Jeudi 31 juillet 2008



Vous écrivez pendant combien de temps chaque jour ?  

 

Ça dépend. Entre vingt et vingt-cinq minutes. Ce qui représente dix pages définitives. Je ne me relis jamais. Un roman me prend deux semaines. Je trouve généralement le titre à la fin. Alors je l’imprime, je fais des trous dans les pages avec ma relieuse – c’est le moment que je préfère – et je passe dedans les petites languettes de la baguette. Puis je plastifie la couverture – j’ai aussi une plastifieuse – ; j’adore chasser les bulles d’air du plat de la main, c’est mon deuxième moment préféré. J’ouvre enfin une bouteille de champagne, je me sers une demi-coupette, et comme je supporte mal l’alcool je ne tarde pas à m’étendre sur un divan, un peu pompette. J’ai auparavant pris le soin de poser le manuscrit, toujours tourné vers le nord, sur un guéridon, dans une lumière tamisée. Alerté par le bruit de la relieuse, Brad, qui est à la fois mon mari, mon meilleur ami et mon premier fan, s’introduit à pas feutrés dans la pièce, pour ne pas me réveiller.  Il prend le manuscrit et le serre sur son cœur, dont les battements sont précipités, puis il va le dévorer dans les toilettes. C’est notre petit rituel.  

 

C’est incroyablement émouvant. Parlons un peu de vous, maintenant, Miranda, si vous le voulez bien. On sait que vous êtes née à Detroit en 1962, que votre père était un agent du F.B.I. et votre mère très diminuée. 

 

Les épilepsies de maman ont rythmé toute mon enfance. 

 

Diriez-vous cependant qu’elle a été heureuse ? 

 

Je dirais que sur une échelle de 10, mon enfance a oscillé entre 4 et 6. Heureusement, j’avais l’écriture. Au début c’étaient de petites choses – des post-it, des listes de courses. Puis, à vingt-deux ans, j’ai découvert la littérature, par hasard, en rentrant par erreur dans une librairie. Ça a été comme un grand flash. J’ai pris un abonnement à la bibliothèque et j’ai lu, j’ai lu, à m’en faire péter la cornée, tout ce qui me tombait sous la main. Shakespeare, Dostoïevski, Virginia Woolf, Walt Disney. Pour moi, Disney est le plus grand. Shakespeare est super fort dans son genre mais il manque tellement de petits personnages mignons et de chansons funky. Il n’avait pas assez le respect du public. Je donnerais un bras pour avoir écrit Bambi. Les daims sont tellement spon 

 

Maman ! Maaaaamaaaan !!! 



II 


Nous retrouvons la célèbre romancière à l’eau de rose Miranda Lovelace, après une courte interruption indépendante de notre volonté. Il semble que le jeune Scott ait été victime d’une tentative d’assassinat de la part de ses frères et sœurs.  

 

Laissons la police faire son travail. L’important, c’est qu’il soit tiré d’affaire. Il n’avait pas vraiment besoin de deux yeux et de deux jambes, de toute façon. Les handicapés sont des gens formidables, ils ont beaucoup à nous apprendre. Je tiens néanmoins à condamner fermement le meurtre. Je pense notamment au jeune public. Je voudrais le dire à tous les enfants qui nous écoutent : mes amours, ce n’est pas bien de tuer son frère ou sa sœur, même s’ils sont très bêtes ou très laids. Je vais peut-être vous choquer, mais je crois sincèrement qu’un écrivain est aussi une conscience morale. Une terrible responsabilité pèse sur ses frêles épaules. Les gens sont horriblement influençables, vous savez. Mes lecteurs sont dans leur accablante majorité des êtres humains exceptionnels et merveilleux, mais ils manquent énormément de recul et d’humour. C’est une chance pour moi, mais ça peut leur jouer de vilains tours. 

 

Vous pourriez vous reposer sur vos lauriers. Votre carrière est impressionnante. Mises bout à bout, les pages de vos romans s’éparpilleraient lamentablement à quelques kilomètres de la lune. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?  


Vous savez, les écrivains ont toujours l’impression de n’avoir encore rien dit, et je ne fais pas exception à la règle. Je suis plus lucide que je n’en ai l’air, à propos de mon travail. Tous ces romans fabuleux ont profondément modifié la vision du monde d’un pourcentage significatif de l’humanité, ils m’ont rendue obscènement riche et pourtant, vous ne surprendriez pas en me disant que j’ai encore vingt ans et que je n’ai pas écrit une ligne. Chaque aurore est la première... Et puis, bien sûr, il y a l’habitude, la vanité et les impôts.  


(à suivre...) 

Par Didier da - Publié dans : Conneries
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