Si je suis aujourd’hui d’une efficacité terrible, rewritant, quand la machine est bien chaude, jusqu’à vingt-cinq pages en une heure avec pour seuls alliés deux cent grammes de café et un paquet de
tabac – et aussi concerné par l’épreuve que par une lessive ou une vaisselle –, j’ai connu des débuts difficiles, et même tourmentants, pour l’apprenti écrivain que j’étais, suis, par ailleurs. Il
faut dire qu’avant de commencer, j’étais déjà plein de méfiance à l’égard des mots : j’essayais depuis longtemps d’écrire ou plutôt j’avais dû perdre à dix-neuf ou vingt ans cette magnifique mais
finalement peu regrettable innocence qui me poussait à écrire « tout simplement » (comme dirait une Cindy Sanders) et depuis j’essayais, donc, toujours mécontent, incapable de tenir une note quand
toutes les combinaisons de mots me paraissaient sonner faux, singer ceci ou cela, être trop, toujours trop, ou pas assez... Bref, las du R.M.I, je postulai chez Harlecon, et après un essai
concluant 360 pages bien tassées de romance élisabéthaine m'échurent, dont le ripolin ne me prit pas moins de quinze jours pleins. Et je fus dès lors dans la confusion... Pour ces traîtres mots,
qui servaient si bien cette innommable soupe, je n’avais plus que du mépris, devant une feuille blanche, bientôt froissée, je n’étais plus qu’un sarcasme amer : toute écriture me semblait creuse,
parodique, menacée par le cliché et la cheville (quand ce n’était pas le chichi et le charabia). Pire, dans une sorte de délire techniciste, je trouvais à récrire jusque chez de grands auteurs. Le
moindre lieu commun, la moindre transition : quel mauvais travail d’édition ! Mais si j’étais la victime, certainement complaisante, d’une maladie professionnelle, il n’y a pas de fumée sans feu.
Les livres pullulent, et ceux que je tentais d’écrire en étaient, dont le peu de nécessité ne nous laisse plus exiger d’eux qu’un minimum d’originalité... Mes petits travaux, à défaut d’un pari,
d’une relative inconscience, du risque pris de la banalité au bénéfice de la justesse, ne pouvaient que gloser sur leur impuissance, traîner la patte en ricanant derrière leurs propres funérailles.
Trimer pour Harlecon n’avait fait qu’aggraver cette paralysie, ce strabisme de la vigilance – le nez sur la phrase, au lieu d’embrasser l’horizon du texte (mais que j’en sois revenu, qu’on ne s’y
trompe pas, ne m’empêche pas de continuer à penser que la beauté gît dans les détails...). L’obsession de la platitude me jeta dans les bras de la préciosité, et son baiser morbide infecta ma
langue... Je devais piétiner longtemps dans les bocages avant d’oser tailler ma flûte et, vaille que vaille, souffler dedans la mélodie que je portais ; avant de voir dans les mots des outils,
malléables à ce titre, non des cadavres roides de poncifs et de connotations – considérer enfin que s’ils ne sont pas neutres (n’exagérons pas) ils ne sont pas pourris, ni piégés. (à suivre)