Quantcast
Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 03:24

 

 

 

 


 

Hier lundi de Pâques, dans la calanque de Callelongue et une solitude absolue, appuyé contre un rocher blanc, avant et après une sieste moite en plein soleil qui m'a laissé brûlant et étourdi, j'ai lu et achevé le beau recueil de nouvelles — liées entre elles, et c'est peut-être un genre de roman — que vient de faire paraître Emmanuelle Pagano, et qui s'appelle Un renard à mains nues. Dans l'une de ces nouvelles, Je ne connais même pas le nom des arbres, je lis ceci : 

 

Personne et très peu de bruits, toujours très peu de couleurs sauf des nuances de gris à peine verdies par les arbres qui tressaillaient au bord de la route. Même le violet des bruyères en toutes petites fleurs me paraissait grisâtre [...] Le silence ce n'est jamais le silence, elle me disait souvent ça, le silence c'est plutôt un fond adouci de sons minimaux. Elle prenait cet arrière-plan des sons pour le bruit du temps. Elle prétendait entendre le temps passer. 

 

 

Quant à moi, hier, je ne l'ai pas vu. (La musique est Un brin de bruyère, si l'on en croit György Kurtág.)

 

 

 

 

Publié dans : Littérature : Hic et nunc
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 06:10

 

impossible-monsieur-bebe-1938-11-g.jpg

 

Le grand débarras continue. J’ai déposé hier sur le trottoir quatre sacs noirs de cinquante litres remplis jusqu’à la gueule de cassettes VHS, pour la plupart des films passés à la télé dans les années 90. Ça en fait des masses de plastique, quand tout tiendrait maintenant sur une clé USB. Quinze ans qu'elles prenaient la poussière, il était temps de s'en séparer, mais j’en ai lu les tranches, quand l’encre n’avait pas trop pâli sur l’étiquette, et en un instant je les revoyais. Lorsque je ne pouvais pas les enregistrer moi-même j’en chargeais ma mère et dans ce cas les cassettes sont, étaient, protégées par des boîtiers s’ornant d’un encadré découpé dans Télé 7 jours : Une histoire immortelle, Maman Kusters s’en va au ciel, L’impossible Monsieur Bébé. Les articles avaient jauni et sans doute les bandes pleuraient — je me souviens, dans les amorces, du tremblement des bords de l’image vidéo, légèrement verdis ou rosés. 

 

 

 

Publié dans : Grandeur et misère du quotidien
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 4 avril 2012 3 04 /04 /Avr /2012 17:26

 

 

uccello.jpg

 

 

 

L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tentant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes.


Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre.


Marcel Schwob, Vies imaginaires (1896)

 

 

 

 

 


Publié dans : Littérature : Maîtres anciens
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 08:00

002j10.jpg

 

Lire la correspondance d’un grand homme, c’est vivre sa vie en accéléré, c’est un train fou lancé dans la nuit et l’épais brouillard des ellipses — tant de lettres manquent.

Mais ses relations vivent et meurent encore plus vite, le temps d’une note en bas de page comme rejetées sur le bas-côté, simples mécanos du destin : elles n’ont pas commencé à vivre qu’elles sont déjà mortes, à jamais dans le clair-obscur de son coup de projecteur. Les plus à plaindre de ces sans-grades sont ceux qui n’ont reçu du grand homme qu’une lettre d’insulte, si elle a résisté au vent de l’histoire c’est qu’eux-mêmes et leurs descendants l’ont conservée pieusement comme un crachat dans un mouchoir, passant coûte que coûte à la postérité par le vide-ordure... 

 

 

 

 

Publié dans : Autres choses
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 28 mars 2012 3 28 /03 /Mars /2012 08:34

 

Paul-Hazelton--Moth-er.jpg

Hazelton-Turntable-Tornado.jpg

 

 

Il y a quelque chose de l’herbe folle dans les musiques qui durent une minute : la même fragilité et la même force, un principe saisi dans son essence : une faille qui aurait réussi, celle qu’il fallait.

Dans la troisième des Tre Altri Pezzi pour clarinette et cymbalum de Gyorgy Kurtag (c’est presque aussi long à dire qu’à entendre mais la musique, elle, ne dit mot), l’oreille se fait trou de serrure, et c’est soudain comme l’œil de l’infini qui s’y colle pour me regarder dans la tête et y souffler son vide, à moins que ce ne soit une élégie pour un grain de poussière — sa douce petite hantise, depuis trois jours que je la connais. 

