Dimanche 5 juillet 2009




George Crumb (1929), Makrokosmos, Book I (1972)
XI. Dream Images (Love-Death Music)
. Musingly, like the gentle caress
of a faintly remembered music

Michael Sheppard, piano

(Encore une pièce à ajouter à ma collection de fantômes...)




découpages et photo de Julien de Hita



 Je crains de ne pouvoir exprimer les singulières sensations d’un voyage à travers le Temps. Elles sont excessivement déplaisantes. On éprouve exactement la même chose que sur les montagnes russes, dans les foires : un irrésistible élan, tête baissée ! J’éprouvais aussi l’horrible pressentiment d’un écrasement inévitable et imminent. Pendant cette course, la nuit suivait le jour comme le battement d’une grande aile noire. L’obscure perception du laboratoire disparut bientôt et je vis le soleil sauter précipitamment à travers le ciel, bondissant à chaque minute, et chaque minute marquant un jour. Je pensai que le laboratoire avait dû être détruit et que j’étais maintenant en plein air. J’eus la vague impression d’escalader des échafaudages, mais j’allais déjà beaucoup trop vite pour avoir conscience des mouvements qui m’entouraient. L’escargot le plus lent qui rampa jamais bondissait trop vite pour que je le visse. La scintillante succession de la clarté et des ténèbres était extrêmement pénible à l’œil. Puis, dans les ténèbres intermittentes, je voyais la lune parcourir rapidement ses phases et j’entrevoyais faiblement les révolutions des étoiles. Bientôt, tandis que j’avançais avec une vélocité croissante, la palpitation du jour et de la nuit se fondit en une teinte grise continue. Le ciel revêtit une admirable profondeur bleue, une splendide nuance lumineuse comme celle des premières lueurs du crépuscule ; le soleil bondissant devint une traînée de feu, un arc lumineux dans l’espace ; la lune, une bande ondoyante et plus faible, et je ne voyais plus rien des étoiles, sinon de temps en temps un cercle brillant qui tremblotait.


Herbert George Wells, of course





Publié dans : Rien à ajouter
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 2 juillet 2009


Après avoir étudié l'accordéon classique au conservatoire de Bezons, Didier Da Silva découvre la guitare électrique.
Il prépare une thèse de doctorat sur les intellectuels en politique, collabore à la revue
Témoin et préside l'association Chrétiens pour une gauche nouvelle.
Jeune espoir du handball brésilien, il sera Nantais la saison prochaine. Le joueur (1, 87 m, 84 kg) vient en effet de parapher son premier contrat pro en Europe pour une durée d’un an.


Mes homonymes selon Google. C’est du handballeur, curieusement, que je suis le plus proche : il ne me rend que deux centimètres et cinq kilos (mais ils ne doivent pas être placés au même endroit (je parle des kilos)).






Lon Chaney, "l'homme aux mille visages",
dans L'inconnu de Tod Browning



Publié dans : Conneries
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Mercredi 1 juillet 2009





