Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 07:49

 

 

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À quoi penses-tu ? demande la nièce à son oncle.
À quoi je pense ? répond l'oncle.
Oui à quoi tu penses répète la nièce.
Eh bien dit l'oncle puisque tu veux le savoir, je pensais à l'habitude qu'on prend de certaines formules, au devoir qu'on devrait s'imposer de les varier et à l'ennui qui me vient de faire des phrases. 

 

[...] les sujets prometteurs sont toujours les moins bons. Se contenter de ceux qui ne promettent rien, on en tire parfois quelque chose. 

 

On ne peut rien contre le temps ni contre soi, qu'on le veuille ou non. Puisse ce charmant poncif me redonner du nerf. 

 

Robert Pinget, Monsieur Songe (1982)

 

 

 


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Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 16:56

 

canal de loin

 

J'ai refermé tantôt Le Roi au masque d'or après l'avoir savouré longtemps, nouvelle par nouvelle. La dernière, Bargette... Ah ! Schwob est grand. Il faut qu'elle soit ici in extenso. 

 

 

 

 

 

Bargette

 

A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire ; l’eau dormante était verte jusqu’à l’ombre des murailles ; contre la cabane de l’éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les volets battaient sous le vent ; par la porte mi-ouverte, on voyait la mince figure pâle d’une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe ramenée entre les jambes. Des orties s’abaissaient et se levaient sur la marge du canal ; il y avait une volée de graines ailées du bas automne et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide ; la campagne était morne ; une bande d’herbe jaunâtre se perdait à l’horizon.
Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du petit remorqueur. Il parut au-delà de l’écluse, avec le visage taché de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle ; et à l’arrière une chaîne se déroulait dans l’eau. Puis venait, flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie ; elle portait au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient rondes et rissolées ; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda, et des géraniums.
Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la barge, dit à celui qui tenait la gaffe :
– Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l’écluse ?
– Ça va, répondit Mahot.
Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s’assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l’épaule, entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l’enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers l’écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.
– Bon appétit, là-haut, cria l’homme ; nous autres, on dîne.
Il ajouta :
– L’Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que nous avons passé par là.
– Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C’est parce qu’il a la peau brune, mademoiselle ; nous l’appelons comme ça sur les chalands.
Et une petite voix fluette leur répondit :
– Où allez-vous, la barge ?
– On mène du charbon dans le Midi, cria l’Indien.
– Où il y a du soleil ? dit la petite voix.
– Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.
Et la petite voix reprit, après un silence :
– Voulez-vous me prendre avec vous, la barge ?
Mahot s’arrêta de mâcher sa liche. L’Indien posa le cruchon pour rire.
– Voyez donc – la barge ! dit Mahot. Mademoiselle Bargette ! Et ton écluse ? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.
– On se fait donc vieux dans le patelin ? demanda l’Indien.
La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans sa cabane.
La nuit ferma les murailles du canal. L’eau verte monta le long des portes d’écluse. On ne voyait plus que la lueur d’une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s’élevant. Un peu avant l’aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et, l’écluse s’ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.
L’Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d’une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.
– Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.
– Non, dit l’Indien, c’est une moinette ; la gosse de l’écluse. Elle est là, parole d’honneur. Mince !
Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d’aurore, et elle dit de sa voix menue :
– Vous m’aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.
– Dans le soleil ? dit Mahot.
– Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues qui éclairent la nuit ; où il y a des oiseaux grands comme l’ongle qui vivent sur les fleurs ; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des choses… qui vont dans l’eau, des… citrouilles – non – des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des… citrouilles. Non… Je ne sais plus… aidez-moi.
– Le diable m’emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être ?
– Oui, dit la petite. Des… tortues.
– Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa ?
– C’est papa qui m’a appris.
– Trop fort, dit l’Indien. Appris quoi ?
– Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux, et les… citrouilles. Allez, papa était marin avant d’ouvrir l’écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n’y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas ? J’avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J’aurais enlevé les planches du parquet, au milieu ; j’aurais mis de la bonne terre, et puis de l’herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m’a défendu. Il m’a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l’humidité. Alors je n’ai pas voulu d’humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.
La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L’écluse était loin. On ne pouvait virer le bord. Le remorqueur sifflait en avant.
– Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n’allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil – voilà tout. – Pas vrai, l’Indien ?
– Pour sûr, dit-il.
– Pour sûr ? répéta la petite. Menteurs ! Je sais bien, allez.
L’Indien haussa les épaules.
– Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.
Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns avec leurs pousses délicates : et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles ; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l’été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l’Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu’on l’avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l’eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n’avait pas vu ces oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.
La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.
– C’est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein ?
Bargette secoua la tête.
Et le matin, le bateau étant à l’amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes :
– Menteurs ! cria une voix fluette.
L’Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle se tourna vers eux, sur la rive du canal ; et Bargette leur cria de nouveau, s’enfuyant derrière la côte :
– Menteurs ! Vous êtes tous des menteurs !

