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Littérature générale et particulière

Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 10:17



Flannery O'Connor
(1925-1964) vécut recluse à Milledgeville (Georgie), dans une ferme nommée “Andalusia”, seule avec sa mère et ses paons. La maladie (une forme grave de lupus) abrégea un vie dédiée à Dieu et à l’écriture (Flannery voyait, dit-on, le Diable partout). Il y a un peu plus d’un an, j’ai lu d’elle coup sur coup : La Sagesse dans le sang (Wise Blood), 1952, roman ; Les Braves gens ne courent pas les rues (A Good Man Is Hard To Find), 1955, nouvelles ; Et ce sont les violents qui l'emportent (The Violent Bear It Away), 1960, roman ; Mon mal vient de plus loin (Everything That Rises Must Converge), 1965, nouvelles. Et force m’est de constater qu’assez souvent, sans prévenir, je repense, plus qu’à d’autres, à ses livres, à l’atmosphère de ses livres, à leurs paraboles noires, sèches, sarcastiques, à la puissance de leurs images, à leur humour, à leur violence, à leurs paysages menaçants, précis, grandioses ; ainsi cette œuvre serait bel et bien (je n’aurais pas cru) la découverte la plus marquante que j’aie faite ces derniers temps.

Les masques tombent : je suis une vieille fille catholique et grabataire du sud profond.




(Au rayon "littérature de malade anglophone", je garde également un souvenir très vif, et persistant, bien qu'encore plus ancien, du magnifique récit du tuberculeux
Llewelyn Powys (1884-1939), Peau pour peau (Skin for skin, 1926), aussi délicat qu'O'Connor est âpre.)




Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Samedi 10 janvier 2009 6 10 /01 /Jan /2009 08:45



Alexandre Vialatte, Le rêve de Forcebœuf ou l’école du frisson (1937)



Il s’appelait Forcebœuf et il était tout petit ; en revanche il avait des épaules terrifiantes ; carré comme un bahut breton. On se moqua de lui, à cause de sa rusticité, jusqu’au jour pendant les manœuvres où il retourna comme une crêpe un taureau qui fonçait sur le porte-fanion. Il avait le front bas et des cheveux bourrus qui faisaient songer à ce poil frisé qui pousse aux vaches entre les cornes. Paris ne lui inspira aucune admiration. Il sortit trois fois de la caserne, pas une de plus. On lui demanda ses impressions :
C’est grand, dit-il.
Et ce fut tout. Il ne s’en tracassa pas plus qu’un mille-pattes d’une paire de bottines. Le soir il lavait son treillis ou sa chemise matriculée, bourrait une pipe et s’asseyait à la cantine. Là, dans la vapeur des cafés, des grogs, des viandes et des sauces, il contemplait la “grosse Bertha” qui passait lestement les plats au-dessus des têtes. Quand il était d’humeur lyrique il s’avançait jusqu’au milieu de la cour d’où l’on voyait la tour Eiffel, et regardait s’allumer dans la nuit le gigantesque thermomètre lumineux dont l’avait ornée la réclame (il en parlait à ses parents dans ses missives). Mais, le plus souvent, à cheval sur son lit, il sortait de son petit coffre des cochonnailles du pays qu’il recevait chaque semaine, et les mangeait en découpant son pain en dés. C’était sérieux comme une messe. Il conviait à ces saturnales d’étranges compagnons venus de chambrées lointaines, qui parlaient le même patois que lui. Alors, pendant des heures, ils se tapaient les cuisses, se disaient des histoires qui nous comprenions mal, ou regardaient sans dire un mot par la fenêtre, en mâchonnant du boudin blanc. C’étaient des plaisirs sans limites. À la fin, quelquefois, ils essayaient leur force, levant des fusils, tombant la veste, et faisant claquer comme un fouet leurs mains d’hercules sur leurs torses de bouviers.
Escaillasse et Pibret, enfants de la Garonne, venus des cités roses où fleurissent l’éloquence, et la chanson langoureuse et les gestes galants, s’offensaient de voir Forcebœuf gâcher la fleur de sa jeunesse à engloutir sans idéal des kilomètres de saucisse quand il eût pu consacrer ses loisirs à l’adoration du beau sexe et aux mille raffinements de la civilisation. Ces jolis cœurs étaient les don Juan de la chambrée ; ils donnaient le ton à une équipe de troubadours qui retaillaient artistiquement la culotte réglementaire, ornaient de dessins choisis des cahiers de chansonnettes, écrivaient à des dames sur des cartes fleuries et nous régalaient de mandoline. Ils eurent beau faire et beau prêcher, Forcebœuf, la main droite armée d’un saucisson et la gauche de son couteau de poche, les laissa attraper tout seuls toutes les maladies qu’ils voulurent. Il engraissait muettement, et l’époque approchait où le portail de la caserne allait le rendre à la vie civile plus dodu, plus rose, plus paisible et moins amoureux que jamais.
La situation apparaissait désespérée à Escaillasse, quand Forcebœuf, s’étant laissé tenter  afin de fêter l’imminence de la classe par les plaisirs d’une fête foraine, se trouva un beau soir, ivre d’acétylène, gavé de nougat, saupoudré de confetti, devant une baraque peinte et fermée d’un rideau de pourpre, dont un monsieur vantait les alléchants mystères dans un porte-voix de fer-blanc. Sur une image gigantesque on voyait deux serpents boas nouer leurs spirales inutiles autour d’une dame impressionnante qui les étouffait d’un seul geste, entre le pouce et l’index, en levant le petit doigt. Forcebœuf ne sut pas comment il entra là. Poussé par Escaillasse et les remous de la foule il franchit le rideau de pourpre et se trouva en extase au sein du sanctuaire, les pieds dans la sciure de bois. Un ouvrier avec sa femme endimanchée, un nègre, un collégien remplissaient mal l’espace réservé aux “vrais amateurs”. Un rideau d’or et d’émeraude se leva du fond des ténèbres ; dans le silence dont l’entourait l’admiration, on vit surgir Carmencita, la femme colosse, mutinement vêtue d’une robe de fillette, une robe d’été, blanche à pois bleus. Ce n’était plus une femme, c’était un continent, un résumé des montagnes d’Asie. Le nègre se sentit une âme d’alpiniste, le collégien eut l’air honteux, l’ouvrier fut déçu et sa femme fit la grimace, Escaillasse se mit à rire, Forcebœuf resta pétrifié. Le manager, qui expédia son boniment en quinze secondes, expliqua que cette femme-record pesait 480 livres et offrit à la ronde une carte postale qui la montrait en falbalas sur un trône de reine noire. Forcebœuf acheta l’image pour 10 sous et la rangea respectueusement sous la page en carton de son livret militaire. Enfin, personne ne se dévouant pour aller suprême attraction tâter la cuisse que la mignonne enfant dévoilait avec minauderie jusqu’à hauteur de sa jarretière, ce fut Forcebœuf qu’Escaillaisse poussa, congestionné, le regard fixe, fasciné comme par un serpent. Carmencita lui adressa un sourire engageant ; on dut faire monter l’amateur sur une chaise, car l’estrade était un peu haute ; il toucha rapidement du doigt cette masse qui se reconstitua en tremblotant comme une gélatine bien faite ; il rentra au quartier sur cette forte sensation.
On lui demanda ses impressions :
480 ! dit-il d’un air bizarre.