Et les ennuis continuaient. Les jours où je n’étais pas maudit, s’ils se trouvaient assez nombreux, tant s’en fallait que je sois verni. D’abord, je devais me nourrir, et varier mon alimentation, quand seuls le sucre et ses dérivés me satisfaisaient réellement. À la fois Hansel et Gretel, je n’aurais fait qu’une bouchée de la cabane en pain d’épices, pour réclamer incontinent des HLM du même tonneau ; or je n’ignorais pas que l’ingestion exclusive de glucides, assortie à ma vie assise, ferait rapidement de moi quelque chose d’assez peu glamour. Je ne tolérais que trois bourrelets (dans le style du bonhomme Michelin) : dès que s’esquissait un quatrième compère, j’observais des jeûnes, ou bien longuement, d’un œil glacial, un brocoli bouilli dans son assiette, en brandissant solennellement une fourchette prophylactique ; inutile vexation puisque je me ruais, dès que j’avais le dos tourné, sur des tubes de lait concentré extatiquement régressifs. (J’étais soumis de mon propre chef à tout un arsenal de lois de compensation bouffonnes, votées à la va-vite, en bourrant les urnes, tantôt éhontément laxistes, tantôt d’une rigueur des vieux âges, maniant tour à tour la sucette et le cilice sans tirer finalement profit de l’une ou de l’autre (hypothèse basse) que des caries et des regrets ; grâce à dieu je pouvais m’octroyer quand je voulais la consolation et la joie d’un lèche-vitrine dans une pâtisserie. Je ne m’en privais pas. Je ne me privais de rien à quoi je tienne vraiment et ces petites escroqueries morales, ces contritions pour du beurre ne trompaient que moi, ce qui tombait bien, je ne leur en demandais pas plus. La lucidité est une option comme une autre ; je n’en abusais pas. Il ne faut pas abuser des bonnes choses, dit un proverbe, et les proverbes ont toujours raison du fait qu’ils vont par paires antithétiques, qui se ressemble s’assemble et les contraires s’attirent, abondance de biens ne nuit pas et l’argent ne fait pas le bonheur, la valeur n’attend pas cent fois sur le métier, mourir un peu forme la jeunesse, la parole est d’or et les écrits restent, avec eux on est paré en toutes circonstances, le fond de cette sagesse de bonne composition étant que tout, ici-bas, a sa chance d’être vrai ou faux : j’en avais fait, par défaut, ma philosophie.) Ce régime aberrant, surtout, impliquait que je me rendisse trois ou quatre fois par semaine dans un supermarché situé à cinq cent vingt-sept pas de mon domicile, aventure qui m’exaltait peu. Y avait-il rien de plus déprimant que le fond crasseux des paniers en plastique ? Que ces tomates d’hiver seulement capables de blesser si on les lançait assez fort ? Ces saloperies saturées de mauvaises graisses exposées à ma concupiscence ? Ces portions pour célibataires, barquettes-cercueils au contenu innommable dissimulé sous sa traîtresse sublimation photoshopée ? J’avais tellement pitié des caissières (et ne parlons pas des caissiers). Je timbrais chaleureusement, à leur intention, mes bonjours et mes au revoir, quand je leur voyais des cernes ou un air las en fin d’après-midi je leur soufflais un “bon courage” comme chuchoté dans un grenier pendant l’Occupation. Assis et contraint à considérer des choses moches et ternes et toujours les mêmes, je les comprenais : nous l’avions dans le cul, notre centre de gravité, et la tête lourde quoique vide, solidarité. M’en retournant (compter une quarantaine de pas supplémentaires, le poids des sacs réduit la foulée), je me sentais soldat portant barda, mule sacoches, fourmi miette. Des vierges dans leur niche, à tous les coins de rue, surveillaient ce calvaire d’un oeil indifférent.

Bientôt, les cinquante litres d’un sac poubelle ultra-résistant, lui, et risiblement recyclable, seraient mobilisés jusqu’au dernier pour contenir plus d’emballages que le néant n’en a jamais rêvé, des épluchures douteuses et un jus indicible dont l’éventuelle poisse odorante, au moment de nouer le sac, faisait mon désespoir. Je savonnais alors mes mains, frénétiquement, comme après un crime ; d’ailleurs bientôt une fois encore je n’avais pas le choix, ce sac il fallait le descendre, froidement, tenir à bout de bras les dépouilles puantes de mes déséquilibres alimentaires et, tâchant d’être digne, s’avancer ainsi accessoirisé dans la rue passante, entre chien et loup, pour soulever de l’autre main (jusque-là soigneusement préservée de toute souillure) le couvercle malpropre, dont un des gonds HS bâillait, d’une benne au flanc roussi par un vandalisme avorté.

Le trivial me poursuivait, j’essayais vainement de le distancer. J’emportais dans les administrations, quand après maintes négociations, dénis et ruses, je me décidais à m’y rendre, de rares plaquettes d’obscurs symbolistes dont je lisais trois lignes, distrait et agacé, en attendant que coïncidassent le numéro de mon ticket et celui d’un panneau clignotant ; entrant tremblant dans le box gris, je les posais sur le bureau en espérant que mon référent, secrètement dix-neuviémiste, d’un coup d’œil sur la couverture en pleurant me tomberait dans les bras ; ça n’arrivait pas. Je m’efforçais de réapprendre le plus sincèrement du monde la beauté sue des Nymphéas, sur lesquels, dans ma triste posture, j’avais une vue imprenable, tandis que le proctologue, je n’insiste pas. Chez le dentiste, l’intensité de mes regards sur le plafond aurait dû normalement me mettre en contact direct avec Dieu ; il n’en était rien. La mesquinerie des choses m’accablait.

La nécessité et l’envie n’allaient jamais main dans la main ; elles ne marchaient pas sur le même trottoir. Si la seconde rencontrait la première c’est qu’à force d’errer il arrivait qu’elle croise son chemin rectiligne ; aussitôt elles se séparaient ; elles n’avaient rien à se dire, elles se méprisaient. Y avait-il un fleuve à traverser, et voyageaient-ils dans le même bateau, est-il besoin de préciser qui de CE QUE JE DOIS et de CE QUE JE VEUX tombait à l’eau, et qui restait ? Les désirs les plus coriaces nageaient jusqu’à la rive, mais souvent tout essoufflés ils abandonnaient. Les devoirs d’un méchant coup de pied les précipitaient derechef dans les flots. Ces métaphores sont peut-être obscures, mais il m’apparaissait clairement que ce n’était pas rigolo.