 

(1892)

 

 


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Mercredi 23 mai 2012 3 23 /05 /Mai /2012 05:23

 

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Je t’écoute dormir, comme chaque nuit, c’est l’avantage de se lever bien avant toi. Le ressac de ton souffle est une mer intérieure, ma veille est balnéaire. Et chaque nuit, sur ma berge, je l’entends refluer vers moi, cette eau qui à coup sûr me lavera de toutes les saletés : on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche en effet mais d’amour seul, qui est l’eau fraîche elle-même.

 

 

Mes ironies s'y noient.

 

 


 

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Mardi 22 mai 2012 2 22 /05 /Mai /2012 06:00

 

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Ni noire ni verte mais si verte et si noire, la plume centrale de cette pie blessée — posée sur l’herbe qu’elle plie à peine, au bord d’une allée d’herbes folles et d’arbustes, en banlieue — un portail rouillé est au bout et la mer de l’autre côté. Un chat l’avait laissée pour morte, privée du vol elle a déjà l’air empaillé et pourtant elle palpite encore sur ta main large et dépliée, tu t’es accroupi pour la ramasser délicatement évidemment et tu t’es mis à la caresser, avec deux doigts, ça suffisait : elle attend la mort sans un cri, il est quatre heures de l’après-midi. Tu as voulu la poser sur une branche, tu n’avais pas fini de te retourner qu’elle tombait dans un bruit d’un comique étranglé, un pof sourd amorti par l’herbe mais tout de même d’un certain poids.
—Merde.
Tu t’es penché, je ne la voyais pas, j’ai deviné que tu la remettais à l’endroit.  Un vent assez fort soufflait, au soir un orage éclatait, la pluie l’aura noyée.

 


 

 

 

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Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 07:35

 

Disneyland existe, les enfants aussi sans doute. Les enfants ne sont pas difficiles : leur rêve c'est d'être n'importe qui, de vivre n'importe comment, d'aller n'importe où, et ils le font. C'est ça la vie des enfants : ils ne décident pas, ils ne décident rien. La vie n'est que ce qu'elle est, rien d'autre, et ils le savent. Les enfants aiment la vie, tout le monde sait ça, mais rien ne les oblige à aimer la vie qu'ils ont.

 

Ce sont les derniers mots du film d’Arnaud de Pallières, Disneyland, mon vieux pays natal (2000), sorte de poème cinématographique — ce n’est en effet ni un documentaire, ni un film d’horreur, quoiqu’il en donne aussi fugacement l’impression — d’une tristesse infinie malgré sa brièveté, 46 minutes oniriques et glaçantes dont le texte en off est aussi remarquable que le travail sur l’image et surtout les sons, les voix, je l’ai vu hier et j’en suis encore mystifié. 


 



 

Les dix premières minutes du film

 


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La veille, j’avais lu d’une traite le court roman d’Étienne Barilier, Piano chinois, paru l’an passé aux helvètes éditions Zoé : roman épistolaire moderne, c’est-à-dire constitué de billets de blog et de courriels, il oppose deux critiques musicaux et spécifiquement pianophiles qui font assaut de pédanteries l’un pour idolâtrer l’autre pour mépriser une jeune et jolie virtuose aux yeux bridés apparue à la Roque d’Anthéron. Le livre croule sous les références et j’imagine qu’il faut connaître un peu le sujet pour en goûter pleinement l’humour tour à tour subtil et farcesque mais même sans cela cette comédie des opinions, précieusement moliéresque, doit pouvoir se lire avec agrément.


