Lundi 21 juillet 2008
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Place Pigalle, il entra au café où il savait trouver des gens. Il alla vers les tables du fond. Cléante lui
tendit la main par-dessus un dessin commencé. Fancy secoua ses bloucles. Tancrède se raidit (...) Puis il cueillit quelques autres poignées de main dans le sens du mouvement des aiguilles d’une
montre, et alla s’asseoir près de Lionel Silvande.
– Qu’est-ce que tu prends ?
– Oh ! je m’en vais tout de suite. Un lait chaud.
Vallonges regarda la salle. C’était la salle de tous les soirs. La salle de café type, impersonnelle et
silencieuse. Des correspondants blonds de gazettes allemandes, des joueurs d’échecs, des poètes lyriques, de bruns maîtres d’armes italiens... et des gens vieux, avec des plis gras aux vieilles
nuques, des teints blêmis par la mauvaise lumière du gaz – certainement ils avaient vieilli là.
– « Quel milieu lamentable ! pensa-t-il, moi, j’y reste cinq minutes, mais ils y usent, eux, toutes les
soirées de leurs mois. »
– J’ai la flemme, dit Vallonges. Kerante a pris l’omnibus. Qu’tu fais d’beau ?
– J’fais un sonnet sur la rime en omphe aux quatrains.
– J’crains qu’tu n’aies des tendances un peu parnassiennes...
– On l’dit.
Il y eut un temps.
– Silvande, reprit Vallonges, m’expliqueras-tu pourquoi moi, qui habite rue de Médicis, j’éprouve
le besoin, lorsque je me trouve aux boulevards vers minuit, de passer par la place Pigalle pour rentrer ? C’est un rite.
Il y eut un autre temps et Vallonges ajouta :
– Ce café est lamentable. Mais on peut aussi dire qu’il est d’une mélancolie adorable. Il est
mélancolique depuis les boucles défrisées de Fancy jusqu’aux patères – il est aux trois quarts plein et il a toujours l’air d’être solitaire... si j’écris jamais un Eloge d’Obermann,
je le daterai de ce café.
– Tu n’écriras jamais d’Eloge d’Obermann, dit Silvande.
Il y eut un temps. Vallonges but son lait.
(...)
– Bonsoir.
– Tu t’en vas. J’attends Mirving pour rentrer au Quartier...
– Oui – je rentre tout de suite.
– A demain soir chez le cher maître ?
– Rue d’Offémont. Oui.
– Bonsoir.
Vallonges cueillit les
mêmes poignées de main dans le sens contraire au mouvement des aiguilles d’une montre. Tancrède lui dit : « Et votre article sur Ricard ? » Montcrif lui dit : « Et votre Essai sur Andrea de
Nercia ? » Fancy lui dit : « Bonsoir, mon vieux ! » – Il répondit aux trois à la fois : « Merci, cela ne saurait tarder », et il se retrouva devant le mélancolique jet d’eau
dépaysé de la place Pigalle. « C’est de la mélancolie », acquiesça-t-il – et, comme chaque fois qu’il en sortait, le café « où l’on trouvait des gens » lui sembla s’effondrer dans un passé
poussiéreux et touchant.
Minuit dix seulement. Cette soirée était interminable.
Vallonges entra au Rat Mort.
Jean de Tinan (1874-1898), Penses-tu réussir !
ou les diverses amours de mon ami Raoul de Vallonges (1897)
Chapitre Troisième : Soirée perdue et nuit d’amour à la passante