D’autant qu’il suffisait que je dusse, dans la plus faible des mesures du simple jeu de l’esprit de suite faire ce que, au départ, j’avais souhaité faire de bon gré, pour en avoir l’appétit coupé. Alchimie à rebours, magie noire de l’astreinte : ce qu’elle touche, elle le transforme en plomb. Pour empêcher ces métamorphoses, ce sinistre travestissement d’un élan en corvée, il me fallait encore et toujours ruser, ne céder qu’aux désirs de la dernière minute, ne succomber qu’à des caprices. Évidemment, j’y excellais ; toquades et lubies se partageaient mes libertés.

L’impatience est folle, on le sait. Elle croit possible la téléportation, elle prétend que ce n’est qu’une question de temps, qu’à trois générations d’ici nous n’aurons qu’à songer à un ailleurs précis pour disparaître dans un éclair bleu. Elle compte les heures et les jours. Si j’avais en vue quelque réjouissance (ou simplement un truc spécial à faire, pas spécialement enthousiasmant mais pas débilitant non plus), je comptais pour rien le temps qui m’en séparait, ne lui accordais pas même un regard, une minute d’attention. C’était un temps de second choix, de la qualité ordinaire, je n’allais pas m’abaisser à ça. Mis en veilleuse comme une bouilloire ou un écran mais sans réaliser, hélas, la moindre économie d’énergie, je dressais un voile gris entre moi et le monde sur quoi tout rebondissait, l’attente, considérais sans me troubler des jours et des heures nuls, sacrifiés, pis-aller. Je savais que c’était un péché, qu’une âme forte et élevée devait voir chaque seconde comme une adorable, une inestimable chance qui ne revenait jamais. J’ai attendu que cela passe, cela étant, des mois entiers. Quelle forme dessinaient ces pics d’intensité que je reliais entre eux comme points numérotés dans un désert d’insignifiance ?





Morton Feldman, Music for Jackson Pollock (1951) pour deux violoncelles
The Turfan Ensemble, Philipp Vandré

Publié dans : D'un ouvrage abandonné
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mardi 30 juin 2009






Ma mère, quand je lui faisais part de mes douleurs dorsales, me vantait les mérites d’une ceinture médicale, dont j’étais d’autant plus bête de me priver qu’elle était, merveille des merveilles, “entièrement remboursée par la sécurité sociale” ; mais je rechignais un peu à l’idée de la rejoindre si benoîtement dans le troisième âge. Allons, n’y avait-il pas encore d’autres choses à tenter, comme ces exercices simplissimes dont un ami m’avait fait la démonstration ou ces longueurs de piscine que je m’essoufflais à additionner (plus que trois et le compte est bon !) épisodiquement, déterminé en quittant le bassin à y retourner au moins tous les jours mais détourné bien vite de cet honorable dessein par le premier prétexte venu (là aussi il n’y avait qu’à se baisser, aïe) ? Si j’ose dire, le travail avait bon dos. J’aimais être assis, même lorsque la Nécessité (avec une grande haine) n’exerçait sur moi aucune contrainte par corps.

Mais attention, je n’étais pas l’ennemi des voyages. J’avais connu des joies immenses, assis dans la voiture d’un train ou sur un siège d’avion.

Et je soupirais après de grands départs, qui seuls me semblaient valoir la peine de se déranger : l’Afrique ou rien. Je transigeais sur l’Italie. Deux ans passaient, en général, entre l’un et l’autre périple ; dans l’intervalle, m’en souvenant, je faisais le yoyo entre chambre et bureau. J’avais vu la Chine, le Maroc, la Suisse. Je n’avais rien vu de tout cela. Tant qu’on ne s’est pas ennuyé dans un endroit, on ne le connaît pas. Je m’étais beaucoup trop amusé, dans ces modestes aventures extra-territoriales, et à chaque fois pendant trop peu de temps, pour m’en souvenir autrement que comme de rêves éveillés, séduisants et faux même si je ne ménageais pas ma peine pour ne point me conduire en touriste, à telle enseigne que je n’avais à raconter que des errances banlieusardes, des musées décevants et des curiosités mineures qui n’enchantaient que moi mais durablement.

