Mardi 13 mai 2008
j’ai vu à la caisse du Monop ce matin une dame de soixante ans proprette, mais dont le jersey beige était taché dans le dos, acheter un kilo et demi de mozzarelle et un peigne.
par Didier da Silva
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Mardi 13 mai 2008
« Mais Nane ayant répondu "qu’elle en avait sa claque de mes boniments, et aussi de tous ces bibelots", nous tombâmes d’accord de quitter ce Musée National, et sortîmes par le Musée Egyptien où c’est en vain que je tâchai de l’intéresser à deux sarcophages de bois peint, don de S. A. S. le Khédive. Tandis qu’elle s’obstinait à les traiter de "vieilles baignoires", la salle spacieuse et grise, où méditent tant de dieux de granit, fut envahie soudain par plusieurs petites Anglaises, danseuses de music-hall ou de cirque, qui chantaient en chœur un air de cake-walk. Et tant de sans-gêne ne parut pas scandaliser ces beaux sphinx jumeaux, noirs comme une nuit sans étoiles, qui portent une fleur de lys en ferronnière. Aussi bien sont-ils en pierre – comme vous-même, ô Nane, deux fois dure à toucher. » (Paul-Jean Toulet, Mon amie Nane (1905), chapitre V : L’après-midi esthétique)
par Didier da Silva
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Mardi 13 mai 2008
« Soudain – ce fut vraiment soudain. Arrêté à la devanture d’une librairie, il regardait un livre de peintures de Van Gogh quand soudain il comprit la peinture. Le livre ne reproduisait bien sûr que des photographies. Mais, même à travers elles, il sentait vivre la nature dans toute sa fraîcheur. La passion qu’il nourrit pour ces peintures transforma sa vision des choses. Il se mit inconsciemment à prêter une attention continuelle aux sinuosités des branches d’arbres et à la courbe des joues des femmes. Un jour d’automne pluvieux, il passait au crépuscule sous le pont de chemin de fer d’un quelconque faubourg. Sous le remblai de l’autre côté du pont, une charrette était arrêtée. Alors qu’il la dépassait, il eut tout à coup le sentiment que quelqu’un avait avant lui passé ce chemin. Quelqu’un ? Il savait très bien qui. Il avait vingt-trois ans et dans son cœur il y avait un Hollandais avec une oreille coupée qui, une longue pipe à la bouche, fixait sur ce paysage un regard perçant... » .................... « A trente ans, il découvrit qu’il aimait un terrain vague. Il n’y avait là, jonchant le tapis de mousse, que quelques débris de brique et de tuile épars. Mais à ses yeux, c’était un véritable tableau de Cézanne. Il se rappela soudain la passion qui l’animait sept ou huit ans plus tôt, mais en ce temps-là, il ne savait pas ce qu’était la couleur. » ................... (Akutagawa Ryûnosuke, La vie d’un idiot (1927), fragments 7 et 34)
par Didier da Silva
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Lundi 12 mai 2008
"Vous voulez du réel, en voilà, bande de pervers." (Dennis Cooper, Salopes, page 118)
par Didier da Silva
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Lundi 12 mai 2008
Si je suis aujourd’hui d’une efficacité terrible, rewritant, quand la machine est bien chaude, jusqu’à vingt-cinq pages en une heure avec pour seuls alliés deux cent grammes de café et un paquet de tabac – et aussi concerné par l’épreuve que par une lessive ou une vaisselle –, j’ai connu des débuts difficiles, et même tourmentants, pour l’apprenti écrivain que j’étais, suis, par ailleurs. Il faut dire qu’avant de commencer, j’étais déjà plein de méfiance à l’égard des mots : j’essayais depuis longtemps d’écrire ou plutôt j’avais dû perdre à dix-neuf ou vingt ans cette magnifique mais finalement peu regrettable innocence qui me poussait à écrire « tout simplement » (comme dirait une Cindy Sanders) et depuis j’essayais, donc, toujours mécontent, incapable de tenir une note quand toutes les combinaisons de mots me paraissaient sonner faux, singer ceci ou cela, être trop, toujours trop, ou pas assez... Bref, las du R.M.I, je postulai chez Harlecon, et après un essai concluant 360 pages bien tassées de romance élisabéthaine m'échurent, dont le ripolin ne me prit pas moins de quinze jours pleins. Et je fus dès lors dans la confusion... Pour ces traîtres mots, qui servaient si bien cette innommable soupe, je n’avais plus que du mépris, devant une feuille blanche, bientôt froissée, je n’étais plus qu’un sarcasme amer : toute écriture me semblait creuse, parodique, menacée par le cliché et la cheville (quand ce n’était pas le chichi et le charabia). Pire, dans une sorte de délire techniciste, je trouvais à