l’amour peut-il vraiment triompher de toutes les souffrances ? 

 

Absolument. Laissez-moi vous raconter une anecdote tirée de ma propre expérience personnelle. Quand j’étais une petite fille, j’avais un petit chien complètement adorable qui s’appellait Monsieur Stinky. Il y a une photo de lui derrière vous. Non, ça c’est Paulo-Coelho, notre roquet, qui nous a quittés il y a trois ans. Celle dans le cadre doré. 

 

Je vais le décrire pour nos auditeurs. C’est le plus délicieux petit chien que vous puissiez imaginer. Comme une serpillère espagnole avec des yeux.  


Il était tellement malin. Il me suivait partout. Nous dormions ensemble. Il glissait sa mignonne petite tête toute poisseuse entre mes jambes et nous pouvions rester ainsi pendant des heures. Il bavait beaucoup, et il s’oubliait souvent. J’adorais nettoyer son petit anus rose et fripé. J’appelais ça jouer à lave-cucul. Je m’y appliquais avec ce sérieux qu’ont les enfants. Je préparais tout soigneusement, mes savons, mes crèmes, mes cotons-tiges, mes poires à lavement. J’ai longtemps voulu être proctologue pour animaux. J’ai même fait des études pour ça ! Et puis l’écriture m’est tombée dessus... Mais la proctologie vétérinaire n’est pas si éloignée de la littérature qu’on pourrait le penser. Bref, Monsieur Stinky et moi, c’était pour la vie.  

 

Je suis toujours un peu jaloux de Monsieur Stinky. 

 

Pas maintenant, Brad, je raconte une anecdote. Monsieur Stinky et moi, nous avons vécu ensemble quatre longues et magnifiques années. Si vous me permettez de m’auto-citer, « une connivence complice nous liait mutuellement l’un à l’autre dans un partage sans cesse réciproque », ni plus ni moins. J’avais vaguement dans l’idée qu’on se marierait un jour. Et puis le destin a frappé, le destin fatal et aveugle. C’était l’automne, il pleuvait. Ma mère et moi, seules dans la petite cuisine miteuse de notre pavillon, nous fourrions la dinde pour Thanksgiving. La pluie faisait une musique monotone contre les carreaux de la fenêtre, que troublaient seuls les bruits de succion de la dinde qui se remplissait peu à peu... Jusqu’à ce que nous étendions un lointain, presque imperceptible 

gémissement. Je me suis levée, telle une automate. J’avais comme un pressentiment et la gorge sèche. J’ai dégluti péniblement. Mes pas m’ont conduit malgré moi devant le panier de Monsieur Stinky. Depuis quelques jours, il était plus mou que d’habitude, il n’allait plus gaiement à ma rencontre quand je revenais de l’école, sans doute parce que c’était les vacances. Son regard était devenu vitreux et jaune. Je me suis accroupie devant le panier. Mes genoux s’entrechoquaient, mon estomac s’était noué comme l’intringue d’un roman policier. Monsieur Stinky haletait, sa féerique petite langue rose et rapeuse était maintenant violacée et enflée et continuellement hors de sa gueule. J’ai caressé son corps brûlant, en fredonnant notre chanson. Il a semblé tourner la tête vers 

moi, très lentement, et me regarder. Et puis il a poussé un cri, comme un meuble qu’on déplace trop vite sur un parquet. C’était fini. Je n’ai pas pleuré. Tout soudain me paraissait mort. Cette idée de la mort s’installa définitivement en moi comme fait un amour. Je refusai de parler, de m’alimenter. Et puis nous sommes partis nous installer dans le Vermont et Papa m’a offert un poney. Comme il avait une haleine très chargée, je l’ai baptisé Monsieur Stinky II. Je n’ai pas tardé à l’aimer infiniment plus que le premier. Il était tellement malin. Il me suivait partout. Nous dormions ensemble... Ce que je veux dire c’est : qu’importent les souffrances, il y a toujours un poney qui vous attend quelque part.  

(à suivre...) 
Par Didier da - Publié dans : Conneries
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