On ne savait pas s’il exprimait la convoitise, le respect, la crainte ou le défi. On ne lui avait jamais vu un regard si étrange. On le trouva rêveur pendant toute la soirée. La photo fit le tour de la chambrée ; il mit à la récupérer une préoccupation visible. Deux soirs de suite il retourna voir “l’attraction”. Deux fois de suite il toucha la cuisse monstrueuse, à hauteur de la jarretière. La troisième il acheta une carte postale qui représentait un freluquet embrassant une demoiselle avec mille petites simagrées et il emprunta à Tourneyre le Secrétaire universel des Amoureux, dont il recopia lentement la Lettre d’un célibataire à une demoiselle distinguée. Il ajouta en post-scriptum (Escaillasse avait lu par-dessus son épaule) : “Vous trouverez plus beau garçon ; mais je tombe un taureau de 700 et j’ai 3 000 francs à la caisse d’épargne.” Le lendemain, qui était l’avant-veille de la classe, il retourna à la baraque, sa carte postale dans sa poche, mais les forains pliaient leurs tentes, et le char de Carmencita prenait déjà le tournant de la grande avenue dans un tourbillon poussiéreux qui saupoudrait les vieux platanes. On vit partir le petit Forcebœuf à fond de train vers ces remous, vers ces nuées, halo immatériel de l’obèse majesté de la tente aux rideaux de pourpre. Et depuis ce moment on ne l’a plus revu.
Pibret prétend qu’il l’a reconnu, levant des poids, en maillot bleu, dans une kermesse de Bruxelles, il y a deux ans. Pour faire la quête il mettait sur son dos une peau de tigre dont la queue traînait par terre. Pibret ajoute que Forcebœuf est père d’un enfant à deux têtes. Mais il ne faut croire que la moitié de ce qu’il dit.
C’est la force du sentiment, dit Escaillasse avec philosophie.








Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Samedi 27 décembre 2008 6 27 /12 /Déc /2008 13:46


Le perroquet Morgan était âgé d’une soixantaine d’années, ce qui correspond en gros, à l’échelle humaine, à une soixantaine d’années (...) Son oeuf était éclos à l’est du Cameroun, dans un modeste nid situé entre Deng-Deng et Meiganga. Par son appartenance à une variété tellement minoritaire, sans doute eut-il à souffrir d’un certain ostracisme avec ses congénères issus des principaux clans de psittacidés, qui constituaient de puissants groupes d’influence dans toute l’Afrique tropicale. Il connut néanmoins une enfance heureuse, choyé par une famille à qui tenait à cœur la perpétuation de la sous-espèce, dans l’évitement soigneux de toute mésalliance. L’animal apprit rapidement à imiter une bonne centaine de bruits de brousse, feulements de fauve, chants de collègues, pluie et vent, puisant sans retenue dans le répertoire de ses aînés. Il ne possédait en revanche aucune notion de bantou avant sa rencontre, sur sa vingt-cinquième année, avec une horde de chasseurs venus du levant qui pénétrèrent un beau matin dans son coin de brousse résidentielle à la suite de quatorze gnous, et massacrèrent ceux-ci sous l’œil éveillé de l’oiseau gris, perché non loin sur une racine aérienne de figuier. Morgan profita de l’occasion pour assimiler quelques exclamations cafres, un peu de vénerie bantoue, le cri du gnou frappé à mort.

Il ne rencontra plus aucun sapiens durant la vingtaine d’années qui suivit, au cours desquelles il mena une existence classique de perroquet, membre estimé de sa communauté, bientôt heureux père de trois petits Morgan, pas plus, la logique génétique d’une sous-espèce rarissime affectant un numerus clausus à sa fonction reproductrice. Âgé de quarante-quatre ans, au cours d’une réunion de famille sur les basses branches d’un bananier, il aperçut un groupe d’humains blancs vêtus de blanc, escortés d’humains noirs vêtus de pagnes. Tous semblaient fatigués d’avoir marché longtemps. Un des blancs portait une barbe pointue ; quand il parlait, les autres obéissaient. Il désigna le couvert du bananier pour qu’on s’y reposât un peu parmi les welwitschies. Toute la famille Morgan s’était naturellement tue à l’arrivée des inconnus, mais au bout d’un moment, ceux-ci paraissant assoupis, on reprit la conversation interrompue, d’abord à bas bruit, puis cela dégénéra en un piaillement frénétique qui tira de son sommeil l’homme à la barbe pointue. Celui-ci ouvrit les yeux, les écarquilla sur le groupe d’oiseaux pérorant au-dessus de lui, sauta sur ses pieds et se mit à hurler deux ou trois phrases, toujours les mêmes, que la famille Morgan reprit en chœur aussitôt. À ce bruit, les indigènes se levèrent comme un seul indigène, déployèrent un filet et cinq minutes plus tard, la rafle achevée, les deux tiers des Morgan étaient pris. Barbe-pointue fit son choix parmi les captifs dont il ne retint finalement que deux individus, Morgan et un cousin, que l’on mit plusieurs jours à transporter jusqu’à la mer dans une cage accrochée à des perches ainsi qu’une arche d’alliance. Puis on les répartit dans des caissons distincts, chargés sur un cargo qui longeait vers l’ouest la côte de l’Or, la côte d’Ivoire, la côte des Graines, avant de remonter au nord avec une escale au Cap-Vert et une autre à Las Palmas. À Tanger, on transféra Morgan et son voisin dans de nouvelles cages climatisées, puis le bateau ne retrouva la terre qu’au Havre.