 

 

 

 

Publié dans : Consolations d'aujourd'hui
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 23 mars 2012 5 23 /03 /Mars /2012 09:36

 

Lune-LRO.jpg

 

 

 

Ce furent de beaux voyages. Un jour, à Chartres, comme on réparait les grandes orgues, nous demandâmes la permission de passer sur la galerie du toit et d’examiner la face externe des verrières. Nous reconnûmes que la surface du verre était recouverte comme une peau des plus fines gravures ; les siècles l’avaient ouvragée millimètre par millimètre de tailles microscopiques ; ici ses rides s’incrustaient de la fine crasse qu’y déposait en s’envolant la poussière de la rue ; là des aspérités, des milliers de petits cristaux pareils à du papier de verre ; ailleurs l’usure, le poli de soie du diamant non taillé ; plus loin un bourgeonnement diapré d’efflorescences, une irisation d’infiniment petits, un semis de trous minuscules en forme de coquillages ; partout un ouvrage infini qui décomposait la surface et y déterminait les jeux de milliers de prismes pour filtrer, exalter, glorifier la lumière. Et je compris que la perfection n’est pas le fait de la main de l’homme : c’est la mystérieuse collaboration du ciel et des épreuves que son œuvre doit subir. Ce furent de beaux voyages.

 Rudyard Kipling, Souvenirs de France (1933)

 

 


Publié dans : Persistance rétinienne
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 18 mars 2012 7 18 /03 /Mars /2012 08:45

 

Je me suis donc remis à lire, dans ma baignoire comme dans mon lit — et aux toilettes aussi, depuis l’enfance le pli est pris. Je parlerai un autre jour de littérature pure, aujourd’hui je voudrais évoquer quelques bandes dessinées, il y a longtemps qu’il n’en a pas été question ici. J’en ai lu une vingtaine, ces dernières semaines, la plupart récemment parues et la plupart pas très bonnes, hélas. C’est comme partout, on publie trop. Hasard ou tendance lourde, je ne sais trop, celles que j’ai aimées relèvent, à l’exception de la dernière, de l’autofiction ou de la franche autobiographie.

 

rabagliati.jpegPaul à Québec et Paul au Parc, de Michel Rabagliati. Ce sont les deux derniers tomes d’une série centrée, on le devine, sur la vie d’un certain Paul (adulte dans le premier, enfant dans le second), mais qui sait pour autant faire vivre (et mourir) une foule de personnages, auxquels on s’attache facilement. C’est la vie même, avec tout ce qu’elle comporte de banal et de tragique, et ce n’est pas aussi simple à rendre que ça en a cependant toujours l’air. Le parler québécois ajoute à ces récits une saveur particulière.

 

 

 

 

 

 


girard.jpgRestons au Québec avec Conventum, de Pascal Girard. L’auteur est invité à une réunion des anciens du lycée et veut à tout prix y faire bonne figure. Ce sera bien sûr un désastre et son amour-propre en ressortira laminé. Dessin un peu tremblé, à l’image du héros lamentable toujours au bord de la syncope, et sans cases, tandis que le pauve Pascal apprend à ses dépends que les cases dans lesquelles il mettait choses et gens sont une vaste connerie.

 

 

 

 

 

 

 


small.jpgSutures, de David Small, raconte l’épouvantable enfance de l’auteur, dans les années 50, à Detroit. Le dessin très expressif excelle à communiquer l’horreur, en l’occurrence celle d’être haï par une mère secrètement lesbienne et atteint d’une tumeur au cou dont le responsable est son propre père, un radiologue, à cette époque les rayons X étant considérés comme la panacée pour tous les problèmes de santé. Beaucoup de pleines pages, un lavis noirâtre, une maîtrise qui rassure : le petit David s’en est sorti.

 

 

 

 

 


clowes.jpgEt enfin Le Rayon de la Mort, de mon cher Daniel Clowes, toujours impeccablement désespéré. Un adolescent misanthrope se voit doté de super-pouvoirs. Tout ce qu’il en retire, c’est une super-misanthropie. Déprimant à souhait, c'est exquis. 