Marc-André Hamelin, Douze études dans tous les tons mineurs.
VI. Esercizio per pianoforte (Omaggio a Domenico Scarlatti)

 


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Ces derniers jours, j’ai lu également trois des albums de l’intégrale Robert Crumb qu’ont entrepris de publier les éditions Cornélius, avec le soin qu’on leur connaît. Le moins qu’on puisse dire c’est que le plaisir que prend à dessiner le pape malgré lui des comics underground est communicatif. Son incroyable liberté de ton a permis l’émergence d’une nouvelle bande dessinée dont l’un des plus singuliers représentants est peut-être Justin Green, dont j’ai découvert il y a peu l’étonnante confession autobiographique, historiquement d’ailleurs la première du genre en BD, Binky Brown meets the Holy Virgin Mary (1972), récemment et luxueusement rééditée chez Stara. 40 pages grand format saisissantes où l’auteur enlumine, avec autant de traits de génie que de maladresses, son enfance et son adolescence psychotique — il souffrait de ce que l’on n’appelait pas encore des troubles obsessionnels du comportement, sous la forme d’un délire religieux particulièrement gratiné.

 

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 06:51

 

 

Salvatore Sciarrino, Trio n°2 (1987)
Alter Ego

 

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Je me rappelle, et je suis parfaitement sincère quand je crois qu'ils ne seront que très, très peu nombreux à comprendre ce que je vais dire maintenant, je me rappelle, dis-je avec une modeste témérité, que chaque fois que je passais un vieux pont de bois, que je me trouvais devant un portail de parc, que mes yeux plongeaient sur quelque plaine, que je contemplais quelque panorama, ou que je tâchais d'évaluer, d'apprécier une ambiance matinale ou vespérale, il ne me venait que des réflexions sérieuses, sur moi et sur l'humanité, sur l'Être et le firmament, mais chose étrange, dès que je me décidais à écrire, des folâtreries se mettaient à voleter tout autour de moi, on eût dit que l'écriture me paraissait comique, en sorte que j'ai peut-être gardé beaucoup de choses sérieuses par-devers moi. Je confesse d'ailleurs bien volontiers ce détail qui me caractérise, à savoir qu'en écrivant, j'ai tu, pour ainsi dire, pas mal de choses, et cela, sans la moindre préméditation [...]

 

Robert Walser, Microgrammes

 

 

 


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Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 06:15

 

 

Morton Feldman, Madame Press died last week at ninety (1970)

 


 

Si vous supposez un Dieu qui ne soit pas votre personne et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu parle : alors l’univers est son langage. Il n’est pas nécessaire qu’il nous parle. Nous ignorons à qui il s’adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont les signes qu’il y a des visages, les mots sont les signes qu’il y a des choses. Et ces choses sont des signes de l’incompréhensible. Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d’unir du Centre Suprême. Et comme tout ici-bas n’est que collection d’individus, cellules ou atomes, sans doute l’Être qu’on peut supposer n’est que la parfaite collection des individus de l’Univers. Lorsqu’il raisonne les choses, il les conçoit sous la ressemblance ; lorsqu’il les imagine, il les exprime sous la diversité.

 

Marcel Schwob, préface du Roi au masque d’or (1892) 

 

 

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Presque tous ceux qui viennent dans l’autre vie s’imaginent que l’Enfer est semblable pour tous, et que le Ciel est semblable pour tous ; cependant il y a dans l’un et dans l’autre des variétés et des diversités infinies, et jamais l’Enfer pour l’un n’est absolument semblable à l’Enfer pour l’autre, ni le Ciel pour l’un absolument semblable au Ciel pour l’autre, de même qu’il n’y a jamais un homme, ou un esprit, ou un ange, qui soit tout à fait semblable à un autre, pas même quant à la face ; lorsque seulement je pensais qu’il pouvait y avoir deux êtres absolument semblables ou égaux, les Anges étaient saisis d’effroi.

 

Emmanuel Swedenborg, Du Ciel et de ses merveilles et de l’Enfer (1758)

 

 


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Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 06:40

 

 