Ma valise n’était pas défaite, sur mon bon vieux grabat, que je m’employais déjà à replâtrer le flirt poussif d’un chirurgien et d’une infirmière, d’un patron et d’une secrétaire, d’un vicomte et d’une roturière, etc., etc. L’expérience n’y faisait rien, le bloc de quatre cent mille signes (espaces non compris, tu l’as dit), dans ses brumes, se découvrait toujours infini et inentamable j’aurais eu plus d’entrain au pied du mont Cervin, moi l’éternel dernier des randonnées pépères (tss, j’admirais la vue).

Il fallait pourtant s’agripper à la paroi, progresser dans la mangrove, fixer son attention sur la purée de pois et y distinguer incohérences et fautes, qui certes pullulaient, laides et noires, mais en feignant de croire qu’il y avait là quelque chose à sauver, quand la seule correction sérieuse était pomme A, puis supprimer.

Ce paradis de la page blanche me serait toujours dérobé, pensais-je en m’écroulant, et le sommier grinçait. Si le bureau, orienté au nord, empruntait volontiers l’aspect d’un antre (cabane dans les arbres puis cachot sordide avec une égale conviction), la chambre, à l’opposé, par l’entremise de ses hautes fenêtres, connaissait des lumières toutes plus chatoyantes et en particulier d’excellents crépuscules. Je m’étendais alors, correction sauvegardée, sur le lit jamais fait, tout habillé, pour laisser ma peau (ce qui dépassait : chevilles, bras, visage) boire leurs couleurs. Je tirais ainsi du soleil mourant juste assez d’énergie pour passer la soirée. J’attendais qu’il se fût éteint (par crainte peut-être que, dans son éclairage, elles ne m’apparussent poétiques) pour me retourner en pensée sur les ruines de la journée. PAYSAGE DÉSOLANT, PERTES ÉNORMES. Toutes les heures saccagées, froides, mornes, mortes

mais des minutes gisaient, où tremblait encore un souffle de vie.

Je les ranimais. C’étaient celles où je n’avais pensé à rien, où j’avais allumé une cigarette, où j’avais bu de l’eau, où j’avais fait la moitié des cent pas en cherchant des figures dans les taches du plafond, où je m’étais arrêté devant ces fenêtres à présent obscures pour attacher un regard à un nuage (qui s’en dégageait facilement), où une sensation quelconque avait réveillé un souvenir quelconque (mais pas tant que ça), où j’avais fredonné un air, massé amoureusement mes tempes, où j’avais ri.

On ne pouvait pas m’enlever ça (personne n’y songeait), j’avais ri. Mes voisins s’interrogeaient-ils sur ces grands fous rires solitaires, explosant de loin en loin dans un silence total (à leurs oreilles ; moi j’entendais le ronron du frigo, la soufflerie du Mac, les froufrous du jogging, mes propres soupirs) ? Plus j’étais fatigué, plus ils étaient sonores. Une platitude montée en épingle, une métaphore à côté de la plaque, un quintuple pléonasme (de tels exploits étaient monnaie courante), une franche vulgarité, des sottises intriquées, un cliché bien rance, quand je tombais dessus après dix heures non-stop de rétropédalage dans ce grumeleux porridge syntaxique qu’était la romance avant affinage, déclenchaient chez moi, c’était humain, des hilarités disproportionnées. Des rires nerveux, en somme. Je hoquetais ainsi, dans le soir qui venait. J’avais sur la bêtise une vue privilégiée, dégager des points positifs n’était pas bien sorcier. Je pouvais même m’abandonner à l’illusion plaisante que je la dominais. Mais quand je mettais l’ordi en veilleuse, le baiser final rectifié, et que dans la seconde j’oubliais tout de Sharon et de Brad, de Christopher et d’Antonia, que je faisais craquer mes os et quelques pas, je me retrouvais, dieu merci, comme un con, dans mon sweet home obscur et vide, le tunnel franchi, l’orage passé, humilié mais, cela seul comptait, désœuvré.

À suivre...


Publié dans : D'un ouvrage abandonné
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Lundi 29 juin 2009







Encore avais-je la chance dans mon malheur de ne pas être assujetti à des horaires fixes, joug qui m’aurait conduit à court terme au suicide ; à la lutte armée ; à la trépanation volontaire. N’empêche que je devais travailler pour survivre et qu’après plus d’une douzaine d’années de cet état de fait l’horreur de son absurdité n’avait pris aucune patine, elle m’écrasait chaque jour, comme un soleil, de tout son éclat. Il ne fallait pas compter sur moi pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, pour accepter l’ordre des choses. De la vigueur de mon épouvante dépendait ma dignité.