Le cousin partit aussitôt vers Paris où, près des grilles du Jardin des Plantes, l’attendait un réduit donnant sur la Seine, ce qui le changea bien de la seule rivière qu’il eût jamais connue, qui était le quatrième affluent sur la gauche en remontant le fleuve Sanaga. On le céderait plus tard au zoo de Vienne, en échange d’un élan. Quant à Morgan, il passa quelques jours dans le noir au fond d’un dock, sur le port du Havre, avant d’être adopté par un ornithologue de Bruges chez lequel il vécut sept ans, correctement nourri, en compagnie de femelles d’une branche assez proche de la sienne pour qu’il en retirât quelque opportunité tout en s’initiant au flamand. Un jour, des huissiers vêtus de noir et de bleu foncé vinrent saisir les meubles du savant, confirmant une ruine déjà sensible depuis quelques mois à la fraîcheur irrégulière des graines et des fruits. Morgan fut vendu aux enchères à la mère supérieure d’un collège religieux situé à dix kilomètres de Bruges, vers Blankenberge. Depuis les fenêtres du bureau de la supérieure, près desquelles on avait disposé l’animal sur un perchoir avec une chaînette et un godet, il pouvait considérer la mer du Nord.

Jean Echenoz, Cherokee (1983), p. 146-148






La drôlissime Marcia funebre sulla morte d'un pappagallo d'Alkan (parodie de requiem romantique dont les seules paroles sont "As-tu déjeuné, Jacquot ? Et de quoi ?", pendant 10 minutes, avec grande fugue finale) aurait idéalement illustré cette Vie du perroquet Morgan, hélas l'ordinateur refuse de lire le disque. C'est très frustrant. En lot de consolation, ce célèbre sketch...


Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Mardi 16 décembre 2008 2 16 /12 /Déc /2008 05:50




Heureusement, je n’ai pas beaucoup de talent pour la souffrance, presque aussi peu que pour le bonheur. La souffrance exige une continuité d’âme, une persévérance dans la conscience malheureuse dont je suis vitalement incapable. Les longs sentiments m’ennuient. Rien de moins neuf que l’éternité. À peine vécu, un sentiment est tout vécu. (p. 43)


Avec les embarras que je m’oppose, il y a largement de quoi empoisonner une vie d’homme. Tel est le tribut payé par les invectiveurs solitaires et autres foudroyeurs de néant. La vérité est que je ne suis qu’un bavard infatué de questions qui le dépassent. Mais accorde-moi que je suis capable d’intuitions lorsqu’il s’agit de montrer du doigt les impasses qui transforment l’existence en couloir à rat. (p. 47)


Quant aux pensées prêtées par les humains aux autres humains, mieux vaut ne pas en parler. Il n’est que trop tentant de se faire une idée nette, et fausse, de cet agglomérat incertain de molécules que l’on nomme individu. L’être le plus frustre est déjà un tourbillon de contradictions inconciliables ― que doit être une âme subtile, supérieurement agitée ? La littérature, dans son meilleur, nous en donne un aperçu. Et la vie, dans son meilleur, entrouve une lucarne sur cet impossible.

Tel devrait être le dernier mot de la psychologie : impossible. Quand on a compris qu’il est illusoire de penser se faire comprendre, tout doit se pacifier en nous. Ma lettre te prouve que je ne connais pas encore la paix de la renonciation. Je m’acharne pour rien, je cours après ce douteux et chimérique exploit ― me faire comprendre ― comme un chat bondissant vers une proie inaccessible. Comme lui, je rêve qu’un seul bond réussi justifierait mes échecs antérieurs. Joueur, et mauvais calculateur, comme lui.

Pour moi-même non plus, je ne suis pas clair, mais qui, de lui-même, pourrait dire mieux ? La parole raisonneuse n’a jamais l’effet escompté : elle fixe les idées pour un instant, le temps de les rendre étrangères au sens profond que l’on souhaitait y mettre. Si je courais après l’exactitude, j’écrirais pour le panier.

Les hommes ne retiennent de vous que les signes ; il faut leur en donner pour leur argent. Apprendre à vivre dans le secret de sa propre confusion en donnant à croire ce que l’on veut ou ce que l’on peut. (p. 55-57)


Jusqu’où peut on aller avec autrui sans rompre le charme ? Sans fouler le respect que l’on doit et se doit ? Il s’agit bien de respect ! Mot malsonnant. Plutôt instinct de mesure, esprit de finesse : il en faut aussi dans les sentiments. Une parole plate, un geste vulgaire, et tout est gâché.

Tu m’as reproché un jour d’être bourré de scrupules comme une vieille tante anglaise. Du reste, il est possible que ce ne soit pas toi... Les scrupules sont parfois moins l’effet de la timidité que l’expression urticante d’un besoin de rationaliser ses sentiments. Cette raison se nourrit des intransigeances du cœur, qui ne s’accommode pas d’aimer ce qu’il méprise. Toujours, il veut être à niveau et que l’autre, aiguillonné, grimpe les marches de l’idéal sans faux-pas. Amour romantique et mythique, oui. En est-il d’autre, en dehors de l’amour-popote, de l’amour bourgeois ?

Cependant, je plains ceux qui s’étonnent naïvement d’être tombés dans un monde médiocre. Ils voudraient que la qualité soit reconnue, que la noblesse ne soit pas systématiquement marginalisée. Si j’étais conseiller de dieu, je lui soufflerais de laisser les choses en l’état. Bêtise et vulgarité ont leur nécessité secrète : elles concourent à donner du mordant à l’intelligence, jamais aussi saignante que lorsqu’elle coupe les têtes de l’hydre. La crapulerie est un gibier tentant pour les moralistes, ne les privons pas de l’occasion de se donner de l’exercice. Sans les petites saletés de l’âme humaine, dieu et ses saints feraient de la mauvaise graisse. Il faut bénir les salauds d’être ce qu’ils sont, peut-être n’ont-ils pas la meilleure part. Et puis, quel ennui, un monde propre comme la Suisse ! (p. 70-71)


Georges Picard, Du malheur de trop penser à soi
(José Corti, 1995)





Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Mardi 2 décembre 2008 2 02 /12 /Déc /2008 00:57

 

 

(le corp humain lui aussi a sa propre ligne d’horizon : changer de pose équivaut à trouver, chaque fois, un nouvel angle d’attaque entre lui et le ciel...)



GUERRES. Les guerres viennent mettre un frein à l’imagination des hommes.