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J’étais au fond de la salle, près des colonnes, mais pas en forme pour écouter l’orateur. Tu n’es pas toujours en forme. Alors je regardais les copains debout devant moi ou à côté. Eh bien figure-toi qu’un type debout c’est en équilibre ! Je n’y avais jamais pensé. Il n’y a qu’à le regarder. On fixe par exemple son oreille et en même temps un point qui ne bouge pas. Moi c’était le bord d’une colonne. Et on voit que cette oreille ne reste pas une seconde en place. Elle se balance à gauche et à droite, en haut, en bas. Toute la tête se balance et tout le corps jusqu’aux pieds. C’est eux qui maintiennent sans cesse l’équilibre. Quand tu es exercé tu n’as plus besoin de fixer autre chose en même temps. Tu vois cette oreille qui bouge sans arrêt et tous ces types qui bougent, qui bougent à côté, devant, derrière. Tu as le tournis.
Je me disais : s’ils se rendaient compte qu’ils sont en équilibre, s’ils sentaient sans arrêt l’effort de leurs pieds, de leurs jambes, de leur dos, de leur cou ? J’ai idée qu’ils ne pourraient plus se tenir debout. Ça les fatiguerait. Pour les réunions ce serait embêtant. Plus personne pour écouter. Les orateurs maudiraient l’équilibre obligatoire. Parce qu’on en revient toujours là : aussitôt qu’on se sait obligé on abandonne. Moi c’est comme ça. C’est pour ça, je pense, qu’on ne parle jamais aux types de leur équilibre. Note que même assis sur des chaises ce serait pareil. L’effort est un peu moins grand, mais les oreilles naviguent.

 

 

 

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Il y a un oratoire, tu sais, là où ça monte, juste avant le raidillon, j’ai vu en passant « Quarante jours d’indulgence pour un pater et un ave. » Ça vaut la peine, plus d’un mois, il y en a qui font cent ou trois cents jours, pendant trois cents jours, tu te figures, tu es indulgent, tu es bon, tu laisses pisser le mérinos, on peut te faire des coups tordus tu t’en bats l’œil, oui ça vaut la peine, sauf si la prière est trop compliquée. Dommage qu’on dise « indulgence », j’aimerais mieux « dulgence ». Quarante jours de dulgence. C’est plus doux.

 

 

Robert Pinget, Mahu ou le matériau (1952)

 

 

 


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Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 07:51

 

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Mais il y a l’Autre. Vous le connaissez bien ; nous en parlons toujours ; nous n’y pensons jamais. Celui dont nous disons « comme dit l’autre » et que nous n’avons jamais vu. Le journal a son secret ; la phrase a son mystère. L’Autre n’a pas de nom ; c’est l’Autre. Quand vous l’invoquez, il vous secourt. Criez à l’aide ; il est là. Tout ce que vous ne savez pas, il le sait ; ce que vous savez, il ne le sait pas. C’est votre double ; il vous ressemble comme un frère. Entre minuit et une heure, si votre plume s’arrête — hélas — invoquez-le. Il vous parlera. Tenez ; voici qu’il est tard ; je suis seul, et entouré de noirceur et de silence ; je l’appelle — et je vous jure, moi, Loyson-Bridet, il me fait peur. Écoutez ses mots étranges, inarticulés : tiens bon mon vieux experto credo roberto c’est tapé chi lo sa much ado about nothing alors il y a du bon quos ego j’aimerais mieux autre choses eurêka esjudem farinæ voilà le chiendent to be or not to be se non e vero ah que j’ai pouffé goddam vulgum pecus attends voir s’ils viennent a giorno et nunc erudimini méli mélo currente calamo shocking in anima vili sœur Anne ne vois-tu rien venir rara avis chi va piano va sano bone Deus all right couci couça hic jacet lepus il ne faut qu’un coup pour tuer le loup tu quoque in naturalibus ça se décroche de omni re scibili le pourceau d’Épicure proh pudor c’est chouette rien ne sert à rien that is the question stultorum numerus est infinitus…

Halte, je le tiens celui-là ! Il est dans mon petit dictionnaire Larousse, page 835 :
« Parole de Salomon dont on peut encore faire l’application. » 

Est-il donc Salomon ? Est-il Shakespeare ? Est-il Dante ? Romain, grec, hébreu, italien ou de mon pays de veaux ? Est-ce un sans patrie ? Est-ce Dieu ? Est-ce la déesse Raison ? Est-ce le buisson enflammé qui me dicte les nouvelles tables de la loi ? ou contemporain de Iahweh, des Élohim, est-ce le vénérable roi Hammourabi ? Est-ce Gavroche, Prudhomme, La Palisse, Mayeux, — ou, proh pudor ! Notre Maître lui-même [Francisque Sarcey] ? Quelle est cette ombre inspiratrice des lieux communs éternels, cette sagesse des nations polyglotte, cette Babel du sublime éculé, cette savetière de l’idéal qui rapetasse nos articles ?