récrire jusque chez de grands auteurs. Le moindre lieu commun, la moindre transition : quel mauvais travail d’édition ! Mais si j’étais la victime, certainement complaisante, d’une maladie professionnelle, il n’y a pas de fumée sans feu. Les livres pullulent, et ceux que je tentais d’écrire en étaient, dont le peu de nécessité ne nous laisse plus exiger d’eux qu’un minimum d’originalité... Mes petits travaux, à défaut d’un pari, d’une relative inconscience, du risque pris de la banalité au bénéfice de la justesse, ne pouvaient que gloser sur leur impuissance, traîner la patte en ricanant derrière leurs propres funérailles. Trimer pour Harlecon n’avait fait qu’aggraver cette paralysie, ce strabisme de la vigilance – le nez sur la phrase, au lieu d’embrasser l’horizon du texte (mais que j’en sois revenu, qu’on ne s’y trompe pas, ne m’empêche pas de continuer à penser que la beauté gît dans les détails...). L’obsession de la platitude me jeta dans les bras de la préciosité, et son baiser morbide infecta ma langue... Je devais piétiner longtemps dans les bocages avant d’oser tailler ma flûte et, vaille que vaille, souffler dedans la mélodie que je portais ; avant de voir dans les mots des outils, malléables à ce titre, non des cadavres roides de poncifs et de connotations – considérer enfin que s’ils ne sont pas neutres (n’exagérons pas) ils ne sont pas pourris, ni piégés. (à suivre)
par Didier da Silva
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Dimanche 11 mai 2008
Aujourd'hui, autre noir et blanc, constraté, lumineux, autres longs plans-séquences mais d’un temps cette fois libre, dans la quête de l’imprévu plutôt que dans l’enregistrement de l’irrévocable : « Mysterious Object at Noon » (2000) de Apichatpong Weerasethakul, une fable improvisée par des villageois, commencée par une marchande de poissons ambulante, continuée par deux muettes, achevée par des enfants et racontant l’histoire mystérieuse en effet d’un garçon infirme, d’un professeur et de son vieux père sourd, d’un voisin amoureux, d’un sosie maléfique, d’un extra-terrestre et d’un tigre, le film montrant tantôt ses conteurs, tantôt leurs personnages, tantôt sa propre équipe, au long d’un cadavre exquis buissonnier, elliptique, jetant des courants d’air entre rêve et réalité, mise en scène et documentaire, puis se poursuivant un quart d’heure après la fin de l’histoire (« le tigre prit la fuite et disparut dans la forêt »), débarrassé enfin du prétexte d’un sujet, ne s’attachant plus qu’à montrer des enfants jouant, attachant une casserole à la queue d’un chien : plaisant, troublant, aérien – comme le dit à un moment un intertitre : « Ces choses simples que font les Thaïs. »
par Didier da Silva
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Dimanche 11 mai 2008
A la 77e minute quelque chose s’imbibe, s’assombrit, c’est un mur, puis la caméra glisse sur la droite, des trombes d’eau s’abattent au dehors tandis que la musique commence et elle saisit (la caméra), par les ouvertures du bâtiment (une espèce de salle des fêtes) dont elle fait le tour, assez lentement, des hommes et des femmes debout, immobiles, les yeux baissés ou dans le vide, plongés dans leurs pensées les uns contre les autres, les traits tirés, usés, attendant se dit-on que la pluie cesse pour fuir, entre chaque porte un vide, le mur lépreux, la pluie, un verre de bière sur le bord d’une fenêtre que l’eau remplit, et de nouveau un petit groupe figé d’humains faisant face au soir, à la pluie, toujours sur ce fond de tango répétitif, presque gai mais traînant (piano, accordéon, clarinette et batterie), enfin la caméra s’immobilise et c’est encore le mur que la pluie détrempe, fonce, durée du plan : quatre minutes. Auparavant, un type a dit : « Je suis assis devant la fenêtre et je regarde en vain dehors. Cela fait des dizaines d’années que je suis assis, et quelque chose me dit qu’à l’instant suivant, je vais devenir fou. Mais je ne deviens pas fou l’instant suivant, et la folie ne me fait pas peur. Car la peur de la folie supposerait que je tienne encore à quelque chose. Je ne tiens plus à rien mais tout tient à moi et veut que je le regarde. » (« Kárhozat » (Damnation), 1987, de Béla Tarr, texte de László Krasznahorkai. Vu pour la première fois hier, de cinq à sept. Très impressionné. Hongrois, gris, symbolique, désespéré, et pourtant pas du tout plombé, ou alors comme le ciel peut l’être) (Le titre est d'Erik Satie)
par Didier da Silva
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