 

 

AU MOINS UN BAQUET. “Je ne veux pas mourir avant d’avoir fait au moins un baquet. Mon grand-père était tonnelier. Mon père est tonnelier. Mon grand-père fabriqua un jour un petit tonneau à l’intérieur d’une bouteille ; et il en faut, du métier, pour cela. Recourber les douves à la chaleur du feu ― sans quitter l’intéreur de la bouteille ―mettre les fonds, en se servant de deux longs crochets, tout petits, fabriqués exprès pour cette opération. Mon grand-père dit, et c’est aussi l’avis de mon lieutenant, que les belles choses naissent de l’ennui, mais moi, je dis au contraire qu’elles naissent d’un grand besoin de se reposer.” (D’une confidence du caporal-chef Fulvio Bianconi.)

 

PEUT-ỆTRE. ― Peut-être ai-je trop pesé sur ma vie de tout le poids de mon coeur.

 

 

PHRASE. ― La beauté manque de force de persuasion.

 

MUSÉE. ― Je n’avais jamais éprouvé une si grande envie de peinture ― désir des sens, désir des yeux ― que le jour où il m’arriva d’avoir les sens, les yeux, saturés à un point inimaginable. J’avais tant regardé de verdure, tant regardé le ciel, que j’en étais dégoûté. Depuis quinze jours, par étapes de trente kilomètres, à cheval, en plein mois de juin, partis de Garresio nous nous dirigions vers les cimes des Alpes. A Limone, il arriva que je tombai malade, et que j’eus pour finir à regarder de mon lit, pendant environ une semaine, le mur blanc de ma chambre. Pendant que j’étais ainsi couché, me vint le désir de voir un tableau, un tableau dont je sache qu’il était “de musée” et non “de nature”, un tableau où la couleur est déjà de l’alcool.

 

 

LIEUX. ― Il y a des lieux où nous voudrions rester et être ensevelis. Et nous allons, nous, en quête de tels lieux.

 

LA FUMÉE. ― La fumée nous détruit lentement. C’est une ennemie assise au-dedans de nous. Elle nous émousse les sens, affaiblit notre vue. Mais nous ne parviendrons jamais à nous endormir avant d’avoir fumé jusqu’au bout la dernière cigarette.

 

L’ARBRE DE PORPHYRE. ― L’arbre de Porphyre soutient toutes choses avec ses branches. C’est ainsi que Socrate, Platon et Aristote sont trois hommes. Ces trois hommes avec le cheval d’Alexandre font quatre animaux. Ces quatre animaux et une rose font cinq êtres vivants. Ces cinq êtres vivants avec une paire de ciseaux font six corps. Ces six corps et l’ange Gabriel sont sept substances.

 

SANG SÉCHÉ. ― Le sang séché, le sang qui coagule, perd sa brillance. Le sang sèche comme une fleur détachée de sa branche.

 

 

CHIENS BLANCS. ― Les chiens blancs qui parcourent les sentiers nocturnes, dans les champs. Une forme vague qui broute à fleur de terre, une forme incertaine, une forme incolore. Serait-ce l’âme ?

 

POINTS AU HASARD. ― Leibniz cité par Blondel : “Si on marque au hasard des points sur le plan, il est toujours possible de trouver une ligne géométrique dont la notion soit constante et uniforme selon une certaine règle, de façon que cette ligne passe par tous ces points, et dans l’ordre même avec lequel la main les a tracés. Et si quelqu’un dessinait sans lever la main une ligne qui fût tantôt droite, tantôt circulaire, tantôt d’une autre nature, il est possible de trouver une notion ou règle ou équation commune à tous les points de cette ligne en vertu de laquelle ces mêmes changements doivent nécessairement se produire.” Mais il faut rappeler ce que quelqu’un a dit du poète : “Dans ses heures les plus hautes il n’a besoin que d’aligner, et ce qu’il a aligné devient harmonieux.”

 

MUSIQUE. ― Ce sont les âmes confuses qui trouvent du réconfort dans la musique.

 

 

 

 

Leonardo Sinisgalli (1908-1981), Horror Vacui (1945)
Traduction de Jean-Yves Masson, Arfuyen, 1995

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Vendredi 21 novembre 2008 5 21 /11 /Nov /2008 07:11


 

"Ma vocation d’écrivain est une conséquence directe de mon échec dans la carrière de super-héros." Séduit par cet incipit et sans regarder plus avant, j’ai acheté mardi Écrivain (en dix leçons) de Philippe Ségur (que je n’avais jamais lu), roman paru chez Buchet-Chastel en 2007 et qui vient de sortir en poche (Points/Seuil). Un paquet de clopes et un briquet, deux Ispahan (i.e. un macaron rose-framboise-litchi, une tuerie), une assiette creuse, un slip, trois pots d’herbe à chat : les idées ne manquaient pas, si je voulais absolument dépenser six euros. Mais la promesse d’un livre hilarant, en quatrième, m’a semblé préférable, sur le moment, à cent cinquante grammes de thé Hojicha, on ne se refait pas. Il m’a fallu attendre la page 165 (il y en a 190) pour trouver l’auteur sympathique (et pour le coup énormément) :

Je ne peux pas voir Zola en peinture.
Le 14 juillet 1892, il a refusé sa porte à Léon Bloy qui venait d’accomplir le voyage en train jusqu’à Médan pour lui demander du secours, c’est une chose qui ne se pardonne pas.


Je pense très exactement la même chose, ça n’a pourtant pas suffi à me faire oublier ce qui précédait ni à faire passer ce qui s’est reformé tout de suite après : un océan de platitudes où l’humour de l’auteur rame, rame, rame infiniment. Ça se lit d’un trait, comme un article de magazine, rien ne vous arrête, on file à deux cent noeuds ― visibilité excellente : on voit venir les gags de très, très loin.


Alors qu’avec six euros, on peut s’offrir la moitié de Ni fleurs ni couronnes (2006) de Maylis de Kerangal, chez Verticales :

 


 

 

Finbarr sent qu’il glisse à l’eau lui aussi, son visage n’est bientôt qu’à quelques centimètres de la surface de la mer, la tête du noyé soulevée contre la sienne. Les vagues montent contre la coque sans qu’il soit possible au garçon d’user de leur force. Il souffle tête en bas, la gorge sèche, la fille le serre ― à nouveau, il s’étonne de sa force. À l’instant où il relâche le corps ― plouf pathétique, mollesse de l’échec ―, il retombe en arrière en travers du bateau, son crâne cogne le bas-ventre de la fille, chutée elle aussi au fond de la barque, sent l’os pelvien, de la pierre saillante à travers les jupes et le petit manteau de toile ordinaire, demeure étendu là face au ciel, la lune pile au-dessus de lui, énorme et dorée, si belle que l’on y distingue les ombres du relief, les monts, les lacs et les déserts.

c’est-à-dire le récit qui porte ce titre, Ni fleurs ni couronnes, dont ce passage est extrait, et qu’un second récit, Sous la cendre, suit (je ne l’ai pas encore lu). Et on sera beaucoup mieux inspiré, apparemment : en une petite soixantaine de pages, je suis déjà conquis. C’est âpre, ciselé, il n’y a pas un mot de trop, toutes les attentes du lecteur sont déjouées, tout fait image et sensation et cependant tout est symbole et sens caché, c’est à la fois cruel et calme, obscur et limpide, sensuel et froid, bref, c’est très bien.

