Je me dirige alors dans la direction de mon espace personnel. C’est un
endroit délibérément vide, il n’y a qu’un bureau, une chaise, un secrétaire Chippendale, un flipper, dix-sept raies manta dans un aquarium paysagé, un faux Boticelli et un jacuzzi.
J’adore la fausse peinture italienne. Ma Vénus est deux fois plus grande que la vraie.
Nous sommes allés en Italie l’été dernier. Nous avons appris énormément de choses. Les fans de Miranda là-bas lisent ses romans dans une traduction en italien. Incroyable ! C’est pratiquement la même histoire, apparemment.
Mon prochain roman se passe à Pompéi. Il y a ce beau archéologue italien qui aime tellement sa mère. Mon héroïne est une jeune étudiante américaine. A un moment ils font du scooter au bord de la mer et les cheveux de Kate flottent librement dans le vent. Puis ils vont manger des pâtes au lard sur une nappe à carreaux, dans un petit village typique. Ne me demandez pas où je vais chercher tout ça, je ne le sais pas moi-même. J’ai l’impression que mes personnages me dictent l’histoire, vous voyez. Au bout d’un moment, et dans mon cas ça va très vite, vos créatures vous échappent et font ce qu’elles veulent. C’est un phénomène très étrange, j’ignore complètement s’il y a d’autres écrivains comme moi. Je dois vous paraître un peu fofolle.
Pas du tout. C’est absolument passionnant.
Oui, je trouve aussi. J’écris directement à l’ordinateur.
Miranda écrit dans un genre de sorte de transe. Dans ces moments-là, elle ne me reconnaît pas. On voit un peu le blanc de l’œil. Elle fait peur aux enfants.
La vie d’un écrivain n’est pas sans danger. On passe son temps à se pencher sur les gouffres de l’âme humaine, alors forcément. Par exemple, cet archéologue italien, Luigi. Il es tout le temps de bonne humeur, charmeur et tout, mais il ne faut pas s’y fier. Il y a en lui une faille, une douleur secrète.
C’est un thème qui revient souvent dans vos romans, et quand je dis souvent, je suis poli.
Je vais peut-être vous choquer, mais je crois sincèrement que la vie n’est pas toujours rose. Mon expérience personnelle me l’a appris et je considère qu’il est du devoir d’un écrivain de ne pas cacher la vérité à ses lecteurs. Tant pis si on se fait des ennemis.
La critique est très dure avec Miranda.
J’ai dépassé tout ça. Quand je tombe sur une mauvaise critique, je suis la
proie d’une intense bouffée de rage et je sens le goût du sang dans ma bouche mais ça ne dure pas longtemps, je pense à tous ces millions de lecteurs à qui
j’ai donné tant de plaisir et je me dis : « Tu ne peux pas les
laisser tomber, Miranda. Tu seras contente
sur le moment d’avoir fait bouffer ses couilles à ce connard, mais le jeu n’en vaut pas chandelle. » Et je me mets à rire toute seule. La vie est un cadeau.