Revu avec un plaisir ineffable, c’est fou comme je m’en souvenais très bien, deux films qui m’avaient très fortement impressionné,
enfant : C’était demain (Time after Time), où Jack the Ripper s’empare de la machine à voyager dans le temps de H. G. Wells pour jouer du couteau dans le San Francisco de 1979,
poursuivi par l’écrivain (Malcom McDowell avec des moustaches), et Le Trou noir (The Black Hole), une effroyable histoire de savant fou transformant l’équipage d’une mission
intergalactique en fantômes lobotomisés (sans autre visage qu'un glacial miroir courbe sur de longues robes noires à la Belphégor) tout en entretenant une relation trouble (voire sado-masochiste) avec un terrifiant robot écarlate nommé
Maximilien, à bord d’un immense et phallique vaisseau gothique qu'il veut plonger dans le syphon du titre, lequel n’abrite rien moins que l’Enfer — une production Disney pourtant, c’est à le
revoir assez ahurissant, malgré la présence de deux pseudos-R2-D2 censément mignons.
Les deux films étaient sortis en France la même année, 1980, le premier en janvier, le second en octobre. J’ai dû voir Le Trou
noir au printemps 81, il fallait bien six mois alors pour que les films arrivent jusqu’à l’unique salle de mon village ; j’avais donc sept ans révolus. La fin muette, mais portée par la
musique lyrique de John Barry, a peut-être été ma première grande émotion de cinéma (un an plus tard, E.T. le détrônerait, et son main theme squatterait durablement mon
mange-disque) :
Je pensais plutôt avoir vu C’était demain quelques années plus
tard, à la télévision. La première apparition de Jack l’Éventreur, en caméra subjective souhaitant le bonsoir à une prostituée saoule dans une rue obscure et brumeuse, l’inquiétante suavité de ce
bonsoir (due au doubleur français Jacques Thébault), quand elle a retenti à mes oreilles pour la seconde fois, me l’a confirmé proustiennement, me restituant aussitôt l'épaisse toile
chinée dans les bruns (et qui grattait
un peu) du premier canapé familial, et ma place près du radiateur...
L'idée est la même, mais j'ai pris le temps de faire plus court. C'est pas mal, cette histoire d'infini réel, on ne sait pas trop
quel mot est l'épithète de l'autre. Cela dit on imagine mal — ou plutôt, douloureusement — un réel qui soit fini, alors que des infinis factices se conçoivent (dans le meilleur des cas on appelle
ça des livres).
(Morton Feldman, Christian Wolff in Cambridge, 1963)
Peu après sept heures du matin, bleu hésitant dans la grisaille, air presque humide et tiède, j’aurais dû mettre une veste plus
légère mais je suis d’excellente humeur. J’emboîte le pas d’une voiture avant qu’un portail se referme, m’évitant cent mètres de trottoir avant l’entrée principale et un quart d’heure d’attente
avant l’heure d’ouverture officielle, et me faufile comme un voleur parmi les tombes. Je ne connais pas encore ce coin-là. La première plaque qui me frappe : une fratrie, les Cousin, tous morts à
97 ans : le frère dont le nom m’échappe (ce n’est pas Fernand, mais alors quoi ?) (1895-1992), Henriette (1896-1993), Honorine (1898-1995). Je suis sur une éminence et j’aperçois entre
les allées, en contrebas, à bonne distance, un chat noir immobile, je pourrais m’arrêter pour le regarder mais la brièveté de la vision, prise dans la marche, fait tout son sel (comme plus tard
cette stèle nue sans autre mention que Famille Sauvage). Je me retrouve soudain de plain pied avec les « Cathédrales du Silence », de petits immeubles de trois étages en
coursives, très tristes et très laids, où se côtoient des urnes sous un plafond bas. Quand j’arrive les néons sont encore allumés, ils grésilleraient donc toute la nuit ? pour qui ? Ils
font une basse étrange aux chants d’oiseaux. Je m’engage dans une section quelconque du rez-de-chaussée (« Cases 6103 à 6300 »), regardant surtout les portraits en médaillon. Ces traits
fins et ironiques d’un sosie de Nino Ferrer ont été ceux, qui l’eût cru, de Werner Schoenberg (mort dans la quarantaine). Je ne me souviens pas de la tête de Fidèle Ziito, mais le nom m’est
resté. Autre sosie, à s’y méprendre, celui de Roland Barthes, or c’est M. Léoni (qui n’a d’ailleurs pas l’air d’une tante). Beaucoup de visages flous de matrones édentées, le regard vague et
suppliant, disparues dans les seventies. Je ne reste pas longtemps dans ces voies de garage et continue au hasard et au grand air. Les nuages bas mordent sur les collines en bavant un peu, comme
si c’étaient des Pyrénées ; allant je ne sais où mais déterminé, un escargot progresse, sur la troisième marche d’une volée. Puis, au détour d’un virage et du nom de Manu Minochet (1990-2008),
deux jeunes chats tigrés lovés aux deux extrémités d’un banc et qui me regardent passer, l’air mauvais, seules leurs têtes de bad boys bougent, le second a même les yeux plissés. Au-dessus d’eux,
un pin gigantesque. La grande allée des marronniers est en fleur.
Donc, Livre est synonyme de Hélas, ou de finitude. Il y a une élégie dans la limitation. La raison de l'élégie ne réside pas dans la
finitude négative, l'imperfection, le regret de s'arrêter. Elle réside plutôt dans une espèce de regret du futur. Comment l'expliquer ? Le fait de s'arrêter, et d'achever le travail implique
l'infinité de l'avenir. Ou l'indéfinité. L'avenir s'ouvre comme un dieu sans dieu, qui refait le métier. L'arrêt est pathétique dans l'instant où il change l'avenir en présent. Pour autant, le
présent n'est pas changé en passé. Car le livre est là, de la terre brûlée non révolue, de l'espace, un enclos de signes foncés.
Vers quatre heures de l’après-midi, nous eûmes franchi le sommet de la ligne des montagnes, dit adieu à la clarté du soleil
occidental et commencé de descendre vers l’autre versant, longeant le bord de maints ravins et traversant l’ombre de bois obscurs. Là s’élevait de tous côtés la voix de la chute d’eau, non pas
condensée et formidable comme dans la gorge de la rivière, mais qui s’éparpillait et qui sonnait gaie et musicale de val en val. Ici, de même, les esprits de mon guide se rétablirent, et il se
mit à chanter haut, d’une voix de fausset, et avec une singulière obtusion de perception musicale, jamais fidèle, soit à la mélodie, soit à la clef, mais errant à son gré et même en quelque
manière avec un effet qui était naturel et agréable, comme celui du chant des oiseaux. Comme l’obscurité croissait, je tombai de plus en plus sous le charme de ce gazouillement sans art, aux
écoutes et aux aguets de quelque air articulé, et toujours désappointé. Et quand à la fin je lui demandai ce que c’était qu’il chantait : « Oh ! s’écria-t-il, je chante sans
plus ! » Par-dessus tout je fus pris par un truc qu’il avait de répéter infatigablement la même note à petits intervalles. Ce n’était pas si monotone que vous penseriez, ou du moins pas
désagréable ; et cela semblait respirer un contentement prodigieux de ce qui est, tel que nous aimons à l’imaginer dans l’attitude des arbres, ou la quiescence d’une eau dormante.
R. L. Stevenson, Ollala (1885) traduction d’Alfred Jarry
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