Et que je ne fusse pas au fond d’une mine à respirer des vapeurs de soufre me consolait médiocrement.

Cet argument relativiste avait d’ailleurs le don de me faire bouillir. De pauvres diables suaient sang et eau pour un centième de mon salaire, la belle affaire ! Chacun sa pioche. C’est la chaîne qui compte, pas le poids du boulet ; Il n’y a que des travaux forcés (aphorismes 637 et 4854). Souvent, tout à fait éveillé déjà mais encore étendu dans l’obscurité, sur le point, après avoir procrastiné autant que possible, de voir rosir le jour où je n’aurais pas d’autre choix que de trimer, je me demandais si ma faute, quelle qu’elle pût être, méritait un tel châtiment. J’étais évidemment d’une impartialité sans faille et je concluais à mon innocence sans que m’effleure le plus léger des doutes ; alors, le jour se levait, beaucoup moins pur que le fond de mon cœur.

Parfois, aussi, cela dit, je songeais que c’était bien fait, que c’était là le juste prix de mon refus de vivre nu, dans les bois, à mâchonner des baies et à mourir d’ennui en attendant la septicémie contempler et louer la beauté du monde. Je n’en pensais bien sûr pas un mot, et, remisant bien vite au vestiaire la robe, jamais très seyante, de l’avocat du diable (moins que celle du moine-poète, en tout cas), je gémissais de plus belle, yeux au ciel, sur l’iniquité de l’existence. Une heure ou deux de mon temps, deux à trois fois l’an, cela m’aurait paru presque raisonnable. Mais voir s’abîmer sans retour deux jours par semaine, une semaine par mois, trois mois par an...

S’il n’y avait pas là de quoi se pendre, je voulais bien qu’on me décroche et qu’on m’étouffe. D’autant que les heures de travail effectif bavaient très largement sur leurs voisines, prétendument libres : se préparer à travailler, se remettre de l’avoir fait, rêver d’arrêter de le faire tout cela, c’était encore du travail, pire, c’était probablement sa part la plus pénible. J’étais un damné, un forçat de la terre, un esclave, une bête de somme. Je tenais à ce qu’on en convienne ou plutôt qu’on n’en convienne pas me mettait en rage. On m’accusait d’exagérer, d’être une petite nature, de ne pas avoir le sens des réalités. On m’invitait à la décence (c’était en général à ce moment-là qu’on recourait à l’évocation du triste sort des mineurs de fond). Ou bien il me fallait rejoindre cette tripotée d’hippies poisseux, d’ermites hirsutes, dans l’autre camp, quitter mon confort tout juste bourgeois pour la vie au grand air, les poux dans la tête, les douches froides...

J’étais coincé, comme mes vertèbres.

Je bossais en effet assis. Cette exquise petite chambre chaude qu’était le bureau la nuit, où je passais tant d’heures merveilleuses à rêvasser lâchement, dans un pseudo-silence fait de grincements de tuyauterie et de rumeurs de chasse, aux fins dernières et aux causes premières, devenait, quand tombait le jour, une abominable geôle je n’avais désiré qu’y être, je ne voulais plus que la fuir. L’ombre flottante des cloisons durcissait, la clarté ne semblait servir qu’à souligner des détails cruels : ce tas de mégots dans le cendrier, la saleté accumulée sur le clavier de l’ordinateur, ces livres que je ne lisais pas, cette montagne bleu pâle, par une autre fenêtre, au sommet de laquelle je n’étais pas. (Pour y faire quoi ? Holà, tout doux, un problème à la fois.) Je tournais sur moi-même dossier ergonomique, croûte de cuir, hauteur réglable et invariablement je tombais sur banqueroute (j’avais surnommé (les détenus baptisent ainsi les compagnons de leur solitude) le fauteuil pivotant la roue de l’infortune, le cendrier le poumon externe et le bureau lui-même la station Mir). Je coulais pour la centième fois un regard vers le bas de l’écran. Page 26.

Je corrigeais des romans d’amour.

Des romans de trois cent cinquante pages, dits encore à l’eau de rose ou de gare le pendant littéraire, si l’art est un homard, des bâtonnets de surimi. Qu’il vente ou pas, tous les quinze jours, depuis toutes ces années (la fleur de ma jeunesse), j’en recevais, par retour de mail, sitôt que j’en avais retapé un, un autre (le même). L’amour et les romans n’en sortaient pas grandis. Et c’était là, tout de même, si on voulait bien y réfléchir cinq minutes, un métier bizarre, grotesque, improbable. Car enfin une telle chose ne se trouvait possible que par l’existence préalable de la cuculterie romantique, du mariage comme horizon indépassable, du machisme, de la psychologie de bazar, de l’imprimerie, des avides imprimeurs, du pléonasme, d’un lectorat féminin et vaste sommairement alphabétisé, de la grande distribution, de l’Internet, des tourniquets dans les maisons de la presse, du lieu commun, de la grammaire et de l’orthographe.