 C’est l’Autre. Il n’a point de nom que ce nom contraire. Il est celui qui est, celui qui sait, par opposition à vous qui n’êtes ni ne savez. Adorez-le, mes frères, et invoquez-le souvent, à l’exemple de Notre Maître. Son origine est inconnue ; sa fin est obscure. Ne cherchons pas à le comprendre. Redisons seulement avec ferveur les mystérieuses paroles du premier dictionnaire de l’Académie française :

 « Comme dit l’autre : pour citer en général sans nommer personne. Car, comme dit l’autre, il faut bien, etc. »

 

Loyson-Bridet alias Marcel Schwob
Mœurs des diurnales, Traité de journalisme, 1903

 

 


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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 09:39

 

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Gabriel Fauré, Sixième Nocturne
Jean Martin, piano

 

 

C’était le 18 avril dernier, sur l’une des vastes grèves de Tanger. F. et moi avions bu un thé à la menthe et fumé un joint, tandis que le soleil se couchait, dans un troquet rudimentaire, deux pièces complètement nues qu’une large ouverture faisait communiquer, nous pouvions voir dans la première un groupe de jeunes hommes jouer avec animation à un jeu de société dont je n’ai pas retenu le nom, dans la seconde il n’y avait que nous et un tapis de prière suspendu au mur ; une fois la nuit tombée, un client l’a décroché et a fait ce qu’il avait à faire, silencieusement, peu après nous sommes sortis, le vent venu de la mer était froid et la nuit claire, d’un bleu profond et lumineux, les étoiles en nombre étonnamment brillantes, en tout cas pour moi. C’était si beau, je n’avais qu’une envie, que nous nous promenions lentement sur la plage immense et déserte. On ne peut pas, me dit alors F. en souriant amèrement et en me retenant d’une main sur l’épaule, c’est interdit, à cause du trafic de la drogue et des candidats à la traversée clandestine vers ces côtes espagnoles qu’en plein jour nous voyions si bien, tous les cent mètres il y a des militaires, nous n’y ferions pas trois pas qu’ils nous arrêteraient. Et depuis souvent j’y repense, avec tristesse et avec colère, à cette balade impossible, à toute cette beauté prohibée, à portée de main, à portée de pas, à ces empreintes que nous n’avions pas laissé dans le sable, à la clarté déchirante des étoiles au-dessus de ce paysage sublime et confisqué. 

 

 

 

 

 

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Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 09:14

 

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Ce matin à 9 h 12

 

Nous étions dix devant le poste, huit pédés et deux filles dont une enceinte (de jumeaux), ce qui équilibrait un peu les choses. À vingt heures chacun y alla de son cri de joie, à quoi d’autres dans la rue firent écho. Nous sommes sortis sur la terrasse écouter les clameurs de la ville. Une femme d’une soixantaine d’années a ouvert sa fenêtre dans l’immeuble d’en face et nous a dit : « C’est bien vrai ? ce n’est pas une blague ? » Nous sommes rentrés fissa, nous ne voulions pas rater la tête d’enterrement de Nadine Morano. Jamais la voix de l’harengère ne fut si douce : l’échec l'humanisait. Mais qu’est-ce que c’est que cette boisson de gauchiste, ai-je dit quand la copine en cloque a fait sauter le bouchon d’une bouteille de crémant bio (« mieux vaut un bon mousseux qu’un mauvais champagne », lui aurait affirmé son caviste). Tiède et bleu, le soir tombait, il nous semblait respirer mieux. Deux heures plus tard, légèrement ivre, je suis descendu sur le port pour racheter du tabac. Tout le monde souriait. J’ai croisé un ami qui, une rose à la main, remontait vers Longchamp. Ça va ? lui ai-je demandé par réflexe. Son sourire d’une oreille à l’autre aurait pourtant dû me renseigner. La nuit était chaude, des voitures klaxonnaient. À onze heures je suis rentré, seul, mon mec lui se sentait d’humeur à faire la fête cours d’Estienne d’Orves. J’ai regardé dix minues I-télé, dans l’attente du vol Tulle-Paris un journaliste meublait au Bourget : « le cortège devrait venir par là » disait-il en montrant derrière lui une artère vide et noire. J’ai éteint, la lune énorme a pris le relais. Puis j’ai dormi comme un bébé, sans faire de rêves, il ne faut quand même pas pousser.  

 


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Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 06:56



 

 

 

Igor Ballereau, Take this morning (for instance). Texte de Katherine Mansfield.
"Ici, le sentiment qu'on a de l'importance des petits événements est parfaitement juste.
Ils n'ont aucune valeur."

 

 

 

Il y a une métaphore que j’ai eu l’occasion de citer plus d’une fois (pardonnez-moi cette monotonie, mais ma mémoire est une vieille mémoire de plus de soixante-dix ans), cette métaphore persane qui dit que la lune est le miroir du temps. Dans cette expression « miroir du temps » il y a la fragilité de la lune et aussi l’éternité. Il y a cette contradiction d’une lune presque translucide, évanescente, mais dont la mesure est l’éternité […] Dire « lune » ou dire « miroir du temps » sont deux faits esthétiques mais le second est une œuvre de deuxième ordre, car « miroir du temps » comporte deux unités tandis que « lune » nous donne peut-être encore plus efficacement le mot, l’idée de la lune. Chaque mot est une œuvre poétique.

 

Jorge Luis Borges, La poésie, in Conférences, 1977

 

 


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Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 05:36

 

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Verso d'une lettre écrite par un ami le 25 février 1994

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 11:25

 

(Documents exhumés etc., ter)

 

À la même époque, c’est-à-dire à la fin du siècle dernier, je signais des critiques, surtout théâtrales, dans le journal La Marseillaise. Pendant trois ou quatre ans, grâce au soutien amusé de la rédactrice en chef des pages culturelles, je fus libre d’y écrire ce que je voulais — jusqu’à ce que quelques théâtres dont je n’avais pas eu l’heur de goûter les productions (et habitués de la part de la presse régionale à plus de complaisance ou de diplomatie) attirent l’attention de la direction du journal sur ma prose, et menacent, si je continuais à sévir, de ne plus s’offrir d’encarts publicitaires dans ses colonnes. Sensible à cet argument artistique, la direction finit par me remercier, ce qui ne lui coûta pas grand-chose, vu qu’elle ne me rétribuait pas. Je me payais moi-même en exerçant sans retenue mon esprit critique (rien n’était plus satisfaisant que de se venger en 2000 signes d’une heure d’ennui) : ci-dessous, à titre d’exemple, un article daté du 3 avril 1998.

 

dejdijie.jpg

 

 

Bien sûr, il arrivait que des spectacles m’enchantent. Mais c’est moins drôle à relire, avec le temps. 

 

 

9-octobre-1997.jpg

 

Un autre, daté du 9 octobre 1997
(cliquez pour agrandir)

 


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Samedi 28 avril 2012 6 28 /04 /Avr /2012 07:20

 

tanger--le-18-avril-2012.JPG

 

 

14 septembre [1987]

 

J’ai parcouru les réponses du questionnaire publié par Libération il y a deux ans : « Pourquoi écrivez-vous ? » cette fois, à la recherche de la réponse la plus courante. Très peu d’écrivains expliquent l’exercice de leur profession par des raisons financières. Beaucoup reconnaissent ignorer complètement la raison pour laquelle ils écrivent. Mais la plupart répondent qu’ils sont poussés à écrire par une force intérieure à laquelle ils ne peuvent s’opposer. Les plus scrupuleux n’hésitent pas à reconnaître que leur principale satisfaction vient de l’impression de laisser une partie de son être derrière soi — en d’autres termes, écrire paraît conférer une sorte d’immortalité minimale. Cela aurait été compréhensible plus tôt dans le siècle, lorsqu’on pensait que la vie sur cette planète continuerait indéfiniment. Mais aujourd’hui que ce pronostic est douteux, le désir de laisser une trace derrière soi semble absurde. Même si l’espèce humaine réussit à survivre pendant un siècle supplémentaire, il est peu probable qu’un livre écrit en 1990 ait beaucoup de sens pour quelqu’un qui l’ouvrira en 2090, à condition évidemment que ce dernier soit encore capable de lire.

 

24 avril [1989]

 

[…] Hier et aujourd’hui, j’ai reçu ici un couple d’Allemands qui m’ont enregistré pour une radio berlinoise. La femme avait tendance à commencer toutes ses questions par le mot Pourquoi. Je lui ai fait remarquer qu’on ne pouvait répondre ni intelligemment ni sincèrement à une question commençant par Pourquoi. Comme de juste, elle m’a aussitôt demandé :
— Pourquoi donc ?

 

Paul Bowles, Journal tangérois

 

 

 


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