...deviendront grands, c'est comme qui dirait l'éveil du printemps (ouf).
...deviendront grands, c'est comme qui dirait l'éveil du printemps (ouf).
(Ce matin sept heures. Musique de Colin Roche)
Il suffit d'un peu d'entraînement et de s'imaginer que quelqu'un vous écoute.

On me communique à l’instant le feuilleton magnifique qu’Éric Chevillard a consacré aux 220 satoris mortels de François Matton. Cela m’inspire trois réactions : d’abord, je suis infiniment heureux pour mon ami François. C’est à ma connaissance la première grande critique, en tout cas dans la presse classique, qu’un de ses livres suscite, et avant qu’il en connaisse une autre ne serait-ce qu’aussi fine et brillante, celle qu’il méritait largement depuis longtemps déjà, il peut courir. Mais j’imagine qu’il court déjà, qu’il fait des bonds, et je fais des bonds avec lui, de joie évidemment, de n’être rien oui da, mais tout de même, tout d'un coup, c'est mieux que rien.
Ensuite, j’ai un peu honte d’avoir moi-même, dans ces pages obscures, la semaine dernière, fait montre de beaucoup moins de générosité critique… à l’égard de ce même Chevillard (pour ma défense, je pourrais toujours m'abriter derrière l'humeur bougonne passagère du diariste), et en trois lignes pour ne rien arranger (les belles colonnes du Monde font un contraste cruel). Il m’a même semblé (paranoïa sans doute) que l’intéressé himself s’en faisait l’écho goguenard, deux jours plus tard, dans son Autofictif, en écrivant — sachant que jusqu’alors j’avais clamé sans nuance mon admiration pour son œuvre :
triste jour
mon plus grand
admirateur
a émis une réserve
On ne devrait jamais dire que
du bien des livres. Enfin, je me dis, c’est idiot, que Depluloin — lequel ces derniers jours n’est jamais bien loin de mes
pensées — a raté ça, qu’il y aurait peut-être vu la preuve qu’il ne faut jamais désespérer… L’ironie du sort a décidément plus d’un tour dans son sac.
Mais bien sûr domine le plaisir d’une justice rendue.
N°8 — Chœur
Hélas, hélas, elle a manqué son but,
le tyran est en vie, le noble jeune homme est tombé !
Schumann, Le Paradis et la
Péri
The Monteverdi Choir — Orchestre révolutionnaire et romantique
John Eliot Gardiner
Abasourdi. Impuissant. Bouleversé. Écœuré. Triste.
C’est trop tôt, je n’ai pas de mots sinon ceux-là.
Mais il reste les tiens :
Maintenant, ma folie est au point. La mort peut venir s’y frotter, elle n’y trouvera rien, ce qui s’appelle rien, sauf, peut-être, un vieux fond d’idiotie sur lequel je me suis appuyé autrefois parce qu’il fallait bien s’appuyer sur quelque chose. Pourquoi le nier, je ne suis pas mécontent de ce vilain tour que je lui ai joué. Elle peut venir, elle va venir, elle trouvera plus forte qu’elle car il n’y a plus grand chose à tuer chez un fou. Non qu’il soit déjà mort ou indifférent, je pense que c’est même le contraire, mais il est comme une pièce vide où les voleurs n’ont plus rien d’autre à voler que les murs et le plafond.
Maintenant, c’est moi qui décide s’il fait jour ou s’il fait nuit. Et le plus souvent, j’opte pour la nuit qui évite cette peine d’avoir à fermer les yeux.
Maintenant, moi aussi, assis sur ma chaise, je montre les étoiles à un enfant qui n’existe pas.
Dominique Chaussois, Silence, je tombe, Fin.
Saisonnière fringale de lecture, le froid contraint à se cultiver. J’ai dévoré
deux livres qui me faisaient de l’œil depuis leur sortie à l’automne : L’Autobiographie de Mark Twain et les Lettres de Robert Walser. De la "rentrée littéraire", je n’avais lu en temps réel que les derniers ouvrages de Jean Echenoz, d’une part, et d’autre part d’Éric
Chevillard. Le premier m’avait enchanté, comme d’hab, avec son 14.
Quoique non, soyons francs. J’avais ressenti sur le moment une légère déception. Je crois que cela était dû à l’extrême brièveté de la chose. Je prenais tout juste mon pied, en fait
j’arrivais à ma cheville que c’était déjà fini. Or la persistance de l’objet dans ma mémoire — semblable à celle du membre fantôme de son héros manchot, la comparaison me tendait son bras — me
prouve qu’au bout du compte j’en ai eu pour mon argent, et qu’arriver à la sienne (de cheville) (à Echenoz) n’est pas à la portée du premier prosateur français, mais ça je le savais déjà. Où
voit-on ailleurs un point tomber sur un nom propre ? sur fond de ciel bleu ? parmi des vers blancs et des demi-sourires amers ? De L’Auteur
et moi, en revanche, je dois avouer qu’il ne me reste pas grand-chose : une fourmi sur un chou-fleur, parasitée par des épanchements auxquels l'auteur de Du hérisson ne m’avait
pas habitué, ce qui n’est pas un mal en soi, c’est bien de surprendre, seulement cela m’a fait l’effet d’un relâchement, chez un écrivain que j’apprécie notamment pour sa rigueur (ce qui me rend
pour finir très curieux de son prochain livre, car Chevillard reste Chevillard). De quoi on peut conclure qu’il vaut mieux être trop serré que trop lâche.
Et pourtant non. Sam Clemens dit Mark Twain n’est pas précisément concis. Mais c’est la nature même de son autobiographie qui veut ça. Après
plusieurs essais d’écriture linéaire, tous rapidement abandonnés,
K.O. par l’ennui de la chronologie et le souci de « composer », il a eu l’idée, à
soixante-dix ans, de dicter ses souvenirs dans le désordre, en s’appuyant souvent sur les stimuli du jour (coupures de journaux, courriers, rencontres en réactivant d’autres) et aussi sur les
réactions de sa sténographe, public que cet incorrigible séducteur, du fond de son lit de grabataire, cherche à faire rire, et un siècle plus tard nous avec elle, dans la double liberté de
l’oralité, toujours sensible, et justement de ce délai de cent ans avant publication décidé par Twain avant de se mettre à dicter : personne n’écoute, nous sommes dans sa chambre, et c’est
un délice de rester ainsi des heures durant au chevet d’un si brillant bavard (et menteur !), vivant comme jamais. Bien joué l’ancêtre. Deux autres tomes doivent suivre, Twain n’a donc pas fini
de m’étonner.
J’ai ri aussi, souvent, mais j’ai surtout été très ému (ne pas déduire de ce mais que Twain n’émeut pas, un bon tiers du premier tome susdit
consiste en une bouleversante évocation de sa fille Susy, morte à vingt-quatre ans, douce enfant sérieuse et triste) en lisant la correspondance de Walser.
Quel homme
merveilleux c’était. Ses lettres pour une large part sont très tendrement adressées à la repasseuse d’un hospice de montagne, Frieda Mermet, une jeune veuve qui lui envoie du beurre et lui
reprise ses chaussettes, qu’il a courtisée un temps et qui lui restera fidèle jusqu’à son retrait dans l’anonymat et le silence, à cinquante-cinq ans. Elles sont autant de tableautins tremblants,
tragiques et charmants, comme si Lenz avait écrit des cartes postales. Walser est l’homme blessé par excellence et les grandes violences que l’on sent en lui ne rendent que plus poignantes sa
correction, sa drôlerie, sa délicatesse. Il me semble que la beauté si particulière de sa prose — et ses lettres sont de la même eau que ses fameuses petites proses — tient à la noirceur des ombres que portent, ou projettent, ses phrases lumineuses. Une clarté littéralement aveuglante, pour cacher sa
détresse. Ce n’est pas pour rien qu’on prête cette qualité à la neige.
Ou pour le dire autrement, le chaos scintillant à travers le voile de l’ordre. C’est une
définition de l’art qu’Alfred Brendel
emprunte à Novalis, et qui a suggéré son titre à un livre d’entretiens paru en 2001, lu hier. Il me
fournit une note plus légère pour conclure ce billet — avec cette énumération des « troubles » pouvant « affecter l’environnement » d’un soliste :
En Colombie, la lyre s’est détachée du piano, avec les pédales, pour tomber sur le sol avec un bruit considérable. À Istanbul, un chat s’est mis à miauler pendant le silence le plus tendu des Funérailles, juste avant la dernière reprise. À San Salvador, j’ai entendu le public inspirer fortement, tout d’un coup, pendant la Sonate en ut mineur de Schubert. On m’a raconté par la suite qu’un gros rat avait monté l’escalier de la scène et avait couru devant moi avant de disparaître en coulisses. À Alexandrie, j’ai joué entouré d’affiches de Coca-Cola, avec la radio du concierge en arrière-plan.
Je compose en effet moi-même des poèmes lyriques, car je soutiens que tout homme de lettres qui se respecte doit faire ses armes dans l'art d'être jeune ou amoureux.
Robert Walser, lettre à la rédaction de la Frankfurter Zeitung, avril/mai 1927
Le dessin ci-dessus est de Karl Walser. Il illustre en 1909 un recueil de poèmes de son frère Robert, lequel, à l’automne 1904, alors que son premier livre est sur le point de voir le jour, écrit à sa sœur aînée :
Il faut tout trouver beau. Il ne faut rien vouloir fuir.
Un peu plus loin dans la même lettre, il ajoute :
Surtout, ne pas penser. Chère Lisa, voilà le plus grand péché qui soit. Plutôt la débauche que la tristesse. Dieu hait les tristes. Mais tout va si vite. On meurt si vite. Juste devenir idiot. Il y a quelque chose de merveilleux à devenir idiot. Mais il ne faut pas le vouloir, cela vient tout seul.
Cent neuf années ans plus tard — Si seulement les journées n’étaient pas aussi courtes. C’est souvent effrayant, écrivait encore Robert Walser au début de cette lettre —, le dernier livre de François Matton, poème et dessin, ne dit pas autre chose, ou alors c'est moi. C’est dire en tout cas s’il est beau.
Porte-cartes