 


 

 

 

 

Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /Nov /2008 04:22








     [...] Le traitement d’un tel sujet implique une modification sensible de notre rapport à la littérature. Habitués en effet depuis toujours à travailler sur les chefs-d’oeuvre, nous sommes pris entièrement, dès notre plus jeune âge, dans une attitude de respect, voire de vénération, envers les textes, qu’il importe ici à tout prix d’éviter.
     Ce n’est plus seulement le choix des oeuvres qui diffère en effet dans cette démarche, c’est l’ensemble de la relation de lecture, jusque dans les métaphores sous-jacentes qui en organisent l’activité. Alors que la critique traditionnelle,
celle qui s’intéresse aux oeuvres réussies, est prise, même si elle n’entend pas formuler de jugement, dans des images de profondeur textuelle ou de complexité sémantique, la critique sensible au ratage sera en quête de platitude et de vacuité. Et alors que la critique traditionnelle est le plus souvent soucieuse de louer, celle que nous tentons ici de mettre en place cherchera avant tout à dénigrer et à nuire.
     C’est tout un vocabulaire critique qu’il importerait ainsi d’inventer pour apprendre à bien c’est-à-dire à mal parler des oeuvres ratées, tant les mots
auxquels nous sommes habitués sont inadéquats. Sans doute conviendrait-il de puiser dans des domaines extérieurs à la littérature, comme celui des catastrophes climatiques et des désastres militaires, pour trouver les expressions adaptées à la description du ratage. Au rebours en tout cas de la tradition critique qui commente les oeuvres avec sympathie, ou au moins avec un minimum de politesse, nous nous donnerons ici pour contrainte stricte de ne tenir au sujet de ces textes que des propos désagréables ou malveillants.


Pierre Bayard, Comment améliorer les oeuvres ratées ?, introduction
(Minuit, coll. “Paradoxe”, 2000)




La lecture de cet essai, il y a un an, alors que j’étais enlisé dans un texte impossible, m’avait été d’un grand secours. Aussi drôle et brillant que le fameux Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? du même auteur, Comment améliorer les oeuvres ratées ? contient trois grandes sections : Consternation (qui décrit les modalités du ratage chez du Bellay, Ronsard, Corneille, Molière, Voltaire, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Maupassant, Proust, Char, Giono et Duras, pas vraiment du menu fretin, donc), Réflexion (la partie la plus intéressante ― notamment le chapitre intitulé Les maladies de la distance ―, qui cherche à comprendre les raisons du ratage) et Amélioration (des propositions concrètes quoique délirantes pour "enmieudrer" (où déjà ai-je rencontré ce vieil antonyme d'empirer ?) les oeuvres ratées des grands auteurs cités (1)). Je n’ai pas de raison particulière d’en parler, il m’est seulement tombé sous la main en allant tantôt aux toilettes (“Franchement, il est bon à mettre aux cabinets.”)...

(1) L'Olive, La Franciade, Héraclius, Dom Garcie de Navarre, La Henriade, Rousseau juge de Jean-Jacques, Les Martyrs ou le Triomphe de la religion chrétienne, Dieu, Fort comme la mort, Jean Santeuil (j'aimerais bien en rater, des comme ça), Moulin premier, Le Bonheur fou, L'Amour.





Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Vendredi 7 novembre 2008 5 07 /11 /Nov /2008 03:42






Mon père était un fils de paysan, natif d’un très ancien village, lequel avait reçu son nom de l’Aléman qui planta là son épieu dans la terre, au temps du partage du sol, et bâtit une métairie. Et quand, au cours des siècles, la famille éponyme eut disparu dans le peuple, un fermier se fit un titre de ce nom du village et érigea un château : personne ne sait plus où il se dressait ni quand est mort le dernier “noble” de cette race. Mais le village est encore debout, populeux et plus animé que jamais, cependant qu’une ou deux douzaines de surnoms sont restés invariables et doivent suffire, d’âge en âge, aux familles nombreuses, aux parentés de plus en plus éloignées. Le petit cimetière qui s’étend autour de l’église toujours crépie de blanc malgré sa vétusté, et qui n’a jamais été élargi, compose littéralement son terreau avec les ossements pulvérisés des générations disparues. Il est impossible que subsiste, jusqu’à dix pieds de profondeur, un grain de poussière qui n’ait accompli sa migration à travers un organisme humain et n’ait un jour aidé à retourner la terre dont il fait maintenant partie. Non, j’exagère ; j’oublie les quatre planches de sapin qui chaque fois sont enterrées avec les morts, et tirent leur origine des générations géantes, tout aussi vieilles, qui ont grandi sur les vertes montagnes d’alentour ; j’oublie encore la rude et honnête toile des linceuls, qui poussa dans ces champs, y fut filée et blanchie, et qui appartient à la famille aussi bien que ces planches de sapin, sans empêcher que la terre de notre cimetière ne soit aussi fraîche et noire qu’aucune autre. Il y pousse aussi l’herbe la plus verte, et les roses avec le jasmin y foisonnent en une profusion et un désordre divins, tellement qu’on ne plante pas de touffes isolées sur une tombe fraîche, mais que la tombe doit être taillée dans la forêt des fleurs...

Gottfried Keller, Henri le Vert (1855), incipit





Monument Keller à Zürich. Gracieux, n’est-il pas ?



...suivent 760 pages pâlottes en corps 2 (c’est un livre de poche suisse : L’Age d’Homme s’est contenté de réduire la maquette et ce n’est pas très sympa pour les myopes) qui devraient me tenir une bonne part de l'hiver. Beau début, non ? J’avoue un faible pour les Bildungsromans. Et puis celui-ci m’a été chaudement recommandé par Walser et Benjamin, cela vaut bien la peine de s’abîmer les yeux.





Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Vendredi 31 octobre 2008 5 31 /10 /Oct /2008 04:57



Duke Ellington, Fleurette africaine


 

De tous les signes de ponctuation, la virgule est le plus intéressant (à l’usage comme à l’analyse), le plus subtil, le plus varié. Son usage obéit à des règles absolues ; à des règles moins absolues ; à des règles pas absolues du tout. A quelque chose qui ressemble au goût — celui qu’on dit “bon”.

[...]

“Le génie est une question de muqueuses. L’art est une question de virgules.” (Fargue.)

[...]


La virgule permet d’écrire clairement ; elle permet aussi d’écrire obscurément : il faut choisir. Alors que la plupart des signes sont dictés par la phrase (une interrogation porte naturellement son signe, une énumération interrompue le sien, etc.), la virgule est souvent affaire de choix : se montrer/se cacher. Elle est le signe qui, plus que tous les autres, porte le sens à son suprême degré d’éclat. [...]

[...] si la virgule est bien impuissante à structurer la phrase, il serait impossible de la comprendre sans elle. Telles sont de ce signe modeste la grandeur et la faiblesse.

Jacques Drillon, Traité de la ponctuation française


   ...dans lequel on trouve également ce contre-exemple aussi éclairant qu’amusant, mais aussi m’est avis d’une grande poésie, de la nécessité du deux-points (“ou, à la rigueur,
[des] guillemets”, dit Drillon) :

    En anglais,
something veut dire quelque chose.






Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 11:52




Sa curiosité le pousse quand même aussi à visiter le zoo de Berne où Émile se réjouit de voir enfin des singes, espèce qui n’a pas encore droit de séjour en Tchécoslovaquie. Mais les singes ont l’air méchants, aigris, amers, perpétuellement vexés d’avoir raté l’humanité d’un quart de poil. Ça les obsède à l’évidence, ils ne pensent qu’à ça. Ils seraient prêts à le faire payer. Ce n’est pas qu’Émile soit déçu de ce spectacle, mais ça ne lui remonte pas le moral.

Jean Echenoz, Courir, p. 109






Jean Siméon Chardin, Le Singe peintre


Lu dans la nuit. Faudrait tout citer. Pas de surprise : un merveilleux Echenoz, dans sa nouvelle manière décontractée et fluide, toute en passages de relais, infiniment drôle et infiniment triste. Surprise reconduite : comment fait-il ?






Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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Samedi 25 octobre 2008 6 25 /10 /Oct /2008 07:45





Il existe un disque de John Coltrane, enregistré avec son quartette dans un club new-yorkais. Dans l’un des morceaux, le pianiste, le bassiste, le batteur ménagent une brève introduction destinée à préparer l’envol du saxophone. Coltrane reste muet. Les musiciens continuent, manifestement déconcertés par ce caprice, d’autant qu’il s’agit d’un morceau familier de leur répertoire, où ils peuvent facilement prévoir leurs réactions réciproques, où l’improvisation n’intervient d’ordinaire qu’un peu plus tard. Ils brodent, Elvin Jones s’offre un solo puis, ayant musardé, tous trois rejouent une phrase qui ne peut pas ne pas introduire le ténor. Le silence se poursuit. L’enregistrement même donne le sentiment physique de cette béance, de la surprise des trois musiciens qui, on le parierait, regardent Coltrane impassible. Pendant dix minutes, ce n’est qu’une suite de préludes, de situations propices à l’entrée du leader, si vite enchaînés qu’il n’y a plus un instant, une note qui ne soit en suspens, qui ne le réclame. La salle participe à cette attente, crie “Coltrane, Coltrane !” et Coltrane, son saxophone à la main, pesant sur la bretelle, ne bouge pas. Peut-être le porte-il à sa bouche, éveillant un espoir aussitôt déçu. D’après les bruits de fond, les mouvements sonores qui parcourent l’assistance, les figures même qu’inventent les trois autres musiciens, on peut imaginer les attitudes, l’expression du leader taciturne. Occupés à la fois à préparer l’entrée la plus sensationnelle et à profiter de cette éclipse pour faire valoir leurs talents de solistes, Elvin Jones, McCoy Tyner et Jimmy Garrison rivalisent de trouvailles et, à qui a entendu ce morceau, il est impossible de croire que l’économie en a été préméditée, que leur étonnement ne va pas croissant. Après dix minutes, tous trois mettent insensiblement fin à cette suite ininterrompue d’introductions et décident, on le sent bien à la manière dont McCoy ouvre son solo, de faire de la musique tout seuls. Par un revirement qui peut paraître à son tour un hommage et un défi à Coltrane, ils ferment toutes les issues de leur discours. Celui-ci devient alors aussi clos qu’il était ouvert quelques instants auparavant. Toute l’invention qui appelait l’irruption du soliste s’emploie à l’interdire, à surveiller les interstices par où il pourrait se glisser. A la sollicitation insistante et imaginative succède une autarcie qui n’exige d’eux pas moins d’imagination mais plus de vigilance. Et, au milieu de ce flux musical tout entier acharné à l’exclure, Coltrane finit par entrer, par lancer une seule phrase, immense, d’une déchirante beauté, une de ces phrases qui, plus qu’elles ne seraient définies par eux, permettraient de définir les mots d’ampleur, de plénitude, d’envol. Toute l’intuition des autres leur dicte alors de superposer à cette phrase unique un cataclysme sonore qui, sans la couvrir, met une fin péremptoire au morceau, dans un frémissement de cymbales coupé net au moment où Coltrane s’arrête, à bout de souffle.

Emmanuel Carrère, L’Amie du jaguar, p. 155-156






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Mardi 21 octobre 2008 2 21 /10 /Oct /2008 16:50