 

 

 

 

 


Publié dans : Neuvième art (bon dernier)
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 07:42

 

Contraint de déménager par ma propriétaire qui veut récupérer pour elle ce que j’avais bêtement fini par croire, tant je m’y trouvais bien, mon appartement (or nous autres pauvres mortels ne possédons rien, j’aurais dû le savoir), j’ai déjà fait un premier pas (avant de trouver le courage d’attendre au pied d’immeubles incertains l’arrivée en scooter d’agents immobiliers prénommés Jean-Philippe ou Gilles) en effectuant cette tâche, à laquelle les déménagements sont traditionnellement propices, qui consiste à trier ses papiers dans le but avoué d’en réduire le volume.

En l’occurrence quatre tiroirs assez vastes remplis de lettres, de manuscrits et de photographies sur lesquels je ne m’étais pas penché depuis des années. Afin d’en laisser tout de même une trace, ce blog étant un autre tiroir à souvenirs, l’encombrement en moins, je fais ici l’inventaire de tout ce que j’ai finalement jeté, assez joyeusement, et qu’on a dû incinérer à l’heure qu’il est :  

— deux pochettes de photos de mon voyage d’étude à Londres, en classe de cinquième (1986), toutes marron et ternes et nulles, il avait fait un temps dégueulasse ;

— trois autres pochettes contenant les nombreux clichés flous, pris par erreur ou surexposés de mon séjour à Tokyo (2003), faits avec un appareil jetable ;

— une seule rapportée d’une semaine à la campagne avec des amis il y a dix ans, photos de vaches ou de points de vue qui avaient dû me paraître beaux mais qui ne présentent dix ans plus tard pas le moindre intérêt, c’étaient mes amis que j’aurais dû photographier au lieu de me donner un genre artiste en immortalisant des pâturages ;

— enfin des dizaines de photos en vrac affligées du même vice de forme et ne montrant pas le moindre être humain (note pour moi-même : en voyage, ne plus photographier les paysages mais les gens, pour qu’un souvenir soit parlant il lui faut une bouche et des dents) ;

 

cartons.jpg

 

— quatre nouvelles déprimantes (il y est beaucoup question de solitude et de suicide) datant de 1987, tapées au moyen d’une machine à écrire “électronique” de la marque Canon, je revois encore la petite bande grise des cristaux liquides au-dessus du clavier en plastique noir ;

— un court roman (“Naufrage”) constitué par les monologues intérieurs sans ponctuation d’une demi-douzaine de personnages lors d’une nuit de Noël (1989, c’était une centaine de feuilles perforées dans un petit classeur rouge, les trois quarts illisibles l’encre ayant trop pâli, j’avais quinze ans et ne jurais que par Cortazar) ;

— deux lettres sinon d’amour du moins très affectueuses envoyées depuis le fin fond de la Chine par un amant qui m’oublia complètement peu après à mon grand désespoir (circa 1992) ;

— un premier et unique recueil de poèmes en vers libres, daté de 1993, d’un lyrisme indigeste et écrit pour impressionner un autre garçon qui ne m’aima pas davantage sinon moins ;

— un assez long roman allégorique et très chiant manifestement écrit quant au style sous l’influence de Thomas Bernhard, que je devais découvrir alors (1997) ;

— cinq lettres de refus émanant d'éditeurs bien connus.

 

Cela remplissait un sac Monoprix, en le bourrant des feuilles avaient percé le plastique, comme des écailles. J’ai attendu deux jours avant de le descendre, guettant l’apparition d’un remords, d’un scrupule, mais bernique : mon passé désormais est moins lourd d’un kilo.

 


 

Publié dans : Grandeur et misère du quotidien
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Jeudi 1 mars 2012 4 01 /03 /Mars /2012 00:07

       

[…]
all wax without the wick,
and we see names that once meant wisdom,
like signs into ghost towns,
and only the graves are real.

 

 Charles Bukowski, These Things (Ces choses, 1969)

 


F.--Mattton---Combien-de-temps-21.jpg

 


[tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,

comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.]

 

(in Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines,
traduction de Thierry Beauchamp)

 

 

 

 

Publié dans : Littérature générale et particulière
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires






Porte-cartes

Antichambre

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés