Pour Maryse P., qui vient de nous quitter.
Pour Maryse P., qui vient de nous quitter.
C'était le premier janvier, au Bain des Dames. Je me souviens qu'ensuite nous nous étions offert une énorme part de tropézienne, avant de périr d'ennui devant Hugo Cabret. Ce n'était pas si mal pour une première journée. (Puis mon ordinateur est mort, d'où l'inactivité de ce blog, et la mise en ligne tardive de ce petit film...)
(hier à 8h30 puis à 17h45)
(Les souvenirs sont en nous ce qui empêche le monde de finir et lorsque l'on voit qu'il continue aussi hors d'eux, indifférent et mobile, coulant sans avidité sur ce qui fut et sera, un vertige se produit, qui a l'éclat de notre propre disparition.)
Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement (2011)
Les Canaries avecque leur Double, évidemment. Plus le ciel d'aujourd'hui.
Un élément est essentiel à l'obtention d'un Noël réussi (si vous me passez l’oxymore) : un enfant en bas âge. Deux ans maximum. N’importe lequel fera l’affaire, à moins de jouer de malchance, il sera mignon. Les guirlandes et les boules le fascineront vraiment. Le passage de minuit le laissera indifférent, il n’aura pas trépigné et il dormira probablement. Avant cela, les adultes en présence, pièces d’origine ou détachées, auront cru à toutes ces histoires de famille par égard pour lui.
Sinon, c’est l’horreur. Dans un salon croulant sous le kitsch, le cadet a déballé sa Xbox. Au milieu des angelots, des bûches Picard et des mandarines, il tourne en rond sur une placette en éclatant des têtes à coups de fusil mitrailleur.
Quant à la Saint-Sylvestre, seul l’espoir est requis. Cet accessoire hélas n’est pas dans l’air du temps.
Jeudi 22 décembre, 7 h 55
Une vague de froid sans précédent s’abat sur la France. Cinquante départements placés en alerte orange. Trafic ferroviaire fortement
perturbé. Et moi qui prends un train lundi. Cette nuit, situation sans précédent également, l’époque est à l’inouï, plus de deux mille
personnes l’ont passé sous la Manche, sans chauffage ni électricité (mais au sec) : les moteurs n’ont pas supporté le changement de température. Dix-huit heures dans l’obscurité, sous des
milliards de mètres cube d’eau glacée, à bouillir d’impatience parmi des pleurs d’enfants, je préfère ne pas y penser. Il neige à Nice. La conférence sur le climat est officiellement un
échec. Les gens dans la rue vont cernés de catastrophes en marche est une phrase (parfaite) écrite il y a soixante-trois ans par Samuel Beckett. Je me la suis citée avec un à-propos de toute façon inéluctable
en achetant, mais oui, des cadeaux, à la Fnac des Halles. Des cadeaux pour moi, bien sûr. Et une babiole pour Antoine. Je la lui ai donnée tout à l’heure, en sabrant une bouteille de champagne.
C’était ouvrir les vannes au lamento du prof de collège, qu’il exécuta avec légèreté, simplement heureux du début des vacances, et d’autant plus amical qu’il n’avait été, depuis mon arrivée,
qu’un spectre morose au petit déjeuner. Nous avons beaucoup ri, en conspuant la terre entière. J’ai tenu pour ma part un solo sur le thème classique de Noël, qui est sans surprise bien plus
amusant considéré sous un jour noirâtre.
— Mon cher Antoine, tout ce que l’esprit humain a produit de plus bête et de plus
faux a été mis sous coffret, et on se l’offre. Combien de beaux livres des frères d’Arvor ? Combien de kits “jardin zen” avec leur bac de sable et leur petit rateau ? J’en ai vu des piles, comme je te vois ! En ce moment même, des millions de sapins sont maquillés comme de vieilles putes. Le mauvais goût de
l’humanité a certes l’occasion de s’exprimer tout au long de l’année, mais les bornes du hideux n’explosent que dans les derniers jours.
— C’est la honte qui rougit les baies du houx.
— Exactement. La nature
blêmit sous l’insulte, et on accuse à tort la neige.
L'Automne Zéro Neuf, p. 90-91
Marin Marais, La Rêveuse
arrangement : Pierre
Gouin
Réchauffement climatique ou pas, la douceur de la température, ces derniers jours, n'aura eu d'égale que celle de la lumière, du matin au soir les nuages se pressent comme à la parade pour en avoir chacun leur part, c'est un festival de tous les instants : s'il se passe d'autres choses sur la Terre, je ne suis pas au courant. Ah si, il semblerait que Noël approche : revenant de chez une amie hier soir, j'ai vu trois guirlandes et deux boules pendre sinistrement du plafond en agglo d'une pizzéria déserte éclairée au néon. Quoi de plus triste, je vous le demande. Mais enfin, gardons la tête froide, ce n'est pas la fin du monde.
Je continuais de regarder très attentivement à travers mes meilleures lunettes le corps de ma mère et les minutes
passèrent. Pas le moindre mouvement perceptible [...] Sans oxygène, le cerveau meurt dans plusieurs minutes, des changements irréversibles s’y étant déroulés. Et combien ça devait être certain
que ma mère ne respirait plus ! Je verrais le moindre mouvement, certes, songeais-je. Lunettes et attention soutenue. En effet, n’exagérerais-je pas le moindre mouvement ? sinon l’inventer
!
La preuve n’était-ce pas ce jour d’été, il y eut bien des années, où je flânai dans le bas de la ville. En passant un
établissement de pompes funèbres, à l’angle sud-ouest des rues Bleecker et Sullivan, lequel était complètement au rez-de-chaussée, pas même une seule marche, et dont les portes à double battant
étaient tout ouvertes, je regardai de la rue à l’intérieur où je vis dans la salle d’exposition un cercueil ouvert occupé. Que ce fut invitant, attirant que d’entrer et de jeter un coup d’œil sur
le défunt (qui peut-être s’ennuyait tout seul) !
La propriétaire apparente de l’entreprise était en train de balayer
diligemment le trottoir là-devant et son mari présumé, également à l’extérieur, près de l’entrée, faisait le badaud. J’entrai, personne ne disant rien ni ne semblant déconcerté, même si je
n’étais pas vêtu en deuil (hors mon habituelle face de carême). Je me mis à côté du cercueil et regardais de près la vieille femme ridée en bière, ses mains liées par un rosaire, et chose assez
inquiétante, car les morts sont censés être... morts, plus je la regardais, plus j’avais l’impression qu’elle respirait encore et régulièrement, ne fût-ce qu’assez superficiellement ! Au bout de
peut-être dix minutes, le propriétaire entra et m’approcha.
Lorsqu’il fut à mes côtés — étant donné que toute personne
embaumée, et ayant donc son sang remplacé par un liquide plus ou moins germicide, est définitivement morte — je lui demandai :
— Est-ce qu’elle est embaumée ?
— Oui, fit-il.
Alors, cette histoire qu’elle respire, ça doit être une fiction de mon imagination, me dis-je dans un éclair. Il me posa une question à son tour
:
— Est-ce que vous êtes un membre de la famille ?
— Non. Je ne puis pas rester ?
— Ben, non.
Pas de nécrophiles ! Je me traînai de l’endroit. À une rue de distance, je regardai en arrière (je n’avais pas d’Eurydice). Le croque-mort
m’observait. Mon propre cadavre, nullement exsangue (pour le moment), parvint à tourner le coin et à se déplacer d’une distance de deux rues vers l’ouest jusqu’à l’avenue des Amériques pour être
avalé par une bouche de métro. Rentré à la maison une heure plus tard, je téléphonai (compulsivement) à l’établissement funéraire et dis au zig :
— Cette vieille en bière chez toi, elle respirait, espèce de salopard ! et je raccrochai sans attendre de réponse. (C’était ma bonne action du
jour.)
Louis Wolfson, Ma mère, musicienne..., p. 197-198
Paris est la ville des gens connus, ceux qui le sont vraiment et — cela commence à faire pas mal de monde — ceux qui ont toutes les apparences de l’être. Ainsi, tout juste sorti de la gare de Lyon, je suis tombé sur deux sosies, mais troublants, et il était aussi troublant qu’ils soient ensemble, de Jean-Pierre Coffe et de Mimie Mathy. Des sosies officiels, devenus amis au fil des spectacles en province ? Puis ce sera, au cours de mon bref séjour, les surgissements de Tonie Marshall marchant vite près de Censier, de Philippe Starck au téléphone devant la Bourse (naturellement, je dirais), de Ramzy sans Éric rue Sainte Croix de la Bretonnerie (entouré d’une nuée d’enfants excités). Peut mieux faire : je me rappelle avoir croisé, il y a trois ans, rue de Rivoli, Isabelle Huppert sur une bicyclette, et l’année suivante, sous la neige, aux abords du colombarium du Père Lachaise, Michael Lonsdale en personne.
J’avais fait pour l’occasion l’emplette d’un parapluie, je ne m’en suis servi que dix minutes, entre la rue la Fayette et Pigalle, je l’ai oublié chez un ami. Il m’avait coûté dix euros, ce qui nous fixe à un euro la minute au sec : Paris est une ville chère. À l’UGC des Halles, ayant alors deux heures à tuer et pour le prix d’un parapluie, j’ai vu Drive, qui raconte l’histoire irréelle et fantasmatique, parmi des gerbes de sang et de néons, d’un chevalier blanc monosyllabique (un bien beau film, m’a-t-il semblé). Rue de Belzunce, tandis que je fumais à la porte d’un restaurant, j’ai vu la Lune et l’étoile du Berger ; c’était la première fois, je crois bien, que je distinguais dans cette ville, la nuit, autre chose qu’un mur de nuages blancs (je n’y suis jamais resté bien longtemps) : elle m’a soudain paru plus humaine. Autre différence notable, les gens à Paris sont sans commune mesure mieux fringués qu’à Marseille.
Quelques extraits de Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne mardi à minuit au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan ou Exterminez l’Amérique de Louis Wolfson (Navarin, 1984 : un grand merci à Alain Neddam pour m'avoir aimablement prêté ce livre désormais introuvable).
p. 33 :
[...] ma mère m’éveilla en agitant la porte de ma chambre à coucher et en y frappant
avec dépit, laquelle porte étant bloquée par la porte de mon placard — penderie ouverte à 180 degrés de façon à ce que les boutons s’engageassent l’un contre l’autre si on essayait d’entrer. Cet
édifice “protecteur” était bien plutôt un simple rite, car je savais que ma mère, et sans doute également mon beau-père, avait appris qu’on pouvait aisément dégager le boutons des deux portes en
n’ouvrant que très peu et en se servant alors d’une règle mince ou d’un couteau de cuisine pour tourner un coup à la porte du placard.
Mais du moins ce dispositif empêchait-il, pendant la journée, d’entrer mal à propos dans ma chambre, c’est-à-dire sans que j’eusse le temps de mettre dans mes oreilles mon écouter stéthoscopique
branché à mon magnétophone, quoique sans pouvoir empêcher mon assassinat éventuel en plein sommeil (la façon sans doute la moins désagréable de crever, cet acte inéluctable). Car j’éprouvais
toujours le besoin d’être très paranoïaque. On voulait me tuer... peut-être. Ma mère, parce qu’elle était devenue cancéreuse ; son mari qui me détestait [...]
p. 53 :
C’était mon quarante-cinquième anniversaire de naissance. “Déjà” plus que vingt-cinq années depuis que je suis “officiellement” déclaré dément. (Je répète : les Grecs disaient que le plus grand bonheur qui puisse échoir à un homme, c’est de ne pas être né. — Nous avons eu la poisse.)
p. 85 :
[...] les schizophrènes n’ont qu’un quart des chances qu’ont les personnes dites normales de devenir cancéreux. Alors, ne devrait-on pas y penser à deux fois pour ce qui est de tout cet effort et de tout cet argent pour guérir la “schizophrénie”, compte tenu des millions de gens qui sembleraient ne pas mourir du cancer précisément parce qu’ils sont fous ?
p. 109-110 [après l’élection de Jimmy Carter] :
De ma part, je le sentais en quelque sorte de mon devoir d’écrire au nouveau titulaire. Après tout, n’avais-je pas trouvé la clé de l’énigme du phénomène inhumain de l’humanité terrienne (et pour ce qui est de cela de n’importe quelle espèce humaine sur n’importe quelle planète dans n’importe quel univers) ? Les forces nucléaires ! Boum ! (Mais nous ne pouvons pas aider les autres, même ceux sur les astres errants des étoiles les plus rapprochées, car les distances restent évidemment toujours astronomiques. Nous devons donc nous aider nous-mêmes. Boum !) Depuis le que le démocrate baptiste de Géorgie se targuait de vouloir promouvoir les droits humains d’à peu près par le monde (projet très louable sans doute), ne pouvais-je pas d’autant plus lui indiquer le droit humain le plus fondamental, si j’ose dire (et qui — aussi paradoxal que ça puisse sembler — devrait être visé cent pour cent), pour notre humanité tout entière : celui de ne pas être contraint de naître, de “venir au monde” (et de devoir pleurer aussitôt) ! [...] Donc, bien au contraire de supprimer les bombes, on devait en fabriquer énormément plus et de grosses et de très très sales (ou productrices de beaucoup de matière très très longtemps radioactive) et les utiliser en fin de compte pour faire impossible toute vie sur cette planète de malédiction.
p. 124 :
J'étais évidemment au courant, force d'écouter les nouvelles à satiété, que jamais un Boeing 747 (jumbo-jet)
n'avait été mêlé à un accident aérien, et beaucoup d'eau était coulé sous les ponts depuis sa mise en opération. Franchement, je trouvais ça bien aberrant ! — non pas qu'il est amusant à être
dans un avion qui s'écrase (au contraire ! dirais-je). Mais est-ce que cette invraisemblable invulnérabilité du jumbo-jet voulait dire, insinuait que l'homme pouvait atteindre un tel
degré de perfection où serait réduit énormément le tragique dans le monde au lieu de continuer d'être multiplié incommensurablement ? J'en doutais fortement. Ça ne pouvait pas durer, m'étais-je
dit.
Mais malgré tous les vols d'avion malencontreux, le géant qu'était le 747 avait continué d'avoir la vie toujours sauve. Ainsi l'ahurissante nouvelle me donnait-elle, entre autres choses, évidemment le sentiment d'un rattrapage. La voix parvenant
de Cologne disait que deux jumbo-jets, et non un seul (donc un double rattrapage !), pleins de monde, dans le brouillard à Santa-Cruz de Ténériffe... ! "Voilà que les choses rentrent une
fois de plus dans l'inéluctable ordre logique d'ici-bas !" devais-je songer.
Puisque nous parlions de piano, je place ici ce qui demeure, avec les années, une de mes pièces préférées ; son drame murmuré, l'ornement sensuel de son chant touchent en moi je ne sais quelle corde, sensible bien sûr ; sa basse mouvante et inquiète, ses harmonies en demi-teintes, sa simplicité raffinée sont faites pour m'envoûter : c'est le Sous-bois de ce très cher Emmanuel Chabrier (1841-1894), ici merveilleusement joué par Emmanuel Strosser. Le ciel de cet après-midi, entre trois et quatre heures, s'y prête assez bien, à mon goût (on y pressent pour ainsi dire le même andante de la fatalité).
J'ai le grand plaisir, dans le cadre des vases communicants et sur son invitation, d'accueillir ici François Bon, qu'on ne présente plus, et ce beau texte, intime, sur le rapport qu'il entretient avec la musique pour piano seul. L'image est également de lui. Je me suis contenté d'ajouter à la fin une petite illustration musicale, et quelques liens internes. (On peut lire ici la réciproque.)
Tout un monde lointain
Pourquoi, certaines heures, certains jours, certains voyages, certains moments de travail, il ne m’est possible d’écouter que du piano seul ? Et probablement une écoute barbare. Puisque le registre des oeuvres et des compositeurs qui viendront fournir à cette écoute est évidemment bien trop restreint, caractériel, lié à mes limites – et que pas envie souvent de les pousser, sinon les exploser. J’écoute beaucoup d’instruments joués seul, musique indienne par exemple (même si tampura et tablas ou pakhangaj derrière sitar ou rudra veena), et bien sûr en musique occidentale. Encore plus, je n’écoute quasiment que des instruments à corde, les instruments du quatuor (j’écoute aussi des quatuors à corde, comme si le quatuor était aussi un instrument soliste). Par exemple, je n’aime pas écouter un violoncelle ou un violon jouant avec accompagnement de piano. Ça passe pour un chanteur (j’écoute beaucoup de lieder, privilégiant en ce cas les voix d’homme) parce qu’on n’a pas le choix. Je rêve des lieder qui me sont essentiels interprétés par une voix a capella. Je n’écoute pas une littérature pianistique. Je ne sais pas ce que j’écoute, c’est parce que je ne le sais pas, que je viens l’écrire dans le carnet web d’un pianiste. Il y a des jours Bartók et on ne sait pas pourquoi. Il y a des jours où dans le continent Schumann ce sera uniquement les FantasieStücke et je ne sais pas pourquoi. Bach est une révérence continue, pour la grammaire même de la tête, et je reconnaîtrais les interprétations de Glenn Gould, ou le clavecin de Scott Ross à des kilomètres, une seule intonation sur trois notes, et pourtant, si je reviens à Bach, je remettrai les partitas pour violon et en connais toutes les interprétations. Mais le piano est mental – sur certaines journées de travail, je pourrai laisser en continu les variations Goldberg ou les Diabelli. J’ai probablement plus écouté les Diabelli (et son dernier quatuor) plus que tout autre fragment du monolithe Beethoven. Sans doute c’est banal, c’est l’époque, les routes qu’elle trace pour vous. Parfois je vais ailleurs, j’aime bien le toucher de Brad Mehldau, mais il y aura ensuite le 111 ou le 117 de Brahms. Un ami m’a gravé un CD de Corelli : pour lui la meilleure interprétation, vraiment rare, dérangeante – vrai que j’ai transcrit ce disque sur mon ordinateur et le réécoute volontiers, mais n’ai pas retenu le nom du musicien, l’ai remplacé par le nom de l’ami qui me l’a offert, Wouter van Orschoot, d’Amsterdam, qui dans sa maison tout en hauteur si étroite a réussi à percher au dernier étage un demi-queue qui paraît plus grand que les murs. Je ne sais pas ce qui tient de ma paresse, ou de la seule force inépuisable de ces musiques. Si je n’écoute que des instruments joués seuls, est-ce par incapacité à recomposer au-dedans les grammaires symphoniques (pourtant, avoir tant écouté Britten, ou Feldman, ou le Tout un monde lointain de Dutilleux). Quand je remets les Préludes de Chopin (j’écoute aussi ses études, mais rien d’autre) c’est toujours ce petit machin en Ré de 42 secondes que je me repasse, parce qu’une fois je l’ai identifié au sentiment intérieur que j’ai de Marcel Proust et n’en ai jamais varié. De Liszt études, les poèmes symphoniques, et d’autres plus mystiques – Liszt vient près, et Scriabin encore plus. Je n’ai qu’un disque de Scriabin, il me semble qu’au bout de toutes ces années je ne l’ai pas épuisé. Un souvenir biographique très précis lié à l’Italie fait des mots « Arturo Benedetto Michelangeli » et plus loin « préludes de Debussy » une sorte d’expression fixe et d’un seul tenant : jamais été chercher plus loin pour Debussy. Je connais bien plus extensivement la littérature pour violoncelle seul, et quasi rien de plus pour le piano. Bien sûr j’arpente parfois des marges, mais comme s’il n’était pas besoin alors de retenir l’oeuvre, et le compositeur. Les compositeurs ont tous écrit pour piano seul. Le piano est leur grammaire intérieure, il est l’arrangement de la musique au-dedans. Ils n’écrivent pas pour piano, ils écrivent leur idée de la musique. Et c’est probablement parce qu’on entre alors dans cette idée qu’on a un tel besoin du piano, plus que de ses sons et cluster. J’ai écouté du Cage, et du Berio, et tout un hiver à Berlin remontaient de l’appartement du dessous les notes jouées par Arvo Pärt. Est-ce la position d’écouteur de musique qui fausse, si on repense à ces pages de Proust sur Chopin, par exemple : puisque chez lui, la musique, il s’agissait de la jouer. Je n’ai jamais pu me passer, dans la pièce où je travaille, d’un bazar accumulé d’instruments à cordes, quand bien même je ne m’en sers pas. J’ai toujours été fasciné par les vitrines de luthier, marchands d’instruments d’occasion. Celle de la place des Vosges, à Paris, je la photographie avec mon téléphone chaque fois que je passe près. Dans le concert je suis pris par le corps autant que la tête, on est vidé du dedans – j’ai été souvent à des concerts, même Scott Ross. Je ne sais pas à quoi je fais face quand j’écris : le clavier de l’ordinateur n’est pas le clavier physique du piano. Parfois, écouter longtemps le travail d’un accordeur, pour que la distorsion d’unisson sur les trois cordes crée le timbre. L’ordinateur est plus simple : la distorsion est seulement dans les lettres, ou l’écart entre les mots. Et je ne regarde pas l’écran, ni la page à venir. Je regarde dedans, j’ouvre à ce qui derrière traverse. C’est là où le piano ouvre un espace. Dans ce site où je viens écrire, des fragments brefs de piano joués seuls nous parviennent, à distance, reliés aux saisons, aux livres, aux écritures. Je suis débarrassé de ma pesanteur, qui me renvoie toujours aux mêmes écoutes : on se laisse embarquer. Le piano garde sens : dans cette grammaire du dedans, qui nous offre la nôtre. Il y a une musique plus près de son absolu besoin : là où nous-mêmes ne savons pas le formuler, mais lieu même où écrire est possible, qui nous dépossède.
Claude Debussy, Étude pour les sonorités opposées
Clara Haskil, piano
didier.da.silva@orange.fr
Porte-cartes