C’était se donner beaucoup de mal pour simplement m’empoisonner la vie.

À suivre...


Publié dans : D'un ouvrage abandonné
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 27 juin 2009






Aussi vulnérable que je me perçoive, je n’en étais pas moins solidement charpenté. Avant d’être tombantes, mes épaules étaient larges ; eussé-je pratiqué un sport, même en dilettante, qu’on m’eût bientôt trouvé un air de brute. Potentiellement, une armoire à glace, certifiaient les coachs au premier coup d’œil (un beau gâchis, à les en croire). S’ils ne désarmaient pas, je me remettais vite des assauts des microbes. J’étais à la fois tout le temps malade et jamais sérieusement. Deux mois d’un régime sain, d’entraînement quotidien, et la force de la nature serait apparue dans sa gloire, j’en étais hélas persuadé. Je comprenais les transsexuels et leur sentiment d’une erreur d’enveloppe. Je me projetais mince, blond, souffreteux, diaphane ? J’avais de gros os, le cheveu crépu, la peau brune, des pieds de colosse et des mains de déménageur. Il avait fallu toute une vie de mollesse pour faire de cette masse un flan inoffensif.

Encore tiède de son bain-marie, le flan se traînait, dans un peignoir trop court et qui s’effilochait, jusqu’à sa penderie. C’était un espace étrange, très peu large et trop profond, plus un défilé qu’un dressing, au juste, où je me faufilais, le dos contre le mur, le nez dans mes chemises, le front dans les cintres, pour attraper, dans le cul-de-sac, sur une sombre étagère, un slip à tâtons. Quelques années plus tôt, après de violents débats intérieurs au nom de l’amour-propre et de l’esthétique, je m’étais décidé à acheter un jogging, enfin, un pantalon je l’enfilais en soupirant d’aise , qui reculait chaque jour les bornes de l’informe, l’élastique à la taille depuis longtemps rompu. Pour la raison que je le destinais à un usage strictement domestique, un mauvais démon (nommé “tant qu’on y est”) m’avait poussé à le choisir extrêmement laid, choix facilité par la surprenante variété de l’offre, en la matière. Celui-ci était vert acide avec des bandes à chevrons mauves et des coutures jaunes, comme j’imagine qu’en portent les garçons de cirque roumains ; je vagissais encore, sans doute, lorsqu’on l’avait cousu ; je l’avais eu pour dix francs dans des fripes. Toute ma garde-robe ne valait pas beaucoup plus cher, si l’on songeait à sa valeur marchande ; mais son prix sentimental était exorbitant et des dizaines de pièces de vêtements tout juste bonnes à éponger des flaques s’entassaient dans le défilé comme dans un couloir de la mort. Ayant revêtu cet habit de lumière, complété l’hiver d’une polaire pas moins moche (et bleu pétrole), je venais me placer dans le cercle orangeâtre délimité (sans trop) par la fleur (clématite) qu’affectait d’évoquer, d’une grossière copie de lampe Tiffany échouée à l’angle du bureau, le chapeau obèse, dont le reflet sur une vitre me rassurait à l’égal d’un phare. Au-delà de ce reflet je pouvais voir (et je scrutais) soit, par déduction, une rue plongée dans la nuit noire, mais plus exactement du noir et mon visage si je m’approchais, soit la fenêtre, qu’éclairait seule l’électroluminescence bleutée d’un portable, d’un voisin à mon instar très matinal, ou l’inverse, je n’en savais rien. Ses apparitions n’obéissaient à aucune régle, mais j’avais remarqué que, neuf fois sur dix, nous ne dormions pas les nuits de pleine lune. Ni lui ni moi n’avions cherché à communiquer, à publier, ne serait-ce que d’un geste de la main, notre conscience de la présence de l’autre, jamais, et j’aimais à penser que cette réserve même était une marque de connivence. Il était arrivé néanmoins que nos regards, indubitablement, se croisent (la rue n’était vraiment pas large). Cela n’avait duré qu’une demi-seconde et bien malin qui eût tranché entre l’agacement, la stupeur, la sympathie et la frayeur ou pourquoi pas la convoitise ? la démence ? la catatonie ? pour qualifier son expression ; je n’aurais su ni décrire son visage ni fixer la fourchette de son âge. Je le préférais imprécis, mystérieux, idéal. Aussi bien, le jour, je le connaissais ; mes vies nocturne et diurne étant d’une étanchéité à toute épreuve, je n’avais aucun moyen d’en être sûr.

L’aube sonnait la fin de la trêve, sauf s’il pleuvait : je regardais alors la pluie, pendant une heure ou deux encore, comme la continuation de la nuit par d’autres voies. Ces rallonges étaient rares. Là où je vivais, les nuées d’orage ne s’arrêtaient pas. Elles se pressaient ailleurs pour y donner toute leur mesure et leurs séjours au-dessus de nos têtes s’apparentaient pour la plupart à des pauses pipi elles n’étaient pas les bienvenues ici, le soleil ou le vent, seigneurs mafieux du coin, ne tardaient pas à le leur faire savoir. Je ne m’en plaignais que pour la forme ; je regrettais plus sincèrement les conséquences d’un temps pluvieux, entre toutes et en premier lieu les obscures forêts humides ; on m’eût comblé si, par exemple, une porte dérobée au fond de la penderie s’était ouverte, sans plus de façons, sur une obscure forêt humide, avec ses champignons, ses mousses, tout le saint-frusquin (de pleins paniers de fraises, des promenades). Je ne rêvais pas. Du reste, je ne rêvais jamais. Je me souvenais bien de temps en temps avoir évité des menaces de mort et des catastrophes mais rêver c’était autre chose, me semblait-il. Le plus souvent dormir pour moi équivalait à disparaître, instantanément, corps et biens. Mis à part les tentatives de meurtre et les fins du monde dont j’étais sporadiquement la victime ou le témoin, j’adorais dormir. Pas une fois je n’avais eu du mal à trouver le sommeil, je n’avais qu’à éteindre la lumière et il m’enlaçait aussitôt, voluptueusement, amant toujours prêt pour la bagatelle (de sorte que je ne prenais guère au sérieux les insomniaques ; chichis, fables que leurs souffrances, ils faisaient leurs intéressants). Je me réveillais aussi aisément, sur un claquement de doigt, d’attaque. La profonde nuit s’étonnait, elle avait comme un tressaillement, un oh soufflé presque inaudible puis elle se détournait de moi, menu fretin. Je lui savais gré de son dédain, puisqu’il n’était en rien hostile.

Le jour, c’était une autre histoire. Trop heureux s’il m’avait snobé !

Mais il avait des projets pour moi.


À suivre...


Publié dans : D'un ouvrage abandonné
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 26 juin 2009


Le nouveau "feuilleton de l'été". Cette fois et faute de mieux il s'agit du premier chapitre, qui se suffit à lui-même, d'un ouvrage (récemment) abandonné. En voici une première tranche.







J’auscultais le cœur de la nuit, et son pouls était faible ; mais un bon litre de café est un excellent défibrillateur. Je vivais bien deux heures sur ce choc électrique, dans les meilleures dispositions à l’égard du monde en général et de mon existence en particulier, sans la moindre objection à avancer, non vraiment rien à redire, et puis tout cela se mettait à se déglinguer légèrement, j’étais rattrapé par la manche par l’arbitraire de mon origine, de mes tares, de mon habitat, la conscience désolée de tout ce que je n’étais pas ; je méditais sur ces questions ou plutôt j’y pensais vaguement, sans rigueur, me bornant le plus souvent à forger quelque aphorisme rendant un joli son creux, par exemple Être, c’est être limité ou Je suis le veuf de tant d’imbéciles, toutes formules me semblant cependant avantageusement remplaçables par cette phrase que je prononçais alors fréquemment et dans les occasions les plus diverses : Mais qu’est-ce que je fous là ? (au besoin, mon épitaphe). Si encore je n’avais été déçu que par ma consistance, plus ou moins gélatineuse, mais bernique, c’était de l’état des choses, comment dire, de la situation globale, que je me déclarais, comme à la dernière case d’un questionnaire client, pas du tout satisfait. Je sentais mille sujets de plainte, il n’y avait qu’à se baisser, tenez, en voilà un : j’ai mal au dos. Des centaines de millions de personnes à travers le monde et, j’en fais le pari, dans d’autres mondes habités, pour autant que leurs indigènes soient vertébrés, ont mal au dos, et je devrais chanter cet ordre-là ? (La nature, me disais-je, peut être parfaite ; c’est donc qu’elle n’a pas voulu, qu’elle a fait sa mauvaise tête. N’était-ce pas dégueulasse lamentable ?)

Mais je feignais l’indignation. Je n’étais capable au mieux que d’une révolte passive ; ceci expliquant cela, j’avais également mal aux cuisses. À vrai dire, chacun des organes, l’ensemble des zones, la plus petite parcelle de mon corps recevait, un jour ou l’autre, la  visite de la douleur. J’avais pour elle des sentiments ambivalents. Si je m’en réjouissais secrètement comme d’une preuve d’existence (en dernière analyse, tant qu’on en bave on est vivant), j’en guettais les apparitions avec un peu trop d’intérêt, comme le fan d’une série télé attend le prochain épisode que ma carcasse, en quelque sorte, scénarisait en somatisant (qu’on me damne si ce n’est pas une perversion), sans jamais manquer d’inspiration : elle vous traduisait en un tournemain une contrariété en crampe, un remords en tour de rein, un regret en chalazion, elle savait, par je ne sais quelles séductions répugnantes, attirer à elle les virus volages, tombait dans le panneau de toutes les contagions. Bref, j’étais sans défenses, et j’allais de travers, de concert avec tout ce qui, sur la terre, va de cette façon-là ; je rêvais de lignes droites.

Me restaient, inaliénables, forteresses imprenables, collection privée, ces deux heures de félicité nocturne, que je faisais durer vicieusement en trichant, c’est-à-dire en me levant chaque jour un peu plus tôt. Mon premier regard était pour le réveil que je n’avais pas fait sonner , ses chiffres et ses nombres, d’autant plus incontestables qu’ils étaient rouges. (Je me faisais une fête de cette opération magique, aussi excitante à mener qu’un hold-up, qu’est le changement d’heure la seule loi poétique qu’aient jamais édictée les hommes ; je jugeais mesquin qu’il n’y en ait que deux mais rien ne m’empêchait, dans ma république (bananière), d’en instituer en veux-tu, en voilà (j’ai connu des minuits en plein après-midi). De tous les ministères le plus épineux était, naturellement, celui des affaires étrangères ; or pendant ces deux petites grandes heures à géométrie variable (dont il me semblait parfois tenter de repousser les murs tel un explorateur ceux, piège fondant sur lui, de la chambre au trésor), il était dieu merci en chômage technique ; les affaires pendaient, grand bien leur fasse, dans les ténèbres extérieures, mon étroit astronef n’avait à craindre du dehors qu’une fort peu vraisemblable pluie de météorites.)

Concrètement, le sol était froid sous les pieds. Mon second regard était pour les pantoufles : l’explorateur en prenait pour son grade, le spationaute avait l’air fin. C’étaient des pantoufles en peau de rien, à savoir imitant mal la fourrure et la chair d’une chimère mi-mouton mi-daim au moyen d’une synthèse, dont j’aimais mieux tout ignorer, reproduite pour une bouchée de riz dans la lointaine Chine. D’ailleurs pantoufle est fantaisiste, on dirait mieux chausson. Le corps en était chocolat et les pourtours en peluche blanche. Le talon demeurait nu, le pied levé l’air s’engouffrait jusqu’aux orteils, quand j’en avais le temps je mettais des chaussettes. Mais la plupart du temps je n’avais pas la tête à ça. J’écoutais le silence, je caressais ma barbe, j’étais un bon sauvage, je ne me rasais pas. Je me lavais, en revanche, avec un plaisir intact. Mes rêveries solitaires débutaient volontiers dans un bain brûlant, je les laissais tiédir avant de me doucher longuement. Tant d’eau douce salait la facture et chagrinait les écolos mais qu’importait : le moindre clapotis résonnait formidablement, la mousse en s’amenuisant soupirait, j’épiais le grésillement ultime des microbulles. Nostalgie de l’amnios, quand tu nous tiens !

Toute honte bue j’y clapotais, j’observais mon corps comme celui d’un autre, les douleurs charmées se taisaient.

À suivre...


Publié dans : D'un ouvrage abandonné
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 23 juin 2009



Mompou, Musica callada, quatrième cahier
XXVII. Molto lento



(par moi-même, tantôt, vers midi)





Du même j'ajoute La Barca, sixième pièce des Impresiones intimas, son premier recueil pour le piano. Ainsi les extrêmes chronologiques se touchent...





Publié dans : Mes mains ont la parole
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Dimanche 21 juin 2009




Paul Hindemith, Ludus tonalis (1942)
XII. Fuga sexta en mi bémol majeur. Tranquillo
Boris Berezovsky, piano





Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,
Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.


Publié dans : Consolations modernes
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 20 juin 2009



un combat toujours victorieux.




Publié dans : Grandeur et misère du quotidien
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires






Traces

Rechercher

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus