Mardi 13 mars 2012
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Contraint de déménager par ma propriétaire qui veut récupérer pour elle ce que j’avais bêtement fini par croire, tant
je m’y trouvais bien, mon appartement (or nous autres pauvres mortels ne possédons rien, j’aurais dû le savoir), j’ai déjà fait un premier pas (avant de trouver le courage d’attendre au pied
d’immeubles incertains l’arrivée en scooter d’agents immobiliers prénommés Jean-Philippe ou Gilles) en effectuant cette tâche, à laquelle les déménagements sont traditionnellement propices, qui
consiste à trier ses papiers dans le but avoué d’en réduire le volume.
En l’occurrence quatre tiroirs assez vastes remplis de lettres, de manuscrits et de photographies sur lesquels je ne
m’étais pas penché depuis des années. Afin d’en laisser tout de même une trace, ce blog étant un autre tiroir à souvenirs, l’encombrement en moins, je fais ici l’inventaire de tout ce que j’ai
finalement jeté, assez joyeusement, et qu’on a dû incinérer à l’heure qu’il est :
— deux pochettes de photos de mon voyage d’étude à Londres, en classe de cinquième (1986), toutes marron et ternes et
nulles, il avait fait un temps dégueulasse ;
— trois autres pochettes contenant les nombreux clichés flous, pris par erreur ou surexposés de mon séjour à Tokyo
(2003), faits avec un appareil jetable ;
— une seule rapportée d’une semaine à la campagne avec des amis il y a dix ans, photos de vaches ou de points de vue
qui avaient dû me paraître beaux mais qui ne présentent dix ans plus tard pas le moindre intérêt, c’étaient mes amis que j’aurais dû photographier au lieu de me donner un genre artiste en
immortalisant des pâturages ;
— enfin des dizaines de photos en vrac affligées du même vice de forme et ne montrant pas le moindre être humain (note
pour moi-même : en voyage, ne plus photographier les paysages mais les gens, pour qu’un souvenir soit parlant il lui faut une bouche et des dents) ;
— quatre nouvelles déprimantes (il y est beaucoup question de solitude et de suicide) datant de 1987, tapées au moyen
d’une machine à écrire “électronique” de la marque Canon, je revois encore la petite bande grise des cristaux liquides au-dessus du clavier en plastique noir ;
— un court roman (“Naufrage”) constitué par les monologues intérieurs sans ponctuation d’une demi-douzaine de
personnages lors d’une nuit de Noël (1989, c’était une centaine de feuilles perforées dans un petit classeur rouge, les trois quarts illisibles l’encre ayant trop pâli, j’avais quinze ans et ne
jurais que par Cortazar) ;
— deux lettres sinon d’amour du moins très affectueuses envoyées depuis le fin fond de la Chine par un amant qui
m’oublia complètement peu après à mon grand désespoir (circa 1992) ;
— un premier et unique recueil de poèmes en vers libres, daté de 1993, d’un lyrisme indigeste et écrit pour
impressionner un autre garçon qui ne m’aima pas davantage sinon moins ;
— un assez long roman allégorique et très chiant manifestement écrit quant au style sous l’influence de Thomas
Bernhard, que je devais découvrir alors (1997) ;
— cinq lettres de refus émanant d'éditeurs bien connus.
Cela remplissait un sac Monoprix, en le bourrant des feuilles avaient percé le plastique, comme des
écailles. J’ai attendu deux jours avant de le descendre, guettant l’apparition d’un remords, d’un scrupule, mais bernique : mon passé désormais est moins lourd d’un kilo.
Porte-cartes