(...) le malheureux s’était trouvé dans la gêne, contraint d’exercer divers petits métiers comme ceux de répétiteur d’anglais dans une boîte privée, professeur de code dans une auto-école et, cette branche l’ayant retenu près de deux ans, photographe chargé de réaliser les clichés qui servent pour ces épreuves de code. Il sillonnait alors la région parisienne en voiture, repérait des carrefours, des chemins de terre, des stationnements interdits et autres panneaux de signalisation correspondant aux situations requises pour semer d’embûches le parcours du candidat. Ensuite, il venait avec deux compères qui, au volant d’autres voitures, se plaçaient dans les positions qu’il leur indiquait, comme un metteur en scène, secondé par les gendarmes chargés de contenir la circulation le temps de la pose. C’était un travail délicat, consistant à reproduire sur des routes réelles, avec des voitures réelles, les cas de figure souvent très complexes prévus par les manitous du code de la route. On s’apercevait à la dernière minute que le panneau qui donnait son sens à l’image ou en constituait la difficulté n’était pas bien visible, qu’un des conducteurs avait laissé son clignotant allumé, fournissant un indice qui soit facilitait les choses à l’excès, soi les compliquait en soumettant à la perplexité du candidat un détail qui n’avait pas lieu d’être (sans compter que, dans le cas des clignotants, il fallait prendre la photo dans la bonne phase du clignotement). Homme bon et pitoyable, Monsieur Missier était cependant enclin au machiavélisme dans ce domaine, à ajouter des touches personnelles. “ S’il y a ce clignotant qui ne sert à rien, argumentait-il, c’est un teste pour l’intelligence du candidat, son réalisme. Il doit se rendre compte lui-même que c’est un faux indice. Vous savez aussi bien que moi que souvent des gens oublient leur clignotant alors qu’ils ont déjà tourné. Il faut s’habituer à la réalité de la route qui n’est pas toujours cohérente.” Cet homme pourtant plus idéaliste que tous ses employeurs réunis défendait contre leur conception figée, stellaire en quelque sorte, du code de la route, une vision âpre, vériste, boueuse, où les panneaux se voyaient mal, où les clignotants étaient oubliés, les feux dissimulés derrière des camions. Sans doute la foi dans un ordre caché le poussait-elle à en remettre sur l’apparence de désordre que nous offre le monde sublunaire. Un jour, pour son malheur, les gendarmes firent arrêter, le temps de prendre les clichés, un voiture au rétroviseur intérieur de laquelle était suspendu un énorme animal en peluche, tenant de l’ourson et du castor, vêtu d’une salopette. Cet ornement attira le regard de Monsieur Missier. Il demanda au conducteur s’il ne le gênait pas, à quoi l’autre répondit qu’au début si, beaucoup, mais qu’on s’y habituait. Emerveillé, Monsieur Missier réquisitionna la voiture, ce qui flatta beaucoup son propriétaire et, mû par un sûr instinct d’artiste, celui du cinéaste qui, sur le terrain, sait tirer parti de circonstances imprévues, intégrer l’aléa à sa vision personnelle, il prit les photos à travers le pare-brise dégoûtant, taché de cambouis, dont l’animal achevait de compromettre la transparence. On entrevoyait la route entre ses oreilles velues. Au développement, on jugea que la mesure était comble et Monsieur Missier fut licencié.

Emmanuel Carrère, L’Amie du jaguar, p. 141-142



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Dimanche 19 octobre 2008 7 19 /10 /Oct /2008 04:33






   Chacun prenait sa part de la liesse pour que personne ne fût lésé. Agrippa lançait un vers comme ça lui venait, recrutant l’énergie fondatrice dont l’avaient doté les puissances, et chacun en faisait ce qu’il voulait, du moment que cela entraînât à la marche et fût le bon produit déconstruit de l’impulsion première et athéorique qu’appelait l’entrée en post-modernité et la commune envie de pas trop se la jouer, pour une fois.
   Deux grands chiens truffiers accompagnaient l’équipage, qui jappaient et ramenaient des bricoles, deux grands bergers russes à poil dur qui en imposaient mais étaient l’un à l’autre des sucres, très à proximité du désir de l’autre, très impliqués (...)
   Au détour d’un fourré se fit jour un tapis de chanterolles sous les frondaisons qui souriaient à ce qui plombait dessus de beau temps dans de grandes et méga arabesques de feuilles du tonnerre qui crépitaient sous l’averse comme des bêtes, comme voletaient des étourneaux des passereaux des moineaux des trucs et des bidules qui formaient comme un vivant tapis de trèfle et de luzerne et de je ne sais quoi qui fît un peu campagne dans l’air azuré, et des insectes, nombreux et tous plus variés les uns que les autres,
(...)

   Plus loin dans le bosquet, sous un plône vénérable, parmi ces mirlites de couleur or qui annoncent la saison, Théramène, qui en savait un bout, signala des gignes. On paria qu’elles étaient la race des gignes rosées dont l’ingestion condamna Tite Laurence, l’empereur dont Dato Fraucino avait été un temps le précepteur (...)
   Les gignes étaient suspectes, on n’insista pas. Biche trouvait pénible la balade. Elle s’assit contre un tronc et regarda se remplir les planiers.
   Ça allait vite : pour plus de sécurité, en effet, Agrippa et Théramène avait disposé la veille les champignons dans tous les coins. C’étaient des champignons d’élevage à embout, faciles à piquer n’importe où, pourvu qu’on y trouvât une mousse. Pour amuser le monde, les deux complices avaient également dissimulé, ça et là, des oeufs peints, deux portefeuilles, une virginité, des claques, une petite fille en vacances de neige, une dizaine de bagues de fiançailles, et des tas de choses (...)
   ― Vous rêvez, Biche ?
   ― Je ne sais pas au juste... parfois oui, parfois je ne sais pas, est-ce qu’on sait jamais ?
(...)
   ― Moi, ma chère Biche, je rêve complètement. Je n’ai pas cru un seul instant à toute cette histoire dont je ne me souviens plus. Je veux dire qu’on peut me dire ce qu’on veut de tout, ça me passe clairement au-dessus, j’ai un peu passé l’âge (...)
   ― C’est un peu votre privilège, à vous autres, hommes d’église...
   ― J’vois qu’on s’comprend, ma caille !
   Le Cardinal serre Biche à la taille et l’embrasse dans l’oreille.
   Si on rentrait ?
   Si on rentrait et, comme dans un beau roman, si on vivait une grande, ardente, sulfureuse, délétère, irrationnelle, culturelle histoire d’amour, pour s’y consumer s’y rencontrer s’y combiner la part manquante pour faire une idée et renaître à la vie ?
   Si on rentrait pour s’offrir l’un à l’autre dans une belle, aventureuse, historique, fébrile, abandonnée, savante consomption des coeurs ?
   Si on brûlait nos ailes, des cierges, la bougie, par les deux bouts, et nos vieux oripeaux de contention urbaine pour s’aimer un peu par-dessus le marché ?
   Si on rentrait pour donner à la vie le sens que la rencontre fusionnelle, précaire, décisive, hallucinée, fruste, erratique des corps lui donnera pour nous, pendant qu’on y est, hein ?
   Si on rentrait pour délirer à fond, à mort, à bloc, dans l’étreinte ?
   Si on rentrait plutôt, mon Vévé, parce qu’il fait de plus en plus décidément froid et que je ne suis pas folle des moustiques, quoi que j’en eusse, parfois ?


Emmanuel Tugny, Mademoiselle de Biche, p. 184-189
(LaureLi/Léo Scheer, 2008, première édition : La part commune, 2000)



Mademoiselle de Biche est une histoire d’amour. Placé sous l’égide de Chamfort : “ Les conversations ressemblent aux voyages qu’on fait sur l’eau : on s’écarte de la terre sans presque la sentir, et l’on ne s’aperçoit qu’on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin”, c’est un livre, en effet, truffé de dialogues et comme à la dérive, une longue et folle dérive dans “le blanc du fond” qui “est tout” (derniers mots). Entre ces deux pôles, autant d’inversions magnétiques qu’il en faut pour faire le tour de la littérature et de la rhétorique, en épuiser les figures comme un patineur artistique, le Nord de sa prose demeurant quoi que l’auteur en ait, parfois, ce qui s’écrivit, et comme on le comprend, à la charnière du XIX et du XX, cet esprit peut-être perdu que célèbrera (plus sèchement, trouve-t-on rétrospectivement) son dernier roman, Corbière le Crevant
: comme un monstrueux appendice aux Paludes gidiens, auxquels on a pensé souvent. On pense aussi à René Crevel, celui d’Etes-vous fous ? et de Babylone, on pense que Biche est un peu Nane, on pense à Jean de Tinan, et puis on est bien forcé de penser à Emmanuel Tugny, qu’on voit sourire partout (ne nous invite-t-il pas au "château de Tusny", dans son "internité" ?) dans l’ombre portée du blanc du fond, et de se dire qu’il a réussi son affaire, que ses 314 pages en équilibre instable sur rien nous ont, l’air de rien, peut-être, procuré un plaisir inédit (c’est bel et bien, tout de même, un roman de l’an 2000 : voir les nombreuses et hilarantes parodies des parlures contemporaines conduites par les personnages de Fatime Sharopi et d’Atrope Varahi, sans parler de l'espèce de LAO (prononcez Eh, là-haut !, comme une omni-scie) que pratique Perdican, le soupirant de Biche : une littérature assistée par ordinateur, à grand renfort de copiés-collés). Plaisir d’esthète, c’est possible, mais tout semble possible ici, et cette liberté généreuse, tout bonnement, réjouit.







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Mardi 14 octobre 2008 2 14 /10 /Oct /2008 03:03

Le rêveur précautionneux

Une fois, un étranger passa la nuit dans la bourgade de Witlisbach, dans le canton de Berne ; et lorsqu’il voulut se mettre au lit et eut ôté jusqu’à sa chemise, il sortit d’abord de son baluchon une paire de pantoufles, les chaussa, les fit tenir avec des fixe-chaussettes et se coucha ainsi dans son lit. Alors un autre voyageur qui partageait sa chambre lui demanda : “Cher ami, pourquoi faites-vous cela ?” A quoi le premier répliqua : “C’est par prudence. Car j’ai une fois, en rêve, marché sur un éclat de verre. Et j’en ai ressenti, dans mon sommeil, de telles douleurs, que je ne voudrais plus, pour rien au monde, dormir pieds nus.”

Souvarov

L’être humain doit être capable de se maîtriser soi-même, sinon il n’est pas brave et respectable, et ce qu’il a une fois pour toutes reconnu comme juste, il doit aussi le faire, et non une fois pour toutes, mais toujours. Le général russe Souvarov, que les Turcs et les Polonais, les Suisses et les Italiens connaissent bien, avait le commandement sévère et rigoureux. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable, il se plaçait sous son propre commandement, comme s’il était un autre et non Souvarov lui-même, et très souvent ses adjudants devaient lui donner l’ordre de faire ceci ou cela en son propre nom, ce qu’il exécutait alors ponctuellement. Un jour, il était en rage contre un soldat qui avait négligé quelque chose dans son service et commençait déjà à le frapper. Alors un adjudant rassembla son courage et, pensant rendre un bon service au général et au soldat, il s’approcha en courant et dit : “Le général Souvarov a ordonné qu’il ne fallait jamais se laisser dominer par la colère”. Immédiatement Souvarov céda et dit : “Si le général l’a ordonné, il faut obéir”.


Gratitude

Pendant la bataille de Trafalgar, alors que les balles sifflaient et que les mâts craquaient, un matelot trouva encore le temps de se gratter où cela le démangeait, c’est-à-dire à la tête. Soudain, joignant le pouce et l’index, il glissa l’index et le pouce réunis le long d’un cheveu et fit tomber au sol une pauvre petite bête qu’il avait faite prisonnière. Mais comme il se baissait pour lui donner le coup de grâce, un boulet de canon ennemi lui frôla le dos, ― paf ! ― dans le navire d’à côté. Alors le matelot fut saisi d’un sentiment de gratitude et, convaincu qu’il aurait été écrasé par ce boulet s’il ne s’était pas penché vers la petite bête, il la ramassa délicatement au sol et la replaça sur sa tête. “Parce que tu m’as sauvé la vie”, dit-il, “mais ne te laisse pas attraper une seconde fois, car je ne te connaîtrai plus”.

Johann Peter Hebel (1760-1826), L’Ecrin de l’ami rhénan (1811)





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Dimanche 12 octobre 2008 7 12 /10 /Oct /2008 06:41





Regardé tantôt sur le site de Libération une archive amusante : l’Apostrophes du 20 février 1987, qui prend prétexte de la parution de L’art du roman de Kundera pour inviter cinq romanciers (Claude Roy, Bernard Clavel, Olivier Rolin, Jean Echenoz et Marie NDiaye) et une tête à claques (Morgan Sportès, dont je découvre en espérant l’oublier très vite la tonitruante bêtise). L'admirable Echenoz venait pour L’Equipée malaise et il est plaisant de voir Roy croyant voler à son secours en se récriant que son livre est beaucoup plus drôle que lui ; Pivot disant à NDiaye, vingt ans, sans doute pour la mettre à l'aise, que ses autres invités ont l’âge d’être son père, et saluant (déjà !) la “performance” d’un roman d’une seule phrase (Comédie classique) ― et Bernard “Le bon sens” Clavel, tout droit sorti d’un film d’Audiard, avouant, à propos de ce dernier livre, qu’il ne l’aurait pas lu de son plein gré mais que puisqu’il était obligé, ma foi, ce n’était pas si mal...

(Nostalgie, bis : Sportès et Rolin grillent clope sur clope...)







Par Didier da - Publié dans : Littérature générale et particulière
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