Mardi 2 décembre 2008
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(le corp humain lui aussi a sa propre ligne d’horizon : changer de pose équivaut à trouver, chaque fois, un nouvel angle d’attaque entre lui et le ciel...)
GUERRES. ― Les guerres viennent mettre un frein à l’imagination des hommes.
AU MOINS UN BAQUET. ― “Je ne veux pas mourir avant
d’avoir fait au moins un baquet. Mon grand-père était tonnelier. Mon père est tonnelier. Mon grand-père fabriqua un jour un petit tonneau à l’intérieur d’une bouteille ; et il en faut, du métier,
pour cela. Recourber les douves à la chaleur du feu ― sans quitter l’intéreur de la bouteille ―mettre les fonds, en se servant de deux longs crochets, tout petits, fabriqués exprès pour cette
opération. Mon grand-père dit, et c’est aussi l’avis de mon lieutenant, que les belles choses naissent de l’ennui, mais moi, je dis au contraire qu’elles naissent d’un grand besoin de se
reposer.” (D’une confidence du caporal-chef Fulvio Bianconi.)
PEUT-ỆTRE. ― Peut-être ai-je trop pesé sur ma vie de tout le poids de mon
coeur.
PHRASE. ― La beauté manque de force de persuasion.
MUSÉE. ― Je n’avais jamais éprouvé une si grande envie de peinture ― désir des sens, désir des
yeux ― que le jour où il m’arriva d’avoir les sens, les yeux, saturés à un point inimaginable. J’avais tant regardé de verdure, tant regardé le ciel, que j’en étais dégoûté. Depuis quinze jours,
par étapes de trente kilomètres, à cheval, en plein mois de juin, partis de Garresio nous nous dirigions vers les cimes des Alpes. A Limone, il arriva que je tombai malade, et que j’eus pour
finir à regarder de mon lit, pendant environ une semaine, le mur blanc de ma chambre. Pendant que j’étais ainsi couché, me vint le désir de voir un tableau, un tableau dont je sache qu’il était
“de musée” et non “de nature”, un tableau où la couleur est déjà de l’alcool.
LIEUX. ― Il y a des lieux où nous voudrions rester et être ensevelis. Et nous
allons, nous, en quête de tels lieux.
LA FUMÉE. ― La fumée nous détruit lentement. C’est une ennemie assise au-dedans
de nous. Elle nous émousse les sens, affaiblit notre vue. Mais nous ne parviendrons jamais à nous endormir avant d’avoir fumé jusqu’au bout la dernière cigarette.
L’ARBRE DE PORPHYRE. ― L’arbre de Porphyre soutient toutes choses avec ses branches. C’est ainsi que
Socrate, Platon et Aristote sont trois hommes. Ces trois hommes avec le cheval d’Alexandre font quatre animaux. Ces quatre animaux et une rose font cinq êtres vivants. Ces cinq êtres vivants avec
une paire de ciseaux font six corps. Ces six corps et l’ange Gabriel sont sept substances.
SANG SÉCHÉ. ― Le sang séché, le sang qui coagule, perd sa brillance. Le sang
sèche comme une fleur détachée de sa branche.
CHIENS BLANCS. ― Les chiens blancs qui parcourent les sentiers nocturnes, dans
les champs. Une forme vague qui broute à fleur de terre, une forme incertaine, une forme incolore. Serait-ce l’âme ?
POINTS AU HASARD. ― Leibniz cité par Blondel : “Si on marque au hasard des points
sur le plan, il est toujours possible de trouver une ligne géométrique dont la notion soit constante et uniforme selon une certaine règle, de façon que cette ligne passe par tous ces
points, et dans l’ordre même avec lequel la main les a tracés. Et si quelqu’un dessinait sans lever la main une ligne qui fût tantôt droite, tantôt circulaire, tantôt d’une autre
nature, il est possible de trouver une notion ou règle ou équation commune à tous les points de cette ligne en vertu de laquelle ces mêmes changements doivent nécessairement se
produire.” Mais il faut rappeler ce que quelqu’un a dit du poète : “Dans ses heures les plus hautes il n’a besoin que d’aligner, et ce qu’il a aligné devient harmonieux.”
MUSIQUE. ― Ce sont les âmes confuses qui trouvent du réconfort dans la
musique.
Leonardo Sinisgalli (1908-1981), Horror Vacui
(1945)
Traduction de Jean-Yves Masson, Arfuyen, 1995